interview

Bruno Colmant: "Il n'y a aucun problème de blanchiment chez Banque Degroof Petercam"

©Thierry du Bois

Depuis la fin de l’été, il est à l’école de la discrétion. Jusque-là omniprésent dans les médias, le professeur Bruno Colmant a repris au pied levé le rôle de CEO de Banque Degroof Petercam. En pleine tempête. Après deux mois "intenses" selon ses propres dires, il fait le point pour la première fois.

Depuis un audit de la Banque nationale (BNB) sur ses procédures de contrôle anti-blanchiment, la banque privée a pour priorité absolue de corriger le tir en la matière. La BNB a notamment demandé que tous les mouvements de plus de 100.000 euros fassent l’objet d’un contrôle de conformité approfondi avant d’être exécutés, avec pour effet de bloquer des transactions parfois pendant plusieurs mois. Du jamais vu en Belgique.

Aujourd’hui, Bruno Colmant parle. Il fait le point sur ce qui s’appelle une crise. "Depuis quatre ans, il y a eu une accélération en Belgique des obligations réglementaires, qui s’inscrivent dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent", entame-t-il. "Nous sommes une banque un peu atypique. Puisque nous avons une clientèle assez limitée et particulière, la connaissance du client demande un peu plus de documentation. Celle-ci n’était pas vraiment à jour, mais il n’y avait aucun problème de blanchiment."

Les soucis de Degroof Petercam seraient seulement d’ordre administratif?

Je pense qu’il y a eu un retard qui est actuellement compensé à marche forcée. C’est une question de méthodologie. Cela a pris du temps, car cela revient à transformer un processus vertical en processus horizontal. C’est un travail éreintant, mais nous sommes dans le bon rythme.

Des sources ont évoqué l’ouverture d’une enquête contre Degroof Petercam à Liège. Qu’en est-il?

Nous ne sommes pas du tout visés par une enquête judiciaire, à ma connaissance. Je ne sais pas du tout d’où vient cette information. Et nous n’avons lancé aucune action judiciaire contre qui que ce soit.

Des comptes ont tout de même été bloqués, et les transactions de plus de 100.000 euros suspendues.

Pour des raisons réglementaires, on doit rester très discrets quant aux mesures qui nous sont imposées. Il y a eu pendant plusieurs semaines des mesures extrêmement rigides qui ont été imposées.

Nous n’avions pas donné toute l’attention qu’il convenait aux exigences de documentation.
Bruno Colmant
CEO Degroof Petercam

Des clients ont parlé de plusieurs mois…

Si certaines situations traînent encore, c’est parce qu’il y a des documents qui manquent, mais la banque fonctionne maintenant. À un moment, la banque a connu un blocage de transactions plus important, mais maintenant, cela va nettement mieux. Il est vrai que nous n’avions pas donné toute l’attention qu’il convenait à cette matière.

Pourquoi Degroof Petercam n’a-t-il pas accordé l’attention nécessaire à cet aspect?

Je pense que c’est parce qu’il fallait d’abord régler la fusion. Celle-ci a eu lieu il y a seulement quatre ans, ce n’est pas beaucoup! D’autre part, Degroof Petercam est passée sous le contrôle de la Banque centrale européenne, c’est-à-dire dans une autre dimension de contrôle prudentiel. Cela demande beaucoup de travail, il y a eu une superposition de choses à régler.

Tous les problèmes ont été réglés?

Je ressens que le choc est traversé. Le gros de la crise est derrière nous à présent. Mais ce n’est pas encore fini, on ne met pas de dizaines de milliers de comptes en ordre en deux mois. Nous nous sommes d’abord attaqués aux comptes les plus compliqués, mais en gros, la grande majoritée des transactions est à nouveau assurée.

Dans l’audit de la Banque nationale, Degroof Petercam a réalisé de mauvaises performances sur quasiment chaque point, avec le plus mauvais score général. Est-ce qu’il s’agit d’un problème de culture d’entreprise?

Je pense effectivement qu’il y a eu une question d’apprentissage très rapide à la culture de contrôle du risque réglementaire. Cette culture n’était pas assez présente ici.

Nous avons constaté un déficit de documentation, pas un déficit de qualité de clientèle.

Quelles sont les conséquences de ces événements sur votre réputation?

Nous sommes tout à fait conscients que cela a un impact en termes d’image. Cette banque entretient une certaine discrétion, parce qu’on a toujours voulu mettre en évidence médiatiquement nos compétences en économie, en gestion, en performance de fonds. Ce qui est passé dans la presse a peut-être abîmé notre image. Ceci dit, je pense que nous sommes maintenant stabilisés.

Degroof Petercam a-t-elle facilité le rapatriement d’argent dont l’origine était douteuse?

Non. Tout apport de fonds fait l’objet d’un screening. Aujourd’hui, nous n’avons identifié aucun problème de blanchiment d‘argent. Le travail que nous avons effectué a révélé un déficit de documentation, pas un déficit de qualité de clientèle.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le départ de Philippe Masset, votre prédécesseur?

Je suis lié par l’explication que Philippe Masset a donnée, c’est-à-dire une divergence de vues avec le conseil d’administration.

Des clients ont-ils quitté la banque depuis les événements des derniers mois?

Nous avons eu beaucoup de questions, mais aussi des clients qui ont ramené des fonds supplémentaires depuis que la documentation ne pose plus problème. Nous n’avons quasiment pas perdu de clients, ni de capitaux.

Vous allez nous dire que tout va bien?

On est passés par des moments difficiles, on ne va pas se mentir. Cela a été très intense. On est passés par des épreuves, l’important c’est de les surmonter. Je ne vais pas m’accabler et me mettre à pleurer. Dans la vie, il y a des difficultés, on les résout et c’est tout.

L’IT de la maison laisse à désirer, il y a pourtant déjà eu beaucoup d’investissements…

Degroof Petercam, c’est le résultat de la fusion d’une banque avec une société de bourse. Il était impossible de ne pas garder l’informatique de Degroof. Il faut faire les choses de manière séquentielle car, dans toute transformation, il y a un risque d’exécution. Il va y avoir de nouveaux investissements informatiques importants. Ceci dit, on a déjà bien avancé en matière de digitalisation par exemple.

Vous n’êtes quand même pas au top en la matière.

On n’est pas non plus en retard. Il ne faut pas nous appliquer les standards d’une banque de détail qui a fait de la digitalisation son outil principal.

Je préfère de loin être une banque de niche qu’une banque de détail.

Et pourquoi pas?

Parce qu’on ne fait pas la même chose! Nous faisons de la gestion à long terme, pour des patrimoines structurés, avec du wealth management, de la planification immobilière, de la banque d’investissement, etc.

Les banques universelles aussi font cela, de plus en plus d’ailleurs…

Elles ont commencé à le faire il y a 10 ou 15 ans. La différence, c’est que c’est notre cœur de métier. Il ne faut pas comparer. Aucune banque en Belgique n’est comparable à nous. Et d’ailleurs, je préfère de loin être une banque de niche qu’une banque de détail.

Pourquoi?

Les banques universelles essaient de monter en gamme en faisant du private banking, mais elles ont d’autres problèmes à régler: taux d’intérêt négatifs persistants, concurrence de plateformes commerciales du type Google, Amazon et Facebook. Ces banques essaient de développer des applications pour devenir autre chose que des banques. Nous, on va continuer à développer notre différence, une banque de niche et de conseils pour une clientèle certes limitée mais pérenne.

La fusion a concentré les ressources, et maintenant il faut gérer cette crise. Du coup, la valeur de la maison n’est pas à la hauteur de ce que les actionnaires en attendent…

On est là pour la restaurer. L’entreprise a subi un choc. L’idée, c’est de stabiliser, on y travaille. Il n’y a pas que des mauvaises nouvelles. On n’a aucun foyer de pertes structurelles, on n’a aucun problème de bilan, ni de capitalisation, ni de résultats, ni de liquidités, on a de très bonnes performances, on a des équipes motivées… On a eu un problème de documentation des comptes, mais c’est un problème défini, isolé. Il aura une fin. Ce n’est pas une métastase de quelque chose d’autre.

En attendant, les actionnaires sont forcés d’attendre pour vendre, non?

Êtes-vous sûrs qu’ils veulent vendre? Je crois que je le saurais. Or, ce n’est pas ce que j’entends.

Il n’y a pas eu de mandat confié à une banque d’affaires en ce sens?

Moi en tout cas, je n’ai aucun mandat de vente. Ce n’est pas ça, le projet.

C’est quoi le projet?

Le projet est que cette banque retrouve force et vigueur. Le projet, c’est de retrouver de la valeur et un bon ‘brand name’. Qu’on dépasse cette histoire et que, dans six mois, ce soit derrière nous. Cette banque est rentable, affiche de belles performances de gestion, emploie 1.400 personnes, et est liée à un actionnariat privé, familial et belge. Elle est là, la nature de cette banque.

Quelle sera la rentabilité cette année, avec tous ces coûts liés à la mise en conformité?

Cela a été compensé par d’autres éléments positifs. Ce sera une année raisonnable. Ni mauvaise, ni exceptionnelle.

J’ai arrêté l’essentiel de mes cours et j’ai arrêté d’écrire, mes deux passions.

Le périmètre géographique va-t-il rester le même?

Cela fait l’objet d’une réflexion importante. Le Luxembourg est important, la France aussi mais je pense que l’investissement structurel va être sur la Belgique. Pourquoi? Parce qu’en Belgique, on a trois pays maintenant: quand on voit la divergence en termes de droit (sur les successions, les donations, etc.) et de fiscalité, dans les faits on commence à avoir trois pays devant nous. Cela demande des compétences qu’il faut multiplier par trois.

Vous allez réduire la voilure dans les autres pays?

En tout cas, on ne va pas l’augmenter.

Vous êtes là pour combien de temps?

Pour très longtemps. Croyez-vous vraiment que dans le monde actuel de la régulation, on nomme un CEO ad interim? J’ai 58 ans, je suis bien ici, ce travail me passionne. Je suis imprégné de cette mission. J’ai même arrêté l’essentiel de mes cours et j’ai arrêté d’écrire, mes deux passions. Même mes chroniques dans L’Echo, j’ai dû les arrêter: si ça, ce n’est pas la preuve de mon engagement pour cette banque!

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect

Messages sponsorisés

n