interview

Andrea Enria (BCE): "Les banques peuvent espérer le meilleur, mais doivent se préparer au pire"

Andrea Enria, le "shérif bancaire européen" met les banques en garde face aux défis qu'elles vont devoir relever. ©Bloomberg

Alors que la deuxième vague de la pandémie frappe le Vieux Continent de plein fouet et que ses économies se referment, les banques vont à nouveau être fort sollicitées dans les prochains mois. Le "shérif bancaire européen" fait le point sur la situation.

Andrea Enria est un homme occupé. Président du conseil de surveillance prudentielle de la Banque centrale européenne depuis bientôt deux ans, le "shérif des banques" a fort à faire en ces temps de cataclysme économique, pendant lesquels les établissements financiers sont mis à rude épreuve. En octobre, M. Enria indiquait ainsi que les banques de la zone euro pourraient faire face à 1.400 milliards d'euros de pertes sur leurs crédits.

La semaine passée, il s'est entretenu avec les représentants de la Banque nationale, de Febelfin et des banques du royaume pour évoquer la situation du secteur. Des échanges qui ont évidemment eu lieu de manière virtuelle, mais qui lui ont permis d'avoir une bonne vue d'ensemble de la situation de secteur en Belgique.

L’Europe est entrée dans une nouvelle phase de la pandémie. Comment les banques vont-elles réagir?

Andrea Enria: Nous devons garder à l’esprit qu’il s’agit d’un choc extraordinaire pour l’économie au sens large, pas d’une crise provoquée par une mauvaise gestion des banques.

1.400
milliards d'euros
Les banques européennes pourraient faire face à 1.400 milliards d'euros de pertes sur leurs crédits dans le scénario du pire.

La question essentielle est de savoir ce qu’il va advenir. Le risque de crédit est très élevé et il y aura une détérioration de la qualité des actifs des banques. Mais nous ne pouvons pas prévoir quand cette détérioration se manifestera dans leur bilan et quelle ampleur le problème aura.

A quel point les banques sont-elles vulnérables à ce stade?

Le scénario économique central en juillet indiquait que nous ferions probablement face à une récession significative en 2020, suivie d’un net rebond qui ramènerait le PIB de la zone euro à son niveau de 2019 vers la fin 2022.

Toutefois, dans le cas d’une seconde vague, l’impact sur les capitaux et la détérioration de la qualité des actifs serait bien plus conséquent. Les banques peuvent espérer le meilleur, mais doivent se préparer au pire.

Sont-elles suffisamment préparées?

En juillet, les banques avaient déjà été averties qu’elles devraient se préparer à une augmentation significative des prêts non performants (NPL). Nous les encourageons à gérer leurs clients de manière proactive. Certains d’entre eux rencontreront des difficultés temporaires, mais devraient traverser la crise, tandis que d’autres ne sont pas en bonne santé et n’y survivront pas.

Le siège de la BCE, à Francfort-sur-le-Main. ©EPA

Il a été conseillé aux banques de différer leurs paiements de dividendes. Mais HSBC ou Santander ont déjà fait part de leur intention de les reprendre.

Nous sommes en mode "wait and see". Nous n’avons pris aucune décision quant à cette question. Nous attendons jusqu’au 10 décembre, lorsque la BCE publiera ses projections macroéconomiques.

Mais évidemment, les banques nous mettent sous pression. Cela ne m’a pas échappé (rires).

Vous avez récemment envisagé le concept d’un gestionnaire d’actifs européen ("bad bank"). Est-ce que cela ne transfère pas le problème vers le secteur public tout en contribuant à garder des établissements mal gérés en vie?

Si nos pires estimations se concrétisent, les banques se retrouveront avec un encours significatif de NPL dans leurs livres. Cela pourrait signifier, dans certains cas, qu’elles ne seront plus capables de prêter et de soutenir la reprise économique. L’idée d’un gestionnaire d’actifs doit permettre de transférer ces NPL dans un autre véhicule.

Est-ce que cela maintiendra en vie des "banques zombies"? Non, pas tant que nous fixons des conditions strictes.

"Les banques belges ont maintenant des fonds propres plus solides que la moyenne européenne, de même qu’elles sont un peu plus rentables."

Pensez-vous que nous allons prochainement assister à une large consolidation du secteur bancaire européen?

Le secteur bancaire européen a entamé cette crise dans un état de fragilité structurelle. La consolidation est un des outils qui peut aider les banques à se focaliser sur ces problèmes. Certaines banques ont pris l’initiative, comme Intesa et Ubi en Italie ou CaixaBank et Bankia en Espagne, ce qui a lancé de nouvelles discussions au sein des directions d’autres banques.

Quelle est la situation des banques belges à ce stade de la crise?

La restructuration du secteur bancaire belge depuis la dernière crise a été plus profonde que dans d’autres pays. Les banques belges ont maintenant des fonds propres plus solides que la moyenne européenne, de même qu’elles sont un peu plus rentables.

Dans l’absolu, nous sommes à un point où il est très difficile d’identifier les risques. L’exposition des banques aux secteurs vulnérables sera un élément moteur des évolutions dans les prochains mois. Cela pourrait devenir un problème, même pour les banques semblant actuellement être en bonne santé.

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