Comment Belfius a torpillé son introduction en Bourse

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En mettant le couteau sous la gorge du gouvernement à propos d’Arco, le conseil d’administration de Belfius a sabordé son introduction en Bourse. Le problème ne se situait donc pas au niveau des marchés financiers, comme on a pu l’entendre. Récit.

Lundi, 16h24. L’agence Belga diffuse un message d’alerte: "En bon père de famille, le gouvernement a décidé de reporter l’introduction en Bourse de Belfius". "Ce n’est pas le bon moment", souligne le Premier ministre qui fait allusion à la dégradation récente des conditions de marché. L’annonce suit en effet cinq journées de turbulences en Bourse.

Mercredi soir, le Premier ministre invite ses principaux ministres à son domicile pour un dîner informel de rentrée. Charles Michel compte interroger ses collègues sur leurs projets concrets pour les prochains mois. Il veut des garanties concernant la mise en œuvre de l’accord estival où des engagements ont été pris sur le deal pour l’emploi, l’introduction en Bourse de Belfius et le dédommagement des coopérateurs d’Arco.

"Si le gouvernement avait forcé la main du conseil, les administrateurs auraient sans doute démissionné."

Lorsque la discussion glisse sur Belfius et Arco, la tension monte. "Qu’allons-nous faire de Belfius, Kris (Peeters, ndlr)?", demandent ses collègues. Depuis l’accord, le contexte a beaucoup changé. Suite à la chute de la livre turque et à la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, les risques ont augmenté et l’introduction en Bourse de Belfius fin octobre comme prévu ne semble plus donner les gages d’un timing idéal. De plus, un autre obstacle a surgi: le management et le conseil d’administration de la banque nationalisée ne souhaitent pas se plier aux décisions prises lors de l’accord estival. Ils estiment impensable de ne pas présenter le deal sur Arco à l’Europe.

Ce mercredi soir chez le Premier ministre, on teste Kris Peeters pour voir s’il est prêt à envisager d’autres options. "Peut-être devrions-nous présenter le dossier Arco à l’Europe, Kris?" demandent ses partenaires de coalition.

"Je présume que tout le monde respectera l’accord estival", réagit Peeters. Ce qui signifie que l’IPO (introduction en bourse) doit avoir lieu, que le produit de l’opération sera utilisé pour dédommager les coopérateurs d’Arco et que cet accord ne sera pas soumis à l’approbation de l’Europe. Peeters insiste car ce dernier point pourrait être le coup de grâce pour Arco.

Ce même jour, un comité de direction se tient chez Belfius. On y décide formellement ce que les ministres avaient pressenti: malgré la détérioration des conditions de marché, l’IPO peut avoir lieu, à condition que la solution Arco soit soumise à l’Europe. La direction de Belfius a demandé un avis juridique qui indique que la solution est trop risquée sans l’accord de l’Europe et représente une solide menace pour la réputation de Belfius, avec toutes les conséquences pour sa valorisation.

Jeudi, la tension monte encore d’un cran au niveau du management de Belfius, car ce soir-là a lieu une réunion du conseil d’administration qui se penchera sur l’IPO. Il ne sait que trop bien que si le conseil le suit, le dossier explosera comme une bombe au sein du gouvernement. Car cette décision serait en totale opposition avec l’accord estival.

Dans l’après-midi, Koen Van Loo, le patron de la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPI) – qui détient la participation de l’État dans Belfius – remet un avis sur une possible introduction en Bourse au cabinet du Premier ministre et du ministre des Finances, Johan Van Overtveldt.

Conseil d’administration décisif

La SFPI voit deux options:

→ D’une part, reporter l’IPO suite à la détérioration des conditions de marché car il est possible que la mise en Bourse doive être annulée en dernière minute, ce qui représente un risque est trop important.

→ D’autre part, maintenir l’introduction en Bourse. "Si l’objectif premier du gouvernement est de réduire la dette souveraine, l’IPO peut être maintenue. Les conditions de marché sont peut-être moins bonnes, mais la plus-value potentielle reste malgré tout appréciable", peut-on lire dans un e-mail.

À la fin du message, l’auteur souligne qu’Arco constitue un point négatif plutôt que positif pour l’introduction en Bourse.

Un peu plus tard, aux alentours de 18h, les membres du conseil d’administration de Belfius se réunissent à Bruxelles. Après de longues discussions, ils arrivent à une position unanime qui coïncide avec celle du management. Malgré la détérioration du marché, une IPO reste envisageable, estiment-ils, à condition que la solution Arco ne soit appliquée qu’avec l’accord de l’Europe. Sinon, l’État belge (et non pas Belfius) devra éventuellement dédommager les coopérateurs et payer les amendes éventuelles.

Dans le texte, Belfius ajoute même un passage sur la manière de présenter la problématique Arco dans le prospectus de l’IPO.

Les administrateurs sont bien conscients d’être allés très loin et qu’il est plus que probable qu’ils sont en train de torpiller l’IPO, car leurs exigences vont à l’encontre des accords conclus au sein du gouvernement. Mais ils sont convaincus d’avoir raison. Sans garantie à propos d’Arco, l’introduction en Bourse pourrait échouer. Belfius pense que plus de la moitié des actions se retrouveront aux mains d’actionnaires étrangers qui, selon les administrateurs, n’accepteront jamais ce risque.

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Autre élément important, les administrateurs sont responsables de leurs décisions et ils veulent à tout prix éviter de se retrouver face à des plaintes d’investisseurs.

Et ce n’est pas tout. Les administrateurs savent que la Banque centrale européenne a contacté la Banque nationale plus tôt dans la semaine, soulignant que sans le feu vert de l’Europe à propos d’Arco, elle pourrait bloquer l’opération. Et cela pourrait avoir un impact très important sur la solvabilité de la banque. Belfius pourrait devoir payer deux fois plus. Une fois sous forme d’un super dividende de 400 millions d’euros en faveur des coopérateurs d’Arco, et une seconde fois si l’Europe ne donne pas son feu vert. Dans ce cas, Belfius pourrait devoir rembourser 550 millions d’euros aux coopérateurs.

Tous ces éléments expliquent les recommandations et l’attitude "rebelle" du conseil d’administration.

Entre-temps, le Premier ministre a été mis au courant des recommandations de Belfius, ce qui ne l’amuse pas. Car il se rend compte qu’elles rendent l’IPO de facto impossible.

Charles Michel a trois options. Soit il passe outre l’avis du Conseil de Belfius, étant actionnaire à 100%, mais c’est potentiellement risqué. "Si le gouvernement avait forcé la main du conseil, les administrateurs auraient sans doute démissionné", explique une source. Soit il tient compte des remarques du conseil et tente de convaincre Kris Peeters d’autoriser l’IPO et de présenter le dossier Arco à l’Europe. Soit il reporte l’IPO.

Kris Peeters dos au mur

Le Premier ministre lance un premier tour de consultations. Il contacte les administrateurs de Belfius, son CEO Marc Raisière et son président Jos Clijsters. Suite à ces contacts, il comprend que la banque n’est plus très enthousiaste vis-à-vis de l’IPO.

Il contacte également ses vices-Premiers ministres et les confronte aux conditions posées par Belfius. L’Open VLD Alexander De Croo et le N-VA Jan Jambon admettent comprendre le point de vue de la banque.

"Il est encore possible d’organiser l’introduction en Bourse pendant cette législature"
Kris Peeters

Mais il faut attendre l’avis du vice-Premier ministre CD&V Kris Peeters. Suite à la réaction de Belfius, il se trouve dos au mur. Il peut soit accepter que le dossier Arco soit soumis à l’approbation de la Commission européenne, ce qui pourrait être un non définitif pour les coopérateurs d’Arco, soit accepter le report de l’IPO ainsi que le remboursement des coopérateurs. Après en avoir discuté au sein de son parti, Kris Peeters opte pour la deuxième solution car elle laisse la porte ouverte pour les coopérateurs.

Dimanche matin, dans l’émission "De Zevende Dag", Peeters explique que son parti a dû se résigner à accepter le report de l’introduction en Bourse et donc un retard dans l’issue du dossier Arco. "Si Belfius n’est pas introduite en Bourse à cause des conditions de marché, il y aura du retard dans la résolution du dossier Arco", explique-t-il.

Le lendemain, le président du CD&V Wouter Beke lance le même message sur la chaîne flamande Radio 1. Pour le Premier ministre, la voie est libre pour reporter l’IPO. Lundi matin a lieu la réunion des chefs de cabinet des vices-Premiers ministres en présence de Charles Michel. Ils sont briefés par Koen Van Loo qui répète ce qu’il a indiqué dans son mail au gouvernement. Mais à ce moment-là, la décision est déjà prise: l’introduction en Bourse n’aura pas lieu. Le chef de cabinet du Premier ministre propose de reporter l’IPO. Tout le monde est d’accord, y compris le chef de cabinet de Peeters.

Arco passé sous silence

À 13h45, l’info fuite sur les sites de L’Echo et du Tijd: le gouvernement renonce à l’introduction en Bourse de Belfius. Le Premier ministre avait prévu de communiquer la décision après une réunion des analystes chargés de l’organisation de l’IPO prévue ce jour-là, mais l’annonce publiée sur nos sites bouleverse ses plans. Charles Michel organise rapidement un cabinet restreint par téléphone, au cours duquel il confirme la décision des chefs de cabinet.

Dans l’après-midi, le Premier ministre communique lui-même la décision via l’agence de presse Belga, expliquant que les circonstances de marché sont à la base de la décision de report. Il passe sous silence qu’en réalité, c’est Arco qui est à l’origine du report. Car dans ce cas, le CD&V serait incriminé. Ce que Michel veut éviter.

Peeters lui-même se réfère au conseil de la SFPI. "Nous ne pouvons qu’être d’accord avec l’avis des experts de la SFPI, qui estiment que ce n’est pas le bon moment." Personne ne sait encore que la SFPI n’a pas indiqué clairement sa position. Peeters ajoute que ce report n’est pas une annulation: "Il est encore possible d’organiser l’introduction en Bourse pendant cette législature". Lisez: tout n’est pas encore perdu pour les coopérateurs d’Arco.

Le mardi, les principaux protagonistes se rencontrent à Tervueren, au Musée royal de l’Afrique centrale, pour la présentation du Pacte d’investissement du Premier ministre. Marc Raisière, le CEO de Belfius, est présent. "Le report de l’IPO est la meilleure solution au vu des circonstances", confie-t-il à quelques personnes présentes.

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