Jeunes entrepreneurs sur le chemin de croix

Ils sont jeunes, des projets plein la tête et un grand besoin de fonds. Or les banques sont frileuses et le crédit rare. Mais force est de constater que ces dernières restent incontournables.

Auderghem, un mardi matin. Une petite place calme. Quelques passants, le regard interrogateur, se tournent vers cette curieuse remorque garée devant le cabinet du dentiste du coin. Notre curiosité excitée, nous retrouvons Gauthier Lescrenier à l’intérieur du bâtiment.

Le rez-de-chaussée semble accueillant mais très vite, l’ambiance se plombe. Une affiche d’excuses prévient les patients des inconvénients liés aux travaux d’agrandissement du cabinet. Et de fait, les bruits à l’étage ne trompent personne: foreuse, marteaux sont au rendez-vous.

Le cabinet de dentisterie mobile, imaginé par Gauthier Lescrenier, prend alors tout son sens: pour pouvoir continuer à accueillir ses patients loin de la poussière et des nuisances sonores, il a conçu cette remorque abritant un cabinet de dentiste "high tech". C’est elle qui se trouve garée devant le bâtiment.

Mais qui dit projet, et qui plus est projet "high tech", dit besoin d’argent. Pour Gauthier Lescrenier, la quête ne fut, au final pas si difficile. "Je suis allé voir mes partenaires bancaires", explique-t-il. Il faut dire qu’il avait sorti le grand jeu: plan financier avec différentes hypothèses, modélisation en 3D pour plonger le banquier dans le contexte. Le dossier a tout de même pris du temps.

"Vu que je discutais déjà de financement pour l’agrandissement du cabinet, que j’ai d’autres encours et que je suis encore jeune, il y a très vite eu un problème de garanties. Je ne voulais pas que les garanties du nouveau projet soient croisées avec les autres. Je voulais encore avoir les moyens de procéder à d’autres projets dans les années à venir, sans être pieds et poings liés."

A lire les portraits de

Mobile Clinic - Gauthier Lescrenier

Ressence - Benoît Mintiens

Porphyrio - Kristof Mertens et Bart Kemps

Esnah - Nicolas Hanse et Aurélie Simon


Séduire son banquier

Kristof Mertens et Bart Kemps ont aussi été confrontés aux exigences, parfois démesurées, des banques. Ils sont les fondateurs de Porphyrio, une société qui a mis au point un logiciel d’assistance à la gestion des élevages de volaille. Pour se lancer dans l’aventure, ils avaient besoin de 15.000 euros.

"Nous avons fait les 4 grandes banques. Belfius ne nous a même pas répondu. ING exigeait des garanties aussi importantes que s’il s’agissait d’un dossier d’un million d’euros", indique Kristof Mertens.

Et il n’est pas le seul à pester contre les banquiers. Benoît Mintiens, à la tête de sa société Ressence, conçoit des montres alliant design et technologies. Il s’est tout naturellement tourné vers sa banque lorsqu’il a été question de financer son projet. Celle-ci, explique-t-il, s’est pourtant obstinée à lui vendre un produit dont il n’avait pas besoin. Il a donc avisé une autre enseigne. "Belfius a pris un risque, ce qui n’était pas le cas chez BNP Paribas Fortis qui n’a pas fait son job, explique-t-il. Néanmoins, pour les garanties j’avais fixé la limite à ma famille, ce qui a été un frein."

Le défi de ces jeunes entrepreneurs est de séduire son banquier, avec cette inconnue: le développement de l’entreprise.

À 26 ans, Nicolas Hanse est à la tête de Esnah, une société qui a inventé, conçu et développé un système de navigation aérienne, le SkyLiberty. "Lorsqu’il a été question de financer le projet, nous avons été confrontés au fait que j’étais jeune, sans grande mise de fonds et avec un produit très abstrait. Quand on parle de GPS pour avions, les gens pensent à ce qu’ils ont dans leur véhicule. Le produit ne parle pas!"

Le secteur de la volaille ne rassure guère plus. "Les banques ont mis en avant notre business plan risqué et la nouveauté de notre produit, de ce fait non vérifié", poursuit Kristof Mertens de Porphyrio.

Des anges peu angéliques

Certes la Belgique a des investisseurs prêts à prendre des risques pour soutenir l’innovation: les business angels. À l’affût des opportunités, leur intérêt a cependant un coût souvent trop élevé pour le jeune homme d’affaires. "Ils ne font pas du caritatif. Ils visent une rentabilité maximale sans assurer la pérennité de l’entreprise, explique Nicolas Hanse, soulignant aussi les risques de la perte de contrôle liés à ces partenariats. Nous avons contacté ces investisseurs privés. Ils étaient prêts à injecter des fonds, mais en échange de 80% du capital et avec l’intention de remplacer le management après deux ans." Même son de cloche du côté de l’horloger, Benoît Mintiens: "M’engager avec ces personnes me bloquait pour l’avenir." Et du dentiste, Gauthier Lescrenier: "Je me sentais moins libre de mes décisions et voulais rester maître de mon projet même si cela me coûtait plus cher et imposait des conditions plus strictes en termes de garanties."

Il y a aussi les "invests", ces organismes publics de financement. Ils semblent jouer leur rôle de soutien financier des PME en développement. Mais la route pour y arriver peut aussi être sinueuse.

"Nous avons contacté Namur Invest, explique Aurélie Simon, cofondatrice d’Esnah. Mais l’entreprise, étant située sur le territoire de la province de Luxembourg, nous nous sommes tournés vers Invest Sud (Capital et Croissance). Une personne y a analysé notre dossier mais, avant qu’il ne soit présenté au conseil d’administration, on nous a signalé qu’il nous faudrait un investisseur privé pour que notre aide soit approuvé. Via l’Esa Bic (incubateur belge de projets issus d’applications spatiales, ndlr), nous avons obtenu un prêt de Luxembourg Developpement", un fonds public-privé de capital à risque.

Pour Porphyrio aussi, l’obtention d’une aide d’un invest a nécessité de longues discussions. La spin-off de la KULeuven bénéficiait déjà d’un soutien financier de la Gemma Frisius Fund KU Leuven. Elle a ainsi pu bénéficier d’une aide de la Limburgse Investeringsmaatschappij (LRM).

Questions de rencontres

Car, dans cette jungle du capitalisme, il ne faut pas sous-estimer la question de la renommée. "Sans le label et l’aide financière de la KU Leuven, nous aurions eu encore plus de difficultés à obtenir notre prêt", insistent les fondateurs de Porphyrio. "Nous avons été la première entreprise wallonne à avoir le soutien de l’Esa (European Space Agency). Le nom de l’Esa a joué un rôle auprès de Belfius", affirme-t-on chez Esnah. Pourtant, pour Aurélie Simon et Nicolas Hanse, décrocher le prêt a demandé une longue marche de crédibilisation du projet: Nicolas a veillé à bétonner sa formation de pilote, allant jusqu’à décrocher la licence de pilote de ligne. Ensuite, il a suivi des formations en management, en accompagnement de développement de projets innovants avec Innovatech, et il a obtenu la reconnaissance et le soutien de l’Esa.

Cerise sur le gâteau, ce petit coup de chance: Esnah participe à un concours Boost Belgium de Belfius et Mastercard. Sans succès… du moins en apparence. Quelque temps plus tard, séduite par le projet, l’agence de Belfius de Libramont frappe à leur porte...

Benoît Mintiens insiste sur la nécessité de s’entourer. "Aidé par un responsable du Voka (réseau d’entreprises flamandes, ndlr), j’avais pu être en contact avec le responsable crédit de BNP Paribas Fortis, témoigne-t-il, mais cela n’a pas débloqué la situation. C’est un ami qui m’a mis en contact avec le responsable de l’agence Belfius à Alost. Mais c’est dommage de devoir agir comme cela."

Coups de gueule

Si, aujourd’hui, tous ont trouvé les fonds nécessaires à la concrétisation de leurs rêves, ils n’en restent pas moins amers des démarches nécessaires pour y arriver. "Quand on démarre sa boîte, on est censé avoir la science infuse. On prend des risques pour réaliser son projet sans aucun égard de la part des politiques. Nous n’avons aucun accompagnement", proteste Benoît Mintiens. "Le problème des jeunes sociétés atypiques

comme la nôtre, c’est que nous ne connaissons pas toutes les aides disponibles. Nous nous sommes ainsi rendu compte trop tard que nous étions éligibles pour un subside de la Région wallonne, alors que nous avions déjà introduit le dossier pour une avance récupérable", souligne Aurélie Simon. Pour Kristof Mertens, il n’y a aucune prise de risque en Belgique. "Il y a des idées et du potentiel, mais tous se heurtent aux difficultés du financement. Ca doit changer. Il faut de nouvelles entreprises pour relancer l’économie."

Parole aux banques

Personne ne le nie: les banques sont des acteurs incontournables du financement de l’économie réelle. Mais, si elles soutiennent sans prendre le contrôle, leur frilosité dérange de plus en plus. "Si nous voulons continuer à donner de l’oxygène aux entrepreneurs, nous devons rester sélectifs vis-à-vis des projets de financement qui arrivent sur la table", se défend BNP Paribas Fortis.

Néanmoins cette frilosité se marque aussi par rapport aux médias. Seule Belfius a accepté de nous rencontrer et de nous communiquer des nom de projets soutenus. BNP Paribas s’est limitée à nous communiquer quelques noms alors qu’ING, après nous avoir reçu, a brandi le "secret professionnel". Enfin, nos demandes sont restées lettre morte chez KBC.

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