analyse

Belfius ira en Bourse plus tard: les raisons d'un report

©IMAGEDESK

"Le temps n’est pas encore venu et les garanties ne sont pas réunies". C’est avec ces mots que le Premier ministre Charles Michel a annoncé la décision du gouvernement fédéral de reporter à des jours meilleurs l’entrée en Bourse de Belfius, dont l’État est le propriétaire à 100%. Il y a moins de deux mois, l’exécutif annonçait qu’il lançait la préparation de la cotation de la banque. Qu’est-ce qui a changé?

Pas maintenant. Le gouvernement fédéral a décidé de reporter à plus tard l’entrée en Bourse de 30% du capital de Belfius, dont l’État est propriétaire à 100%. Une décision, prise en "bon père de famille" selon le Premier ministre Charles Michel et en concertation avec la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPI), qui gère les participations de l’État fédéral. "Le temps n’est pas encore venu et les garanties ne sont pas réunies", estime Charles Michel.

Il y a deux mois pourtant, le même exécutif annonçait en chœur le lancement de la préparation de l’introduction en Bourse de Belfius, situant l’opération "au plus tôt dans la deuxième moitié du mois d’octobre". Pourquoi ce changement de cap?

1/ Les Bourses pas favorables

Le moment est-il bien choisi pour introduire une banque en Bourse? Non. Les marchés sont nerveux, se posent des tas de questions en lien notamment avec la géopolitique (les tensions avec les Etats-Unis, le Brexit, la situation en Italie, en Turquie) et ne voient pas d’un bon œil le maintien au plancher des taux d’intérêt de référence, ce qui pèse sur les marges bancaires et donc les profits futurs dans le secteur. Depuis le début de l’année, les valeurs bancaires ont cédé 15% voire plus. C’est surtout depuis juin que ce stress bancaire se traduit par des valorisations à la baisse. Appliqué à la valeur estimée de Belfius qui prévalait avant l’été (7 à 9 milliards d’euros), cela donne au bas mot un milliard d’euros en moins.

Pourquoi, dans un tel climat plombé, prendre le risque d’introduire une banque dont le gouvernement espère tirer le meilleur prix, après avoir pris tous les risques en 2011 en allongeant 4 milliards pour sauver de la faillite l’ex-Dexia Banque Belgique?

A quoi devait servir l’argent de l’ipo?

L’opération de mise en Bourse de 30% de Belfius devait rapporter entre 2,1 et 2,7 milliards d’euros, d’après les estimations qui circulaient au printemps dernier. Depuis lors, les banques ont, comme on sait, perdu de leur valeur…

Quoi qu’il en soit, de cette somme, 600 millions étaient promis aux coopérateurs Arco. Le reste aurait dû servir à réduire l’endettement. Sur une dette qui dépasse allègrement les 400 milliards d’euros, c’est une goutte d’eau. Et c’est peut-être aussi un calcul à courte vue, sachant que Belfius gère un portefeuille d’environ 30 milliards d’euros de crédits au secteur public. Ce n’est pas la même chose de gérer ce portefeuille en vue de générer un maximum de bénéfices ou dans une optique d’intérêt général.

Si les objectifs bénéficiaires sont contenus dans certaines limites, cela libérera de la marge pour financer les communes, les hôpitaux et les maisons de repos à des conditions plus favorables. Or l’endettement des pouvoirs locaux est comptabilisé dans l’endettement général du Royaume. Et la facture que paient les pensionnaires des maisons de repos est indirectement liée aux conditions auxquelles celles-ci peuvent se financer.

J-P.B.

2/ Le problème Arco pas réglé

Depuis qu’il est question d’une entrée en Bourse de Belfius, le cas Arco pollue le dossier.

Le gouvernement voulait pousser le cas Arco dans un coin, mais le voilà revenu au centre de la pièce.

Pour rappel, le groupe coopératif Arco, issu du Mouvement ouvrier chrétien (MOC), était l’un des principaux actionnaires de Dexia et a sombré en 2011, en même temps que celui-ci (Belfius en est l’ex-branche belge de Dexia, rachetée par l’État). Près de 800.000 coopérateurs, en grande majorité flamands, ont pris des parts Arco, qui ne valent plus rien. Le gouvernement fédéral s’est engagé sur une solution qui permette aux coopérateurs de récupérer une partie de leur mise. Une enveloppe de 600 millions d’euros est prévue, dont les deux tiers doivent venir d’un dividende pré-IPO versé par la banque à l’État.

Si rien n’a été concrétisé jusqu’à présent, c’est que le gouvernement peine à trouver la formule qui ne soit pas frappée de nullité par la Commission européenne, pour cause d’aide d’État. Cet été, fin juillet, le gouvernement annonçait tout de même qu’il lançait la préparation de l’IPO de Belfius (IPO pour ‘initial public offering’), pour une cotation effective au plus tôt dans la deuxième moitié du mois d’octobre.

L’indemnisation des coopérateurs devait quant à elle intervenir après l’IPO et l’Europe en serait avisée, sans plus. "Un feu vert préalable n’est pas nécessaire", avançait même Kris Peeters, le vice-Premier ministre (CD&V). C’est son parti qui tient absolument à ce qu’une indemnisation des coopérateurs se fasse. Et pour cause: Arco, c’est la famille politique et électorale du CD&V.

La commissaire à la Concurrence, Margrethe Vestager, avait immédiatement réagi pour indiquer qu’elle examinerait la compatibilité du dossier avec la législation européenne.

Et la semaine dernière, le conseil d’administration de Belfius a arrêté la position inverse à celle du gouvernement: il faut la clarté sur le cas Arco avant l’IPO, car cette inconnue risque de miner la valeur de Belfius. Le gouvernement voulait pousser le cas Arco dans un coin, mais le voilà revenu au centre de la pièce.

3/ L’agenda politique en toile de fond

L’histoire du coup double Belfius (trophée libéral) – Arco (trophée CD&V), racontée avec force sourires et cris de joie en plein cœur de l’été, est en train de doucement se transformer en "chronique politique d’une mort annoncée".

Le 24 juillet dernier, en rangs serrés, le gouvernement présentait son nouveau (et dernier) grand accord de l’été. Au menu, un volet emploi conséquent, le Jobsdeal, assorti du règlement d’un vieux cadavre traînant dans les placards du CD&V: l’indemnisation des coopérateurs d’Arco, que le gouvernement a décidé de lier à la mise en Bourse de 30% de Belfius. Cette IPO de la banque, c’était le vieux rêve des libéraux. Johan Van Overtveldt, le ministre N-VA des Finances, en parlait depuis longtemps. Charles Michel aussi.

Comme on vous l’explique, le timing (financier) n’est donc pas bon pour réaliser l’IPO de Belfius. Le gouvernement a beau avoir donné son feu vert durant cet été, cette IPO ne se fera pas tout de suite. Et la boucler avant la fin de la législature semble aujourd’hui largement compromis, même si dans les rangs gouvernementaux on reste optimiste.

Dans sa communication, le gouvernement laisse en effet entendre que le dossier n’est pas mort et enterré. Il annonce un report de l’IPO, pas un abandon. Le Premier ministre l’avait déjà affirmé haut et fort en juillet dernier, le gouvernement gérerait ce dossier en "bon père de famille". C’est ce que répète Charles Michel aujourd’hui pour expliquer le report de l’IPO.

Mais derrière ce geste, il faut aussi y voir un geste politique. Lancer la vente des 30% de Belfius immédiatement était politiquement risqué. D’une part car les fruits escomptés de la vente n’auraient pas été à la hauteur des attentes. Et l’opposition n’aurait pas manqué de le faire remarquer au ministre des Finances. Le PS, Ecolo, le cdH sans doute, s’en seraient donné à cœur joie pour incendier Charles Michel et ses ministres. À quelques mois des échéances électorales, c’est bien une chose à éviter pour le MR.

D’autre part, le CD&V a toujours affirmé clairement qu’il n’y aurait pas d’IPO de Belfius sans un règlement du dossier de l’indemnisation des coopérateurs d’Arco. Or, cette indemnisation doit recevoir l’aval de l’Europe. À l’inverse, l’Open VLD et la N-VA ont toujours affirmé qu’il n’y aurait pas d’indemnisation des coopérateurs… sans IPO, et ce même si l’Europe dit oui au dossier Arco (ce qui n’est pas gagné…)

En été, on annonçait pourtant – un peu vite manifestement – le dossier comme quasiment plié, les experts ayant trouvé un tour de passe-passe pour que l’indemnisation ne puisse être considérée comme une aide d’État. Mais le feu vert européen se fait toujours attendre…

Dans le cénacle gouvernemental, on jure aujourd’hui qu’aucun signal négatif n’a été envoyé par la Commission européenne pour recaler le deal Arco. Comprenez, le report n’a donc rien à voir avec cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des coopérants. Il n’empêche, le dossier traîne, et le CD&V, au final, n’a toujours pas son trophée. Trophée d’ailleurs inscrit noir sur blanc dans la déclaration gouvernementale. Cette promesse pourrait au final ne pas être tenue sous cette législature…

Risquerait-il de faire payer cet échec à ses partenaires en bloquant à son tour un autre dossier lié, à savoir la dégressivité des allocations de chômage? Le vice-Premier CD&V et ministre de l’Emploi, Kris Peeters, jure ses grands dieux que le contrat sera respecté, et qu’il n’y aura pas de mise au frigo de ce pan du Jobsdeal en attendant un déblocage du dossier Arco.

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