La restructuration de BNP Paribas Fortis vue de l'intérieur

©Saskia Vanderstichele

"La banque d’un monde qui change." C’est le slogan de BNPP Fortis. Mais celle-ci se débat elle-même avec l’impact de la banque digitale sur son organisation interne, tant au niveau de son siège social que dans son réseau d’agences. Les diktats de Paris augmentent encore la pression.

Pour les 13.000 collaborateurs de BNP Paribas Fortis, la semaine qui se termine ne fut pas de tout repos. Car comment être certains de leur emploi à terme? Leur département existera-t-il encore? Après que le syndicat socialiste Setca a tiré la sonnette d’alarme, la direction a confirmé jeudi qu’en plus des départs naturels, 1.000 emplois seraient supprimés en deux ans, ce qui correspond à une perte de plus de 2.000 jobs.

Il s’agit de la nième phase d’assainissement de la banque. Contrairement à ING, qui dans son style assertif typiquement néerlandais, a annoncé fin 2016 supprimer un emploi sur trois en Belgique, le leader du marché belge a choisi de communiquer les mesures par étapes. Même si cette fois, le personnel s’émeut de voir près d’un emploi sur six menacé.

Pression à tous les étages

La succession de plans stratégiques, de licenciements et de fermetures d’agences commence à peser sur le moral des collaborateurs. Beaucoup d’entre eux vident leur sac, mais personne n’accepte d’être cité dans la presse. "Il y a clairement plus de pression qu’avant", peut-on entendre. "Nous devons sans arrêt apprendre de nouvelles choses et la direction nous assure que nous aurons suffisamment de temps pour nous adapter, indique un collaborateur. Mais lorsque nous voyons de nouveaux départs dans notre département, nous comprenons que nous n’avons plus le temps."

4.500 emplois supprimés  en un an dans le secteur financier

D’après les chiffres de la Banque nationale, le nombre d’emplois dans le secteur bancaire, des assurances et autres services financiers a reculé de 4.500 équivalents temps plein entre 2017 et fin 2018, pour atteindre 115.300. On n’a jamais supprimé autant d’emplois en un an dans ce secteur depuis 1995.

 

C’est la surenchère entre les grandes banques pour proposer l’app pour smartphone la plus conviviale, la plateforme digitale la plus sexy, et le meilleur call center. Et vu que les revenus d’intérêt sont bas, la pression augmente pour que l’on engrange des résultats commerciaux. De nombreux collaborateurs de BNP Paribas Fortis ne savent toujours pas quel rôle le réseau d’agences est appelé à jouer. "Les changements permanents, souvent à tort ou à raison, provoquent de nombreux mécontentements dans les agences, explique une source syndicale. Le fait, par exemple, que les nouvelles heures d’ouverture aient été supprimées peu après leur entrée en vigueur, provoque de nombreuses réactions. Les collaborateurs aimeraient pouvoir souffler un peu, même s’ils comprennent que le secteur bancaire traverse une période difficile."

Les grandes décisions stratégiques perturbent également les évolutions de carrière. "Bon nombre de directeurs d’agence sont dégradés après la formation des clusters et perdent leurs primes. Ils ont travaillé très dur pour devenir directeurs d’agence, et ce n’est plus possible." La réduction du personnel au siège central limite le nombre de fonctions de direction et donc les chances de promotion, ce qui pousse certains trentenaires et quadragénaires à aller chercher leur bonheur sous d’autres cieux.

D’après une deuxième source syndicale, la stratégie de BNP Paribas se résume à un jeu d’"essai et erreur". "Mais ce n’est pas typique de la banque. C’est la même chose ailleurs dans le secteur." Un ancien top manager de la banque voit les choses autrement. "BNP Paribas Fortis a une autre culture que KBC parexemple. Lorsque le CEO de KBC déclame quatre slogans, tout le monde embraye. Chez Fortis, le personnel pose toutes sortes de questions. De plus, la direction n’excelle pas dans la communication à propos de ces changements, même si ces décisions sont les bonnes."

Bien vivants

BNP Paribas Fortis ressemble-t-elle à un paquebot difficile à manœuvrer? "Il est aujourd’hui très difficile de piloter une banque, explique un cadre supérieur de BNP Paribas Fortis. Quand je circule dans la banque, j’entends souvent dire que nous n’avons pas de vision et que les gens sont inquiets. Mais nous avons une stratégie et nous prenons beaucoup d’initiatives. Nous sommes bien vivants. Mais il faut bien reconnaître que nous ne réussissons pas toujours à susciter de la fierté. Cela s’explique peut-être par la crise d’il y a dix ans."

"Le sentiment de fierté est balayé par tout ce qui est en train de se passer, réagit une source syndicale. Prenez les agences où le budget se situe réellement sur le fil du rasoir. Si quelqu’un tombe malade ou est en formation, elles se retrouvent avec trop peu de personnel."

Paris aux manettes

BNP Paribas Fortis est une filiale de la banque française BNP Paribas. Le plan d’assainissement belge n’est qu’une pièce du puzzle du plan d’économies de la maison mère. "C’est Paris qui est aux commandes. Et les cadres supérieurs belges à qui cela pose problème quitteront la banque tôt ou tard", explique un ancien cadre.

D’après plusieurs sources, il y aurait souvent de la friture sur la ligne entre Paris et Bruxelles. Un membre de la direction du groupe, Thierry Laborde, responsable de la banque de détail en Belgique, en France et en Italie, aurait exprimé des doutes quant à la volonté des Belges d’assainir suffisamment la banque. Le fait que Max Jadot, le CEO de BNP Paribas Fortis, ait annoncé personnellement aux syndicats que le nombre d’emplois perdus serait plus élevé que prévu, peut être replacé dans ce contexte. Bruxelles veut peut-être donner le signal à Paris qu’elle est capable de jouer du sécateur.

Thierry Laborde et Max Jadot ont certainement examiné à la loupe le ratio coûts/bénéfices de BNP Paribas Fortis, le baromètre le plus important dans le secteur. Plus il est bas, mieux c’est. Alors que le ratio KBC Belgique se situe aux alentours de 58%, celui de BNP Paribas Fortis est beaucoup plus élevé (68%). Les frais de personnel représentent une part importante des coûts.

Note stratégique

Aujourd’hui, les chiffres belges se retrouvent aussi sous pression. Il est normal que Paris adopte un autre ton.

D’après certaines sources, Thierry Laborde serait plus strict que son prédécesseur. "Mais la réalité a simplement changé, nuance un ancien cadre supérieur. La Belgique a pendant longtemps été le moteur de croissance des marchés domestiques de BNP Paribas. Aujourd’hui, les chiffres belges se retrouvent aussi sous pression. Il est normal que Paris adopte un autre ton."

La direction travaille à une note stratégique qui déterminera les priorités de chaque département. Cette note devrait apaiser les inquiétudes et renforcer le sentiment d’appartenance. Une chose est sûre: "la banque d’un monde qui change" va elle-même changer dans les mois qui viennent.

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