Le CEO d'Argenta envisage de fixer un plafond d'épargne par client

Chez Argenta, le rendement sur fonds propres se monte à 6,2%, ce qui est inférieur à celui des autres banques de la zone euro. ©Dries Luyten

Taux négatifs, digitalisation, fusions et acquisitions, nouveaux concurrents et braquages à l’explosif donnent du fil à retordre à la plus grande banque familiale belge. Une des pistes de son CEO Marc Lauwers? Limiter le montant des dépôts d’épargne.

Argenta incarne depuis des décennies la banque d’épargne traditionnelle. Ce qui n’empêche pas son CEO Marc Lauwers d’attaquer d’emblée. "Il y a trente ans, j’entendais partout dans le secteur bancaire: plus vous attirez d’épargne, mieux vous vous portez. Mais aujourd’hui, nous devons plutôt éviter d’accumuler trop de liquidités."

Le modèle opérationnel des banques – utiliser des excédents de liquidités de certains citoyens pour octroyer à un taux plus élevé des crédits à d’autres – se trouve sous pression à cause des taux bas, explique le professeur Hans Degryse de la KU Leuven. Les taux des obligations souveraines sont négatifs et les surplus de liquidités placés par les banques auprès de la Banque centrale européenne (BCE) sont frappés d’un taux de pénalisation de -0,5%. "Les banques qui se financent sur le marché peuvent obtenir de l’argent à bon prix, parfois à un taux négatif. Dès lors, les banques d’épargne souffrent. En Belgique, la loi a fixé un taux minimum de 0,11% pour les comptes d’épargne."

Le taux minimum des comptes d’épargne ne devrait pas disparaître pour des raisons politiques. Mais peut-être pourrait-on fixer un plafond par client?
Marc Lauwers
CEO d'Argenta

S’y ajoute la taxe bancaire de 0,29% et la marge pour les directeurs d’agences, explique Lauwers. Les dépôts des particuliers ont toujours représenté la source de financement la plus sûre et la moins chère, mais aujourd’hui, elle est la plus onéreuse. Qu’est-ce que cela signifie pour les banques comme Argenta? "Si la politique de taux négatifs de la BCE n’est que temporaire, il ne devrait pas y avoir de problème", estime Degryse.

Plusieurs scénarios d’avenir

Hélas, ce contexte de taux exceptionnel semble perdurer. "Nous devons bien réfléchir à ce que cela implique pour notre modèle opérationnel", reconnaît Lauwers. "Le taux minimum des comptes d’épargne ne devrait pas disparaître pour des raisons politiques. Mais peut-être pourrait-on fixer un plafond par client?" Le comité de direction réfléchit depuis quelque temps à plusieurs scénarios d’avenir pour la banque d’épargne anversoise. Les projets pour la période allant jusqu’à 2023 seront bientôt discutés par le conseil d’administration.

Non pas que cette question soit urgentissime. L’an dernier, la dernière banque d’épargne familiale belge affichait un bénéfice de 174 millions d’euros et elle dispose encore de réserves suffisantes, même si elles pourraient fondre si les difficultés perdurent.

Chez Argenta, le rendement sur fonds propres – ajusté pour tenir compte d’éléments non récurrents – se monte à 6,2%. "Ce rendement est inférieur à celui des autres banques de la zone euro. Mais si la famille Van Rompuy s’en contente et vise la croissance à long terme, cela ne devrait pas poser problème. Les autres ratios sont bons", explique un analyste qui souhaite rester anonyme. Il conclut par un clin d’œil: "Le bilan est suffisamment solide pour envisager des acquisitions."

Marc Lauwers, CEO d'Argenta. ©Jonas Roosens

La famille Van Rompuy et Argenta sont connus pour leur volonté affichée de ne jamais acheter ou vendre. L’offre de rachat de l’assureur Fidea cette année est-elle le signe annonciateur d’un virage stratégique? Pas encore, assure Lauwers. "Fidea était un dossier très particulier. Ce sont nos voisins, il aurait été facile de les intégrer, ils disposent d’une nouvelle plateforme informatique que nous envisageons également, et ils nous auraient permis de nous renforcer dans les assurances. C’est pourquoi nous avons fait une offre raisonnable. Nous avons perdu la partie, mais c’est ainsi. Nous ne sommes pas à l’affût d’autres dossiers."

Braquages violents

Après cette occasion manquée, la position de première banque après les quatre grandes banques belges d’Argenta s’est retrouvée menacée suite à la fusion entre Crelan et AXA Banque. Et au moment où ces derniers annonçaient leur mariage, Argenta a dû annuler une émission obligataire de 500 millions d’euros par manque d’intérêt du marché. Ce même mois, la banque a dû fermer tous ses distributeurs pour des raisons de sécurité après trois violents braquages.

L’abandon du projet obligataire a fait froncer quelques sourcils, car normalement, les obligations sont rapidement souscrites à cette époque où les investisseurs se bousculent au portillon. Argenta a indiqué qu’elle s’adresserait à nouveau aux marchés obligataires au début de l’an prochain, et qu’un roadshow était déjà en cours. Il est possible que la banque apporte une solution au problème de ses distributeurs dès la semaine prochaine.

Plusieurs observateurs trouvent qu’Argenta doit se battre simultanément sur de trop nombreux fronts. L’un deux résume: "La concurrence ne cesse de s’intensifier, il faut investir des sommes importantes pour respecter les nouvelles règles, dans la cybersécurité et le développement de nouveaux produits pour compenser la perte de revenus due aux taux bas. Les petits acteurs ne disposent pas de marges de manœuvre suffisantes pour faire face à tous ces défis."

Dans sa réflexion stratégique, le conseil d’administration d’Argenta ne pourra faire l’économie du débat sur la taille critique et les économies d’échelle dans les nouvelles technologies. Mais un observateur du secteur souligne qu’en principe, Argenta dispose d’une taille suffisante pour relever ces défis. "Même si la banque n’a pas toujours été suffisamment proactive sur le plan technologique", pointe un observateur, faisant allusion à un gros problème d’indisponibilité de son app l’an dernier. Cette année, elle fonctionne mieux, mais ne gagnera jamais le concours de la meilleure app bancaire.

Réduire les coûts

C’est exagéré. Notre petite pomme reste appétissante et est le fruit d’un arbre en bonne santé qui a simplement besoin d’attention pour continuer à grandir.

"Argenta a plusieurs chats à fouetter", entend-on dans le secteur. Faut-il conclure qu’il y a anguille sous roche? La petite pomme verte d’Argenta serait-elle tachetée de points bruns? Lauwers n’apprécie pas cette métaphore. "C’est exagéré. Notre petite pomme reste appétissante et est le fruit d’un arbre en bonne santé qui a simplement besoin d’attention pour continuer à grandir." Quelles sont les différentes options? Élaguer l’arbre, greffer une nouvelle branche, vendre le bois… "Planter une autre essence à côté de lui, fusionner deux vergers, ajoute Lauwers. Mais je ne m’exprimerai pas à propos des différentes options. C’est la prérogative des administrateurs et des actionnaires."

Marc Lauwers est cependant prêt à prendre les mesures nécessaires pour faire face à la baisse des taux. "Toutes les banques et tous les assureurs le font. La question n’est pas uniquement de savoir ce que fera Argenta, mais aussi ce que font nos concurrents et comment nous devons réagir"

Argenta compte réduire davantage ses coûts. Ces dernières années, le nombre d’agences a légèrement diminué, avec une vingtaine de fermetures par an. Aujourd’hui, le réseau compte 444 agences. Des postes ont été supprimés dans certains services à cause de la robotisation et de la digitalisation, mais la banque a également recruté. Le dialogue social est plus positif qu’avant, peut-on entendre dans les milieux syndicaux.

Nouveaux métiers

Ces dernières années, les montants consacrés à la technologie ont augmenté pour remettre la banque à niveau dans la collecte et l’analyse de données. Mais désormais, les investissements seront sous contrôle, reconnaît Lauwers. Le CEO aimerait aussi engranger des revenus supplémentaires. Mais se diversifier dans de nouveaux domaines comme la banque privée ou la banque d’affaires n’est pas envisageable parce que cela ne cadre pas avec l’image du groupe, et que ce serait trop cher et/ou trop risqué. Ces derniers temps, on voit beaucoup de campagnes publicitaires en ligne et traditionnelles sur les investissements. Mais si l’on interroge les directeurs d’agences, certains déclarent qu’ils n’ont pas très envie de "devoir conseiller des épargnants classiques sur les investissements, alors que ces derniers n’ont qu’une seule envie: qu’on les laisse tranquilles".

Le CEO d’Argenta souligne que la banque ambitionne depuis longtemps d’engranger plus de commissions en distribuant des fonds et des produits d’assurance de base, mais qu’elle ne compte pas le faire de manière agressive. "Les choses se feront progressivement. Nous n’allons pas pousser nos clients là où ils ne souhaitent pas aller. Cela ne correspond pas à notre philosophie de banque sûre et fiable qui travaille dans l’intérêt de ses clients." C’est précisément grâce à cette image qu’Argenta continue à se développer. "Nous comptons 30% de nouveaux clients en plus par rapport à l’an dernier, et ils ne sont pas tous des petits épargnants ‘bons pères de famille’. "

Nous devons nous poser la question de savoir si les paiements pourront rester gratuits à terme.

Le compte courant élargi et gratuit avec lequel Argenta attire de nouveaux clients sensibles aux frais bancaires ne devra-t-il pas être supprimé vu la nécessité de trouver de nouveaux revenus? "J’ai toujours dit que nous maintiendrions la gratuité de nos services aussi longtemps que possible, poursuit Lauwers. Mais les lourds investissements que nous devons consentir dans les systèmes de paiement suite aux règles PSD2, instant payments, politique anti-blanchiment, etc. coûtent beaucoup d’argent. Nous devons nous poser la question de savoir si les paiements pourront rester gratuits à terme."


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