analyse

De l'argent sale russe blanchi par de grandes banques de l'UE

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Depuis quelques jours, les investisseurs se débarrassent massivement en Bourse des actions des banques européennes alors que le secteur semble de plus en plus compromis dans le scandale Troika Laundromat, une opération à grande échelle de blanchiment d’argent sale russe dans les pays baltes.

Six mois à peine après les scandales à milliards d’euros impliquant deux géants bancaires d’Europe occidentale, le danois Danske Bank et le néerlandais ING, une nouvelle affaire de blanchiment fait vaciller en Bourse le secteur financier du Vieux Continent. Le groupe de journalistes d’investigation OCCRP a révélé cette semaine comment quelque 9 milliards de dollars, issus d’activités russes suspectes, ont pu percoler à l’ouest par le biais de deux microbanques lituaniennes, Ukio Bankas et Snoras. Des banques belges sont également citées dans le dossier, baptisé Troika Laundromat.

Comment fonctionne la Troika Laundromat?
La Troika Laundromat est le nom intrigant dont l’OCCRP affuble la "lessiveuse" que les collaborateurs de la banque d’affaires russe Troika Dialog ont mise en place entre 2006 et 2013. Les banquiers ont réussi à tisser, depuis la Russie, un entrelacs de près de 80 sociétés logées dans des paradis fiscaux. Les bénéficiaires de ces sociétés restent inconnus mais tout indique que l’argent provient d’opérations frauduleuses russes. En passant par les banques lituaniennes Ukio Bankas et Snoras, ces sociétés transfèrent ensuite cet argent vers des comptes de filiales à l’ouest. Ces versements sont maquillés en paiements pour la livraison de toutes sortes de marchandises (téléviseurs, aliments ou pièces détachées de voitures). Mais la plupart de ces contrats s’avèrent fictifs.

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En quoi les banques occidentales sont-elles concernées?
Parmi le 1,3 million de transactions, courriels et autres documents que les journalistes d’investigation ont pu éplucher à la suite d’une fuite, l’OCCRP a pointé les noms de neuf grandes banques européennes. Outre le trio scandinave Dankse Bank, Swedbank et Nordea Bank, on y retrouve aussi la Deutsche Bank, l’établissement autrichien Raifeisen, le Crédit Agricole français et les banques néerlandaises Rabobank, ABN Amro et ING. Ces grands groupes bancaires intervenaient généralement comme "banque correspondante" pour les paiements internationaux d’Ukio Bankas.

9 milliards $
9 milliards de dollars, issus d’activités russes suspectes, ont percolé à l’ouest par le biais de deux micro-banques lituaniennes.

Il arrive souvent que des transactions dans une devise déterminée ne puissent être traitées que dans le pays de la monnaie en question. Comme il est impossible d’établir une succursale dans chaque pays, les banques font souvent appel à un réseau de banques amies pour traiter ces paiements. Elles sont appelées des banques correspondantes. Concrètement, les transactions passent par un compte que la banque détient dans son établissement ami à l’étranger. De là, l’argent peut ensuite être transféré vers le compte final du bénéficiaire. Si le système des banques correspondantes est très utilisé dans le secteur, il n’en est pas moins très complexe et peu transparent. Il a semblé idéal en tout cas aux yeux de la banque lituanienne Ukio Bankas pour faire transiter des milliards vers des destinations anonymes.

Des banques belges sont-elles impliquées?
Oui. Dès 2009, le groupe bancaire néerlandais ING avait signalé, à la cellule belge anti-blanchiment, des flux d’argent suspects sur deux comptes détenus par Ukio Bankas chez ING Belgique. Peu de temps après la révélation de cette information, KBC et BNP Paribas Fortis annonçaient également rompre leur relation avec Ukio Bankas. Dans un communiqué de presse, le groupe KBC est revenu sur cette relation en soulignant qu’en sa qualité de banque correspondante il n’est pas censé connaître les clients des banques avec lesquelles il collabore mais précise qu’il va surveiller davantage les éventuels risques d’opérations de blanchiment. ING Belgique a confirmé également qu’elle était une banque correspondante. Mais, tout comme KBC, le groupe bancaire s’abstient de commenter des dossiers individuels liés à la Troika Laundromat.

Pourquoi les actions bancaires piquent-elles du nez?
Les informations révélant cet énième scandale de blanchiment ont entraîné en Bourse une chute des actions bancaires européennes au cours de ces derniers jours. ING, qui avait déjà reculé d’un gros 3% mardi, a perdu mercredi 2% supplémentaires. KBC a cédé, pour sa part, 2,7%. À Stockholm, la grande banque suédoise Nordea a baissé de 1%, après une chute de 3,9% la veille.

La réaction des investisseurs n’a rien de surprenant. En septembre, ING a dû payer une pénalité de 775 millions d’euros pour obtenir l’abandon des poursuites dans une autre affaire de blanchiment, alors que la Justice a également en ligne de mire Danske Bank et Deutsche Bank pour leur rôle dans un autre dossier véreux. Les investisseurs ne comprennent que trop bien que tous ces scandales peuvent atteindre leur portefeuille et préfèrent se délester de leurs titres. Avec d’autant plus d’empressement que la Justice néerlandaise vient d’annoncer qu’elle allait examiner l’éventualité de lancer une nouvelle enquête pénale à l’encontre d’ING.

Que font les autorités de contrôle?
C’est la question que tout le monde se pose bien évidemment dans la foulée de ce nouveau scandale de blanchiment. Aujourd’hui, ce sont les États membres qui sont responsables en grande partie de leur politique de lutte contre le blanchiment d’argent. Il n’existe pas vraiment d’approche harmonisée au niveau européen. Dès lors, s’attaquer vraiment à ce problème relève d’une mission quasi impossible, soulignent les critiques. Le centre d’études Brueghel a passé en revue, dans un rapport récent, trois problèmes concrets: les autorités de contrôle des différents États membres ne communiquent pas efficacement entre elles actuellement; les petits États membres manquent de moyens pour traquer le blanchiment; et c’est précisément ce qui permet aux criminels d’identifier les maillons faibles, d’où ils peuvent développer leurs réseaux. Si ces trois problèmes ne sont pas attaqués de front, les failles du système continueront à s’agrandir.

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