interview

"Belfius et KBC doivent rester belges" (Mathias Dewatripont)

©Tim Dirven

50% des banques en Belgique sont déjà aux mains de l’étranger. C'est beaucoup, estime Mathias Dewatripont qui se voit décerner ce jeudi le titre de docteur honoris causa de l’Université d’Anvers.

L'Université d’Anvers décerne ce jeudi le titre de docteur honoris causa à Mathias Dewatripont. Une belle reconnaissance pour le professeur de la Solvay Brussels School (ULB). L’économiste bruxellois de 59 ans est ainsi récompensé pour ses travaux académiques et son implication dans la supervision et la régulation bancaire au sein de la Banque nationale de Belgique (BNB), du Comité de Bâle et de la Banque centrale européenne.

Mathias Dewatripont a siégé comme  directeur et vice-gouverneur de la BNB entre 2011 et 2017. "Mathias est un économiste de classe mondiale", confie Jan Bouckaert, professeur d’économie de l’Université d’Anvers, qui a proposé son nom pour le titre de docteur honoris causa. Il souligne que Dewatripont a par exemple fait des analyses importantes dans la "Bank Recovery and Resolution Directive" (BRRD), la directive européenne sur le redressement des banques et la résolution de leurs défaillances.

Dans les milieux économiques, certains avancent que Mathias Dewatripont est le seul économiste belge qui pourrait décrocher un prix Nobel. "C’est gentil de dire cela. Mais c’est très improbable" rétorque humblement Dewatripont. "Je suis déjà très heureux d’avoir reçu le prix Francqui en 1998 et le prix Jahnsson en 2003 décerné à un économiste de moins de 45 ans basé en Europe", dit-il.  À l’occasion d’une cérémonie à Anvers, Mathias Dewatripont donnera ce jeudi une conférence sur la santé des banques aujourd’hui. L’occasion d’évoquer avec lui l’évolution du secteur.

Les banques vont-elles réellement mieux dix ans après le début de la crise financière?

Oui, elles vont mieux. En particulier en Belgique. Le rendement sur fonds propres (ROE) a atteint 8,6% l’an dernier. Le total bilantaire s’est nettement réduit. On est passé d’un total du bilan bancaire qui équivalait à 4 fois le PIB belge avant la crise à 2,3 aujourd’hui. Les banques se sont réorientées vers le marché belge. En 2008, les banques belges ont fait leur part de bêtises, mais il convient de noter que les problèmes n’étaient pas localisés en Belgique mais à l’étranger. Nous n’avons pas connu chez nous de crise immobilière. Ceci notamment grâce à la régulation contre le surendettement.

En Belgique, on est souvent un peu plus naïf que dans les autres pays.
Mathias Dewatripont


La Belgique compte quatre grandes banques. Deux sont aux mains de l’étranger, ING et BNP Paribas Fortis. Les deux autres sont encore belges, KBC et Belfius. Cette dernière n’est pas cotée en Bourse. Ou pas encore…

Il est intéressant de noter que la Belgique constitue une exception dans la zone euro. Elle est le 6e pays en termes de total bilantaire (maison mère et filiale), avec 50% du total qui sont contrôlés par une maison mère étrangère. Dans les 5 autres pays devant nous (Allemagne, France, Italie, Espagne et Pays-Bas), cette part de l’étranger n’est que de 10% seulement. Compte tenu de ce pourcentage de 50% déjà très élevé en Belgique, il est important de garder chez nous les centres de décision que sont KBC et Belfius, afin de servir les intérêts de l’économie belge. 

 Ceci n’est pas incompatible avec une entrée en Bourse de Belfius, si cela concerne 25 ou 30% du capital. Mais nous devons faire attention. En Belgique, on est souvent un peu plus naïf que dans les autres pays. Je constate qu’ABN Amro a fait son retour en Bourse, mais il existe des "golden shares" pour s’assurer que la banque restera néerlandaise. Il ne faut donc pas perdre le contrôle de Belfius. Personnellement, si Belfius reste à 100% dans les mains de l’État belge, ce n’est pas un vrai problème à mes yeux.

Dexia reste-t-il une bombe à retardement, étant donné les garanties accordées par l’État belge sur les produits à risques?

C’est clair que le risque Dexia n’est pas éteint. Dexia a une série d’actifs et de prêts à très longue durée, sur 40 ou 50 ans. On doit encore vivre avec cela pendant un certain temps. Jusqu’ici, les choses se sont bien déroulées. Dexia reste supervisée par la BCE et la BNB qui gardent la situation à l’œil afin que la résolution ordonnée se déroule progressivement et dans de bonnes conditions.

De manière générale, le secteur bancaire reste fragile en cas de chocs macroéconomiques ou politiques. On peut citer la guerre commerciale ou les risques politiques en Europe. Vous savez, un secteur bancaire qui ne pose aucun risque, cela n’existe pas.

En Europe, certains s’inquiètent de la santé de la Deutsche Bank. Cette dernière discute d’une fusion avec Commerzbank. Ne s’agit-il pas d’une union entre deux banques malades?

En 2008, Deutsche Bank avait joué sur l’idée qu’elle était solide et qu’elle n’avait nul besoin d’un renflouement. Dans la mesure où les autres banques se retiraient du secteur de l’investment banking (banque d’investissement), elle pensait gagner des parts de marché dans ce domaine. Mais les choses ont été compliquées. En outre, le marché de la banque de détail en Allemagne est très concurrentiel. Deutsche Bank est aussi peut-être une banque "too big to manage". Et beaucoup de gens sont sceptiques sur cette fusion avec Commerzbank. Les syndicats craignent notamment des pertes d’emplois. Les autorités européennes prônent plutôt aujourd’hui des fusions transnationales.

L’action Deutsche Bank a fortement souffert ces dernières années. Les déposants doivent-ils se méfier?

L’Allemagne a des épaules solides. En outre, de manière générale, dans le cadre de la "Bank Recovery and Resolution Directive" (BRRD), la directive européenne sur le redressement des banques et la résolution de leurs défaillances, on a décidé de protéger les déposants "retail" dans les banques en leur donnant une priorité par rapport aux autres déposants et créanciers de la banque. Que ce soit dans une banque belge ou une banque allemande, s’il devait y avoir des problèmes, les déposants belges ne doivent pas s’inquiéter. Quitte, s’ils souhaitent garder 300.000 euros sur des comptes bancaires, à les répartir entre trois banques pour profiter de la garantie des dépôts qui couvre 100.000 euros par déposant par banque.

Taux bas  

Les taux d’intérêt très bas de la BCE n’aident pas vraiment les banques actuellement….

C’est vrai. Cela va encore peser sur la marge d’intérêt si la situation des taux bas se prolonge. Et si d’autres acteurs qui n’ont pas de coûts fixes aussi importants viennent concurrencer les banques, cela peut devenir embêtant pour certaines institutions. Quand on voit que des géants comme Google, Apple ou Amazon ont envahi des secteurs comme la musique ou le cinéma, pourquoi pas le secteur bancaire? Les Gafa sont des géants solides à prendre au sérieux. 

Le nombre d’agences bancaires va-t-il encore baisser, comme on l’a vu chez ING et BNP Paribas Fortis ?

Il y a une tendance lourde. Par rapport aux Pays-Bas, la Belgique comporte plus d’agences par habitant. La tendance est celle d’une réduction des agences et d’une réduction de l’emploi en raison de l’intelligence artificielle et de l’automatisation des transactions. Mais certaines choses sont plus automatisables que d’autres. Et il faut toujours voir si l’informatique bancaire peut suivre le mouvement. Ce n’est pas toujours évident. 

Certains experts comme Georges Ugeux ou Jacques Attali nous prédisent une nouvelle grande crise, liée à l’endettement croissant.

L’endettement public a fortement augmenté, mais les taux d’intérêt ont aussi nettement baissé. Et cela a réduit la charge de la dette. C’est le cas en Belgique. La BCE poursuit sa politique monétaire expansionniste. Jusqu’à présent, Mario Draghi et son fameux "whatever it takes" ont réussi à contrecarrer la spéculation. Draghi a été bien aidé par Peter Praet qui a joué un rôle important en tant que chef économiste de la BCE. Évidemment, certains pays sont à surveiller, comme l’Italie.

Mais la BCE a déjà acheté beaucoup de papier public et elle a moins de marge de manœuvre qu’auparavant. La BCE peut toujours aider un pays si ce dernier élabore un plan avec l’Union européenne. Mais en général, un grand pays n’aime pas être mis sous tutelle. Jusqu’à présent, de tels plans ont concerné la Grèce, l’Irlande et le Portugal, soit de petits pays. Avec le gouvernement actuel en Italie, ce ne serait pas facile. Il faudra donc voir comment évoluent les finances publiques italiennes dans les prochains mois dans un contexte de récession.

Dans un monde incertain, il vaut mieux demander aux banques d’être plus prudentes au moment où elles ont les moyens de le faire.
Mathias Dewatripont

Certains critiquent précisément la BCE pour sa politique monétaire très expansionniste qui crée des déséquilibres.

La politique monétaire de la BCE a été très utile. Peut-être la BCE en a-t-elle fait un peu trop, parce que les États de leur côté n’en faisaient pas assez. L’austérité est un peu trop une manie européenne, allemande en particulier. Il est amusant de constater que dans la langue allemande, tout comme en néerlandais d’ailleurs, les mots dette et faute sont identiques, "schuld". Cela en dit long. Les pays anglo-saxons sont plus relax sur le sujet. Ce qui ne veut pas dire que lorsque le président Trump baisse les impôts des entreprises et des plus riches, c’est nécessairement une bonne idée. D’autant qu’il a procédé à ces baisses d’impôts alors que l’économie américaine tournait très bien.

Mario Draghi et Peter Praet vont quitter cette année la BCE  sans avoir jamais relevé les taux d’intérêt une seule fois. Cela en dit long sur l’étendue de la crise.

Les crises d’origine financière sont toujours beaucoup plus longues que les autres. Cela a été bien documenté dans le livre de Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart "This time is different". Ceci étant dit, il ne faut pas oublier que la zone euro a connu deux crises: la crise bancaire en 2008 et la crise de la dette européenne de 2010 à 2012. La zone euro n’était pas assez solide. Avant la crise, on avait connu une période d’euphorie  dans les pays du sud en raison de la baisse des taux. Celle-ci a provoqué une surchauffe économique et une hausse de l’endettement. Les salaires et les prix ont dérapé et ces pays ont perdu en compétitivité. En se concentrant uniquement sur les finances publiques, on en avait oublié de regarder cet équilibre de compétitivité. En fait, si ces pays avaient eu un système d’indexation des salaires à la belge, couplé à une norme de compétitivité, cela ne serait pas arrivé.

Doit-on craindre une surchauffe immobilière en Belgique? En 2017, le gouvernement belge avait refusé une proposition de la BNB visant à obliger les banques à se constituer un matelas de capitaux supplémentaires pour les crédits hypothécaires dont le montant dépasse 80% du prix d’achat. Cela avait fait beaucoup de bruit.

Certains politiciens, que je ne citerai pas, ont dit que la BNB allait interdire aux banques de prêter plus de 80% de la valeur du bien et que cela allait donc réduire la possibilité pour des jeunes ménages d’acheter une maison. Mais c’était une fake news. Ce n’est pas ce que la BNB disait. La Banque voulait plus de fonds propres car les pondérations de risques pour les prêts hypothécaires étaient assez basses. Finalement, le gouvernement a demandé à la BNB de revoir sa copie et une nouvelle mesure macro-prudentielle a été mise en œuvre l’année suivante. 

Dans un monde incertain, il vaut mieux demander aux banques d’être plus prudentes au moment où elles ont les moyens de le faire. C’est vrai qu’il faut éviter toute surchauffe, même si le marché belge est relativement raisonnable. On n’a jamais eu de crises hypothécaires depuis des décennies. Mais aujourd’hui on voit que le taux d’endettement continue à augmenter et que de plus en plus de gens achètent un deuxième ou troisième bien immobilier. Cela mérite l’attention.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect