analyse

Comment ING est liée au scandale du blanchiment

©REUTERS

Trois années durant, une "banque de blanchiment" a pu faire transiter par ING Belgique des milliards d’euros d’argent sale. Ce n’est qu’en 2009 que la banque a tiré la sonnette d’alarme.

Le groupe ING se débat depuis des années avec un problème de contrôle des transactions suspectes. Non seulement aux Pays-Bas et en Italie comme on l’a découvert ces derniers mois, mais également dans notre pays.

Le 28 mai 2010, nous écrivions que plus de 1,7 milliard d’euros avait été blanchi en passant par ING Belgique. Les capitaux ont transité par des comptes ING au nom d’une banque lituanienne Ukio Bankas, qui tombera en faillite en 2013. Mais au début du mois de mars de 2019, le groupe de journalistes d’investigation OCCRP révèle que la banque lituanienne a réussi à faire transiter par la Belgique pas moins de dix milliards d’euros, durant une période assez courte, entre 2006 et 2009.

Nous avons mis la main sur deux notifications de blanchiment confidentielles transmises par ING Belgique à la cellule anti-blanchiment au sujet d’Ukio Bankas. En réalité, la relation commerciale avec Ukio Bankas est nouée au siège d’ING à Amsterdam, comme le montrent les documents en notre possession. Mais, pour des raisons d’organisation interne, le compte est ouvert à Bruxelles. Le 19 octobre 2006, ING Belgique se voit déjà contrainte de tirer la sonnette d’alarme pour la première fois auprès de la cellule anti-blanchiment. ING a bloqué un virement de 178.750 dollars, comme on le lit sur la notification qui a fuité. L’argent a été transféré via Ukio Bankas en provenance d’une société-écran panaméenne, Ladero SA, qui est au nom d’un certain Ricardo J.

Pourquoi ING doit-elle signaler la transaction? Tant l’expéditeur que le destinataire sont mentionnés sur une liste de surveillance de l’autorité panaméenne de contrôle bancaire. Et non sans raison. Les autorités américaines considèrent depuis longtemps Ricardo J. et les hommes à qui l’argent est destiné comme des hommes de paille du cartel colombien de la drogue "Norte del Valle". La cellule anti-blanchiment accepte cependant le transfert de l’argent.

Dès le mois suivant, le 28 novembre 2006, les autorités américaines annoncent des sanctions à l’encontre du réseau financier gravitant autour du cartel de drogue colombien Norte del Valle. Leur action cible à la fois les hommes de paille en question et leurs sociétés-écrans au Panama et dans d’autres paradis fiscaux.

Mais, dans sa notification de blanchiment, ING Belgique ne vise que le client colombien d’Ukio Bankas, et non pas la banque lituanienne en tant que telle. ING continue donc à collaborer avec Ukio Bankas. La cellule anti-blanchiment belge n’y trouve rien à redire. Ukio Bankas peut ainsi continuer à exécuter des milliers d’autres transactions financières suspectes, via ING Belgique, pour des clients dans d’autres paradis fiscaux.

1,7 milliard €
On apprenait en 2010 que plus de 1,7 milliard d’euros avait été blanchi par ING Belgique.

Nouvelle notification

Le 10 février 2009, ING Belgique transmet une nouvelle notification à la cellule anti-blanchiment. Cette fois, non pas pour 178.000 euros, mais pour 1,8 milliard d’euros, comme nous avons pu le lire dans cette notification. Et la déclaration ne vise plus un ou plusieurs clients suspects d’Ukio Bankas, mais la banque lituanienne elle-même.

Pourquoi ING Belgique décide soudainement, après trois ans, de contrecarrer les opérations de son partenaire bancaire lituanien? Les documents en notre possession relèvent que la banque ne peut plus faire autrement. Des banques américaines avancent en effet depuis longtemps des "accusations persistantes" au sujet de "transactions douteuses" passant par Ukio Bankas. Le service Compliance d’ING Belgique se résout donc à lancer une enquête interne sur ses relations avec la banque lituanienne. Les résultats de cette enquête interne sont repris dans la notification de blanchiment. Ils font état d’une gigantesque machine à blanchiment qui tourne depuis plusieurs années via les comptes ING d’Ukio Bankas. Rien que pour l’année 2008, pas moins de 1.720 paiements suspects sont exécutés via un compte ING, pour le montant total de 703 millions d’euros. Et on relève encore 628 paiements sur un autre compte, pour la bagatelle de 1,3 milliard d’euros. Au vu des faits, ING passe au gril toutes les transactions supérieures à 100.000 dollars effectuées pour Ukio Bankas entre les mois de juin et de décembre 2008. L’analyse produit des résultats alarmants. 5% à peine de ces paiements concernent des clients lituaniens d’Ukio Bankas. Le reste est parti vers de fameux paradis fiscaux comme Belize, le Panama et les îles Vierges britanniques.

Un cas sur lequel ING se penche plus particulièrement concerne une société "boîte postale" établie dans les îles Vierges britanniques, Warbour Properties Corp. Elle utilise l’adresse du désormais célèbre cabinet d’avocats Mossack Fonseca, l’axe central des Panama Papers. Cette société-écran reçoit via ING Belgique près de 8 millions d’euros. La somme est transférée en montants ronds compris entre 50.000 et 200.000 euros ou dollars. Le destinataire des fonds, la société South American Reinsurance Comp. en Uruguay, est également une société-écran. Qui utilise l’adresse d’un autre cabinet d’avocats local. Les véritables bénéficiaires de la transaction à sept chiffres restent donc inconnus.

Mais les auditeurs d’ING découvrent par la suite des indices d’activités illégales. Leur conclusion, après les faits, tombe comme un aveu: ils auraient dû signaler ces paiements à la cellule anti-blanchiment.

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