analyse

Ant Group, la fourmi qui pèse 300 milliards de dollars

©REUTERS

Le groupe chinois va réaliser une introduction record en bourse. Le "supermarché de la finance" a des ambitions internationales.

Le monde de la finance n’est pas avare de superlatifs. Mais dans le cas de l’introduction en bourse du chinois Ant Group qui aura lieu la semaine prochaine, les chiffres ont effectivement de quoi donner le tournis.

L’entreprise basée dans la mégapole chinoise de Hangzhou entend lever quelque 34 milliards de dollars sur les places financières du Star Market de Shanghai et du Hong Kong Stock Exchange. Elle pourrait même chatouiller les 40 milliards de dollars si elle utilise ses options de surallocation. Ant Group exploserait ainsi le record établi l’année passée par la compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbures Aramco, qui avait récolté un peu moins de 30 milliards de dollars. Cette IPO avait elle-même surpassé l’IPO d’Alibaba, l’ancienne maison mère de Ant Group, dont le montant s’élevait à 25 milliards de dollars.

34
milliards de dollars
Ant Group entend lever 34 milliards de dollars sur les marchés, voire 40 milliards s'il utilise ses options de surallocation.

Ant Group déverse 3,34 milliards d’actions sur les marchés, représentant quelque 11% de son capital. L’entreprise est dès lors valorisée à environ 313 milliards de dollars, ce qui la fait boxer dans la même catégorie que JPMorgan Chase, la plus grosse enseigne de Wall Street.

Le groupe chinois serait-il dès lors le nouveau cyclope de la finance ? Pas si vite… Ant Group se définit comme une entreprise technologique et non financière. Pour preuve, son changement de dénomination, intervenu cette année. L’entreprise s’appelait Ant Financial auparavant, mais la diversification de ses activités, ainsi que le fait que le secteur technologique s’avère plus bankable que la finance en bourse actuellement, avec une valorisation potentiellement trois fois plus importante, lui ont fait prendre un nom plus générique.

Alipay et la révolution du paiement

Ant Group ("fourmi" en anglais, pour symboliser des petits composants travaillant ensemble pour un gros résultat) naît avec l’avènement d’Alipay, la solution de paiement du groupe Alibaba, au début des années 2000. Jack Ma, le fondateur de la galaxie, a alors d’énormes ambitions pour le commerce en ligne, mais les banques chinoises n’en sont qu’à leurs balbutiements numériques. Une moyen est alors développé pour faciliter les transactions et donner confiance aux consommateurs.

La légende raconte cependant que le premier paiement effectué via Alipay a été annulé par le client qui redoutait une arnaque.

La légende raconte cependant que le premier paiement effectué via Alipay a été annulé par le client qui redoutait une arnaque. Le service de vente a dû rappeler le consommateur pour le convaincre d’effectuer son achat. Après des débuts un tantinet poussifs, la plateforme est lancée, et plus rien n’a pu se mettre en travers de son chemin.

Capitalisant sur les plateformes de vente en ligne Alibaba et Taobao, Alipay se développe à vitesse géométrique pour atteindre un volume démentiel de près de 15.000 milliards d’euros de transactions l’année passée. Avec 700 millions d’utilisateurs et 80 millions de commerçants connectés, la force de frappe d’Alipay est gigantesque. L’émergence du smartphone à l’orée des années 2010 et l’utilisation du QR code ont encore accru son pouvoir. Aujourd’hui, le paiement représente environ la moitié des revenus d’Ant Group.

Les données, le nouvel or

Le succès de la solution tourne essentiellement autour des données. "Ant les rassemble via sa plateforme de vente et son application de paiement et les utilise pour dessiner un profil client très précis", explique Hans Degryse, professeur à la KULeuven et spécialiste du secteur bancaire.

"Ant vend les scores de crédit aux entreprises. Il se peut ainsi qu’avec un bon score, vous obteniez un meilleur prix pour une location de voiture par exemple."
Gerry Pilgrims
Consultant Deloitte responsable des paiements et des fintechs

C'est là une mine de renseignements qu’elle utilise pour leur proposer de nouveaux services. Elle peut aussi les monnayer à d’autres acteurs, notamment dans le monde de la finance, ce qui lui permet de générer des profits tout en se délestant du risque.

Ce profil de solvabilité peut aussi avoir un impact sur les prix proposés au client. "Ant vend les scores de crédit aux entreprises. Il se peut ainsi qu’avec un bon score, vous obteniez un meilleur prix pour une location de voiture par exemple", explique Gerry Pilgrims, consultant Deloitte responsable des paiements et des fintechs.

Gloutonne, Ant se diversifie en dehors du paiement. A partir de 2015, elle se lance dans le crédit. Là aussi, la réussite est au rendez-vous. L’entreprise profite du fait que la majeure partie du crédit produit par les banques d’Etat est absorbée par les grosses entreprises publiques pour financer les particuliers et les PME. C’est maintenant la seconde source de revenus du groupe.

L’entreprise chinoise est aujourd’hui également active dans l’investissement, et depuis plus récemment dans les produits d’assurance. Sans être une banque, Ant Group est parvenu à se métamorphoser en supermarché de la finance.

Et en Belgique ?

L’IPO d’Ant Group a notamment pour but de financer ses ambitions internationales et la concurrence d’un mastodonte de cette ampleur aurait de quoi faire trembler bon nombre d’entreprises… Les banques belges semblent cependant ne pas craindre la fourmi géante outre-mesure.

15.000
milliards d'euros
L'année passée, Alipay a géré un montant total cumulé de 15.000 milliards d'euros.

Un banquier d’une grande enseigne du royaume se veut ainsi serein. "La Belgique est un petit marché très bancarisé et très complexe avec trois communautés auxquelles il faut s’adresser différemment", souligne-t-il.

L’implantation d’acteurs étrangers n’y est pas forcément simple, comme le montre le taux de pénétration des néobanques en Belgique, qui demeure relativement bas.

"De plus, je ne suis pas convaincu qu’avec la guerre commerciale en cours et les soupçons qui pèsent sur certaines entreprises chinoises comme Huawei en matière de protection des données, les Belges aient particulièrement envie de confier leurs finances à une société chinoise", glisse-t-il en guise de conclusion.

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