interview

Jean-Paul Votron, ex-patron de Fortis: "J’aurais préféré un procès"

Jean-Paul Votron: "J'ai arrêté ma carrière beaucoup trop tôt, en ayant le privilège d'être traîné dans la boue."

"Ce qui me frustre terriblement, c'est l'odeur de culpabilité qui continue de flotter autour de moi", nous dit l’ancien big boss de Fortis, alors que la justice belge vient définitivement d'enterrer l’affaire.

No whining. On ne pleurniche pas. On la reconnaît, cette maxime, inscrite en lettres d’or sur un petit support de cuir rouge. Elle trônait déjà sur son bureau rue Royale, lorsque Jean-Paul Votron dirigeait Fortis. Ce souvenir de sa période américaine (c'était son surnom chez Citibank, Mister No Whining) l'accompagne encore aujourd'hui, chez lui.

On avait envie de débriefer avec lui la décision de la justice belge d'enterrer l’affaire Fortis. «Pas de problème», a-t-il répondu sans tarder. Jean-Paul Votron (69 ans) a envie de parler.

L'affaire Fortis ne sera pas jugée, pour cause de prescription. Comment réagissez-vous?

J'aurais préféré un procès. J'ai été interrogé plusieurs fois par la police judiciaire dans le cadre de la procédure pénale et à l'issue de ces interrogatoires, aucune faute pénale ne m'a été reprochée. Je n'ai rien fait de frauduleux.

"En douze ans, on ne m'a jamais démontré quoi que ce soit de frauduleux. Jamais. Moi, je souhaitais avoir un procès pour qu'on le dise clairement à tout le monde."

Contrairement à ce qu'insinuent certains, la justice a fait son travail, pendant de nombreuses années, elle a interrogé tout le monde, elle a été dans le détail de l'analyse. Des commissions rogatoires ont été envoyées jusqu'aux Etats-Unis. Dix ans plus tard, en 2018, la justice dit qu’elle n’a pas de charges probantes contre moi. Cela m'a été confirmé personnellement : Votron a fait son boulot, il n'a pas fraudé. Et puis deux ans plus tard, la justice annonce qu'il y a prescription. Cela arrange sans doute tout le monde, mais j'aurais aimé qu'on dise aussi qu'il n'y avait pas de charges contre moi.

Cela arrange tout le monde, que voulez-vous dire?

S'il y a prescription, il ne faut pas expliquer à tout le monde qu'il n'y a pas de charges. En douze ans, on ne m'a jamais démontré quoi que ce soit de frauduleux. Jamais. Moi, je souhaitais avoir un procès pour qu'on le dise clairement à tout le monde. 

Ce n'est pas un soulagement, cette prescription?

C’est douze ans de frustration. En un sens, je suis soulagé parce que j'ai autre chose à faire dans la vie. C'est derrière moi maintenant. Mais ce qui me frustre terriblement, c'est l'odeur de culpabilité qui continue de flotter autour de moi.

"Ce qui me frustre terriblement, c'est l'odeur de culpabilité qui continue de flotter autour de moi."

Encore aujourd'hui?

Hier, aujourd’hui, tout le temps! Je vous passe les détails, mais on me la fait sentir en permanence, cette odeur. Même douze ans après.

Vous évitez de sortir?

J’ai un cercle d'amis très proches et j’ai ma famille, heureusement. Mais je ne me montre nulle part. Cette affaire a été très, très médiatisée...

C’était le reflet de l'importance de Fortis.

Oui, mais on a trouvé deux types sur lesquels on pouvait taper: Gilbert Mittler et Jean-Paul Votron.

Vous étiez le CFO et le CEO de Fortis: les deux premiers rôles...

Sauf qu’on n'a pas pu faire notre boulot. On nous a dit: dehors!

"Il fallait que quelqu'un paie pour cela. On a mis Votron et Mittler sur la potence."

La justice néerlandaise vous a tout de même jugés coupables de communication erronée et trompeuse...

En première instance, comme c'est souvent le cas, le juge ne comprend pas le dossier: trop compliqué. En appel, les juges sont plus affûtés. Gilbert Mittler et moi, nous sommes donc allés en appel de ce jugement. Mais l’affaire a évolué vers une transaction. Ageas (héritier juridique de Fortis, NDLR) a pris la décision de transiger, pour arrêter l'hémorragie des procès et des frais, pour restaurer la réputation. C'est son choix, je le comprends. Ageas n'avait pas l'intention de tirer ce boulet pendant encore des années. Mais cet accord à l'amiable n'a rien à voir avec moi. Tout ce que j'ai dit à l'époque, c'est qu'il fallait que l'on acte une reconnaissance absolue de non-culpabilité.

Mais ça ne vaut pas un jugement ...

Je me sentais confortable pour aller plus loin dans les procès. J'aurais, je crois, été acquitté. Si la justice avait trouvé le moindre élément de culpabilité au pénal, vous ne croyez pas qu'il y aurait eu un procès?

Pour Jean-Paul Votron, "Fortis était un bijou, aurait pu le rester et même devenir un plus gros bijou".

Justement: la justice belge a-t-elle mis les moyens nécessaires? Un juge d'instruction, deux enquêteurs: c'est peu pour une affaire aussi importante, aussi complexe.

En tout cas, l'enquêteur à qui j'ai eu affaire était très compétent. Si ce que vous cherchez ne se trouve pas dans le dossier, ce n'est pas parce que vous mettez cinquante personnes dessus que vous trouverez.

Comment expliquer qu'après douze ans, cela finisse en eau de boudin avec la prescription? Quel fiasco!

Dans cette affaire Fortis, l'opinion publique et la médiatisation se sont focalisées sur l'idée que des individus avaient triché, manipulé. Cela a commencé avec des questions sur la capacité de Fortis à réaliser l'acquisition de la partie retail d'ABN Amro, c'est-à-dire la partie la plus sûre de la banque néerlandaise. 

Il fallait quand même que Fortis sorte 24 milliards d'euros pour cela...

Peu importe.

Peu importe? C’était un montant jamais vu…

Le jamais vu n'est pas interdit. La partie retail d'ABN Amro, c'était peu de risques, beaucoup de liquidités et de bonnes perspectives de profit. Nos actionnaires ont applaudi. On avait deux ans pour acquérir cette banque et prouver que notre solvabilité restait impeccable. Un plan a été établi en ce sens en juin 2008, j'avais la responsabilité de l'exécuter. Ce qui a irrité tout le monde, c'est qu'on a décidé dans ce plan de supprimer notre dividende intérimaire. 

Cela a irrité parce qu'il avait été dit qu'il ne serait jamais supprimé...

Je ne connais pas beaucoup de banques qui aient payé un dividende à l'époque. Je ne connais pas beaucoup de banques qui n'aient pas renforcé leur capital. Mais l'excitation de la presse était terrible, on voulait voir des têtes tomber. Je suis tombé et mon plan avec moi. Aujourd'hui encore, je suis très frustré qu'on ait demandé au capitaine de quitter le navire en pleine tempête. Je savais comment manœuvrer. J'avais un plan, mais on m'a demandé de partir. J'ai eu une heure pour prendre mes cliques et mes claques. C'est la période la plus dure de ma vie: du 11 juillet, date de mon renvoi, à la fin de Fortis. Je ne pouvais plus agir, plus personne ne voulait m'écouter, tout d'un coup j'étais devenu nul.

"Je ne pouvais plus agir, plus personne ne voulait m'écouter, tout d'un coup j'étais devenu nul."

La FSMA, le régulateur, vous a mis à l’amende pour avoir gravement nui à la transparence et au bon fonctionnement des marchés...

Je crois qu'ici, on tombe dans le domaine politique. La crise s'est produite, il fallait que quelqu'un paie pour cela. On a mis Votron et Mittler sur la potence. Je me suis opposé farouchement à cette amende. J'ai été jusqu'en Cassation, qui ne m'a pas suivi. Je voulais aller à Strasbourg, devant la Cour européenne, parce que j'estime que la FSMA n'a pas respecté la présomption d'innocence. J'y ai finalement renoncé, je n'ai plus envie de m'emm... pendant des années avec des procédures interminables. Mais je continue de contester cette décision totalement injustifiée. Jamais, au cours de mon mandat, la FMSA ne m'a fait la moindre remarque sur la moindre communication. Or, la FSMA contrôlait toutes nos communications. Jean-Paul Servais (le président de la FSMA, NDLR) ne m'a jamais contacté.

En juin 2008, vous assurez que la solvabilité de Fortis reste "forte" alors qu'en interne, c'est la panique pour trouver du capital...

Non, ce n’était pas la panique. La solvabilité était forte!

Une foule d'e-mails internes témoignent du contraire...

C’est sain, d’avoir des débats dans une boîte. 

Mais c'était la panique totale !

Je ne l'ai pas constaté. La solvabilité était au-dessus des ratios demandés. La solvabilité à terme, c'est-à-dire pour l'acquisition d'ABN Amro fin 2009, devait être renforcée. C’était prévu.

Sauf que les marchés ne vous croyaient plus...

Je ne suis pas d'accord. Allez voir ce qu'il se disait chez ING, KBC ou autre à la même période. Toutes les banques se posaient des questions et essayaient de définir un plan. Oui, il y a eu de l'agitation mais il y avait un plan. On l'a présenté au marché et le marché a investi. 

Dans ce cas, pourquoi le groupe se sépare-t-il de vous peu après?

Ça, je me le demande encore.

Parce qu'on ne croyait plus en votre plan, non?

Je ne crois pas que ce soit l’explication. Ce qui a influencé la décision, c'est qu'il fallait calmer l'ardeur de la presse. Il fallait abattre quelqu'un.

"La pression médiatique est la raison pour laquelle on m'a mis dehors."

Donc, c'est la faute de la presse. Vous n'y étiez pour rien?

Vous, la presse, reflétez l'opinion ambiante. La pression médiatique est la raison pour laquelle on m'a mis dehors. 

Encore une fois, les marchés ne vous suivaient plus...

Non. Après mon départ, les marchés n'ont plus cru en Fortis. Mais jusqu'au 11 juillet, ils y croyaient encore. 

Devant la justice néerlandaise, vous avez déclaré: "Je ne me sens pas impliqué dans la chute de Fortis et je suis sûr que si j'étais resté, cette chute ne se serait pas produite." C'est gonflé, non?

Je continue à le penser. Tout aurait été moins tumultueux si j'étais resté. 

"Tout aurait été moins tumultueux si j'étais resté."

Le conseil d'administration n'avait plus confiance en vous, n’est-ce pas?

Une partie avait encore confiance en moi.

Mais plus son président, Maurice Lippens?

Ah ça, c'est sûr. Pas lui. 

En septembre 2007, au moment de faire cette augmentation de capital géante de 13 milliards d'euros pour acheter ABN Amro, n'avez-vous pas menti sur la véritable exposition de Fortis au subprime?

Absolument pas. Pendant l'été 2007j'ai demandé aux cadres de New York de venir m’expliquer la situation. Leur conclusion était que le risque subprime était contenu. Voilà ce qu'on m'a expliqué sur la base de données sincères, je présume. C'est après l'augmentation de capital que les choses se sont emballées sur le subprime.

À l'époque, vous vous êtes appuyé sur une phrase tarabiscotée qui parle d'un vague impact de 20 millions d'euros. Quelques semaines plus tard, vous annoncez 20 fois plus...

Le seul qui puisse vous expliquer en détail ces 20 millions, c'est Filip Dierckx (qui dirigeait la division banque d'investissement, NDLR). Demandez-lui. Moi, on m'a toujours dit que cette phrase était correcte et qu’elle avait été validée par les juristes. 

"Moi, mentir? Jamais !"

Vous n'avez jamais menti à la tête de Fortis?

Moi, mentir? Jamais! Je n'allais pas mettre par terre une carrière irréprochable de 30 ans. Tout ce que j'ai dit était contrôlé en interne. Tout! Jamais je n'ai parlé en mon nom. Je parlais au nom de la société, après contrôles.

On va finir par croire que le CEO de Fortis n'avait rien à dire...

Le CEO a une responsabilité opérationnelle énorme, c'est lui qui fait tourner la boîte. Mais sa communication est contrôlée par l'entreprise et c'est normal puisqu'il parle en son nom.

À la tête de Fortis, votre mandat était de réveiller la Belle au bois dormant...

... Ce que j'ai fait…

… Ne l'avez-vous pas trop secouée? Avez-vous pris des risques inconsidérés en investissant dans le subprime tout en vous lançant dans le rachat d'ABN Amro?

Il faut distinguer les deux. Tout le monde a été pris par la vague du subprime et Fortis n'était pas le plus mauvais de la classe dans ce domaine. L'acquisition d’ABN Amro avait à voir avec une stratégie à long terme.

Sauf que les deux se sont télescopés. Et c’est devenu trop lourd pour Fortis…

Le subprime se détériorant au fur et à mesure qu'on avançait dans l'acquisition d’ABN Amro, Fortis a été obligée de prendre des mesures additionnelles. D'où notre plan annoncé en juin 2008. Mais les deux pouvaient se télescoper, on avait un plan qui permettait d'aboutir sur ABN Amro. 

Fortis n'a-t-elle pas eu la folie des grandeurs en rachetant ABN Amro?

Pas du tout. Quand vous êtes dans un business retail, la taille est fondamentale. Et quand vous trouvez un partenaire juste de l'autre côté de la frontière, un partenaire qui a de la taille et vous apporte des liquidités considérables, vous vous armez pour l'avenir. Si on avait pu aller au bout et combiner les deux entreprises, l'ensemble aurait été plus fort. Personne ne m'a dit que j'étais trop ambitieux. Au contraire, quand je voyais les actionnaires, ils en demandaient toujours plus.

"Quand je voyais les actionnaires, ils en demandaient toujours plus."

Plus de quoi?

Plus de return!

Là, vous parlez des fonds d’investissement. Les petits porteurs ne demandaient pas ça, eux.

A nos assemblées générales, tout le monde nous suivait dans notre stratégie.

"J'ai arrêté ma carrière beaucoup trop tôt, en ayant le privilège d'être traîné dans la boue."

Que répondez-vous à ceux qui disent: ils s'en sortent bien, ces dirigeants de Fortis?

Je ne m'en sors pas bien du tout! J'ai eu de très gros problèmes de santé. Je n'ai plus pu travailler depuis 2008. J'ai arrêté ma carrière beaucoup trop tôt, en ayant le privilège d'être traîné dans la boue. Je n'appelle pas ça "bien s'en sortir". J’ajoute que je n'ai plus gagné un kopeck depuis 2008.

Vous êtes à l'abri du besoin, non?

Mon point, c'est qu’à un âge où vous avez encore plein d'ambition, on vous jette dehors et vous n'avez plus d'utilité économique, ne fût-ce que pour vous-même et votre famille. À 58 ans, c'est terminé pour vous, basta. Vous n'avez plus d'avenir, vous devez vivre du passé.

Beaucoup de gens sont furieux, encore aujourd'hui, d'avoir perdu de l'argent dans l'affaire...

Que l'opinion publique soit amère, je le comprends. Des gens ont perdu de l'argent, parfois beaucoup, je le sais et je compatis. Fortis était un bijou, aurait pu le rester et même devenir un plus gros bijou. Pendant tout un temps, les actionnaires ont été très heureux. C'est bien pour cela qu'en avril 2008 ils m'ont massivement demandé de rester pour gérer la crise. Les mêmes me sont tombés dessus par la suite... 

"Des gens ont perdu de l'argent, parfois beaucoup, je le sais et je compatis."

Ça fait partie du job de CEO, non?

Oui, bien sûr. Mais je n'ai pas eu l'occasion de défendre leurs intérêts. J'aurais préféré qu'on me laisse gérer la crise, comme ils me l'avaient demandé. J'aurais voulu rester à leurs côtés plutôt que d'être mis sur la touche. C’est ma plus grande frustration.

Vous revoyez les acteurs de l'époque?

Aucun. Je n'ai plus jamais revu Maurice Lippens et compagnie. Ils n'ont plus voulu de moi, je n'allais pas courir derrière eux. Je n'existe plus pour eux. Bien sûr, il y a Gilbert (Mittler, NDLR). Gilbert et moi, on se voit tout le temps. Nous sommes de très, très bons amis. 

"Je n'ai plus jamais revu Maurice Lippens et compagnie. Ils n'ont plus voulu de moi, je n'allais pas courir derrière eux. Je n'existe plus pour eux."

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