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Le plan de la dernière chance pour Deutsche Bank?

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Les réactions au nouveau plan de restructuration diffèrent selon que l’on soit investisseur en actions ou en obligations de la banque.

Certes, trop grand pour tomber. Mais à coup sûr trop fragile pour attirer des prédateurs. À de multiples reprises, Deutsche Bank, la première banque en Allemagne et ex-numéro un mondial, a fait ces derniers temps l’objet de nombreuses rumeurs de rachat. On avait imaginé dans les coulisses des marchés un rapprochement avec l’une ou l’autre institution européenne. Notamment avec le Français BNP Paribas qui avait repris le bancassureur belge Fortis en pleine crise financière. L’occasion aurait été belle d’enfin réaliser un rapprochement transfrontalier digne de ce nom dans la zone euro et qu’appellent de tous leurs vœux certains hauts responsables européens qu’ils soient politiques, monétaires ou autres.

Mais en vain, rien de tout cela ne s’est concrétisé à ce jour. Personne ne se presse aux portillons de la Deutsche Bank. Sur l’insistance du ministre de l’Économie allemand, des négociations en vue d’un mariage avec Deutsche Bank avaient assez récemment été entamées avec son compatriote Commerzbank. Mais assez vite, elles ont été interrompues. Malgré l’urgence d’aboutir à une solution aux difficultés de la première banque du pays, le gouvernement conduit par Angela Merkel a pris soin pour sa part de ne pas faire rentrer les contribuables dans le capital de cette banque, comme elle l’avait fait en 2008 pour la Commerzbank en proie alors à de grosses difficultés financières.

Autre démarche avortée, le fonds souverain du Qatar avait souhaité il y a quelques mois augmenter sa participation dans le capital de la Deutsche Bank. Avant de se raviser.

14 milliards d’euros à peine

Quatre augmentations de capital avaient permis à Deutsche Bank de lever 32 milliards d’euros entre 2010 et 2016. Malgré tout, sa valeur en Bourse n’est actuellement que de 13,4 milliards d’euros…

De toute évidence, Deutsche Bank n’arrive pas à mettre en selle d’éventuels prédateurs ou candidats favorables à la consolidation du secteur bancaire fort morcelé en Europe. Pourtant, avec une valeur boursière d’à peine 14 milliards d’euros (1,8 fois moins que KBC) contre 55 milliards en 2000, un rapprochement avec Deutsche Bank serait loin de constituer une opération onéreuse pour un banquier qui chercherait à étoffer ses affaires. Rappelons-nous, BNP Paribas avait acquis la branche bancaire de Fortis il y a 10 ans pour un montant équivalent à 11,5 milliards d’euros.

Le prix à payer actuellement pour acquérir Deutsche Bank serait-il "trop beau" pour conclure qu’un rapprochement avec elle constituerait vraiment une belle opportunité? C’est bien la question que l’on se pose sur les marchés. À observer la quasi-absence de candidats à la fusion, on peut craindre que la réponse soit affirmative.

Le plan en quelques lignes

Les mesures visant à redresser la rentabilité et annoncées le week-end dernier par le président du directoire de Deutsche Bank, Christian Sewing, permettent aussi de le penser. Ces mesures prévoient que la banque va renoncer à son activité sur les marchés actions et réduire ses opérations dans la banque d’investissement et sur les marchés des taux. Elle va en outre mettre sur pied une structure de défaisance (bad bank) pour y loger 74 milliards d’euros d’actifs pondérés considérés comme les plus risqués, soit 20% du total.

Christian Sewing avait promis aux actionnaires réunis en assemblée en mai dernier des réductions drastiques dans la banque d’investissement. Cette activité qui a longtemps fait figure de priorité stratégique pour Deutsche Bank, est devenue un fardeau à la suite de la crise financière.

Avec le plan fraîchement mis sur la table, les actionnaires seront donc servis. Mais cela passera par la suppression de 18.000 emplois. Ils étaient encore 101.000 employés à travailler pour Deutsche Bank dans le monde, avant le précédent plan de redressement initié en 2016 par le prédécesseur de l’actuel président du directoire, John Cryan. Ils ne seront désormais plus que 74.000 d’ici 2022.

Ces mesures devraient permettre à la banque de réaliser pour 17 milliards d’euros d’économies. Quant à la facture de nouveau plan, elle s’élèvera à 7,4 milliards d’euros. Dont une partie pèsera déjà sur les résultats du 2e trimestre de cette année. Ceux-ci qui seront publiés le 24 juillet, feront ressortir une perte nette de 2,8 milliards d’euros. En outre, aucun dividende ne sera versé aux actionnaires en 2019 et 2020.

Pas d’actions nouvelles

Petite précision encore: la mise en œuvre de ce plan ne nécessitera pas d’augmentation de capital. En avoir prévu une n’aurait cependant pas été une bonne idée. Le cours de l’action est tombé tellement bas qu’elle aurait entraîné une forte dilution des actionnaires actuels. Le 3 juin dernier, il était tombé à un plus bas historique de 5,80 euros. Si la banque devait absolument organiser une telle opération, on peut imaginer quelle patientera une remontée du cours de son action.

Rappelons par ailleurs que le capital de la banque a déjà été augmenté à 4 reprises depuis 2010. La dernière fois, c’était en 2016 sous l’ère Cryan, pour un montant de 8,5 milliards d’euros. Le prix de la nouvelle action avait été fixé à 11,65 euros. Au même moment, l’action ancienne cotait aux alentours de 15,5 euros à la Bourse de Francfort, contre 6,5 euros aujourd’hui.

Au terme des 4 augmentations de capital, des fonds pour un montant total avoisinant les 30 milliards d’euros avaient été levés. Un montant qui, aux yeux des investisseurs, est depuis parti en fumée, en regard de la faible valeur boursière actuelle de la banque. Il n’est du coup pas certain qu’une levée de fonds supplémentaire, si elle avait été programmée cette semaine, aurait été couronnée de succès.

Le doute persiste

D’autant que cette fois, les doutes sur les chances de réussite du nouveau plan ne se sont pas dissipés sur les marchés. Ce plan parviendra-t-il à sortir une fois pour toutes Deutsche Bank du pétrin? La question taraude tous les investisseurs.

Christian Sewing qui estime que les mesures prises offrent l’opportunité "d’un nouveau départ pour la banque", dit l’espérer. Il vise un retour sur fonds propres tangibles de 8% dès 2022, et de 6% dans ses activités de banque d’investissement. Le marché veut bien y croire aussi. Mais l’évolution du cours de l’action trahit néanmoins un certain scepticisme auprès des investisseurs. L’action accuse un repli de 9% depuis la divulgation du plan le week-end dernier.

"Les détenteurs d’obligations émises par la Deutsche Bank resteront protégés par une capitalisation suffisante, un bilan épuré et des liquidités solides".
Moody’s Investor

C’est n’est pas la première fois que les dirigeants de la banque font part de leur optimisme pour arriver au bout de leurs difficultés. En 2016, après avoir mis au point son plan de redressement accompagné d’une suppression du dividende durant deux ans et d’une levée de fonds donc, John Cryan affirmait être en mesure "d’éliminer les derniers doutes sur la stabilité de Deutsche Bank". On connaît la suite.

"Compte tenu du bilan lamentable de la Deutsche Bank en matière de restructurations au cours des dernières années, le marché n’accorde pas d’emblée sa confiance à la direction", estime Michael Seufert, analyste à la banque Nord/LB. "La banque devra travailler d’arrache-pied chaque trimestre pour obtenir une meilleure valorisation sur les marchés, avec des progrès concrets dans la restructuration de la société et une amélioration des chiffres clés", explique cet analyste.

Dans l’ensemble, les analystes restent circonspects face aux annonces de la Deutsche Bank. Ceux de JPMorgan reconnaissent certes que "ce plan de restructuration est plus radical que les précédents". Ils relèvent qu’il reste malgré tout à voir "l’exécution du plan, la question de la croissance des revenus et la motivation du personnel après la restructuration".

Chez Berenberg, les analystes estiment que "les mesures adoptées comportent un risque d’exécution important et laissent peu de marge de manœuvre à Deutsche Bank en termes de fonds propres". Ils soulignent que le groupe reste exposé à la dégradation du secteur de la banque d’investissement. Enfin, les analystes de la banque américaine Citigroup pensent pour leur part que "l’absence d’augmentation de capital pour financer le plan pourrait néanmoins s’avérer optimiste".

Les obligataires plus sereins

À côté de la réaction négative de l’action en Bourse ces derniers jours, des signaux plutôt rassurants ont quand même été observés. Parmi ceux-ci, on notera la décision de l’agence de notation financière Moody’s de ne pas modifier son appréciation sur la dette financière à long terme de la banque et la dette senior non sécurisée. Elle estime que les détenteurs d’obligations de la banque resteront "protégés par une capitalisation suffisante, un bilan épuré et des liquidités solides". L’agence conserve néanmoins sa "perspective négative", car le groupe bancaire est confronté à "d’importants défis" pour exécuter son plan rapidement. Moody’s estime qu’"il faudra plusieurs trimestres à Deutsche Bank, voire plusieurs années, pour retrouver une rentabilité plus équilibrée et durable".

Sur le marché des obligations, la réaction des investisseurs a été plutôt sereine. Les cotations de la dette émise par la banque allemande ont bien cédé du terrain, mais dans des proportions contenues. Celle émise en 2014 et arrivant à échéance en avril 2025 munie d’un coupon de 4,25%, a vu sa cote passer de 97,2% il y a 8 jours à 95,03% (-2,2%) à la veille de ce week-end.

Calme aussi du côté du marché des CDS (Credit Defaut Swaps), ces produits réservés aux gros investisseurs et que l’on peut considérer comme étant une sorte d’assurance contre un éventuel défaut de paiement d’un emprunteur. Les prix de ceux liés à la dette de Deutsche Bank se sont détendus jusqu’à 107 points de base lundi avant de remonter en fin de semaine à 120. Cela signifie que pour assurer des obligations à 5 ans pour un montant de 10 millions de dollars par exemple, l’investisseur déboursera 1.200 dollars. Ce montant était encore de 1.800 dollars au printemps dernier, et même de 2.600 dollars deux ans plus tôt. À titre de comparaison, le CDS de BNP Paribas est de 28 points de base.

Le doute domine, en conclusion, concernant la réussite du nouveau plan de redressement. Même si tout espoir est loin d’être perdu. Une chose est certaine. Deutsche Bank est bien décidée à remettre de l’ordre dans ses affaires. De se faire plus belle pour enfin – qui sait? – être en mesure de se marier avec un autre acteur dans son secteur, si possible "européen plutôt qu’en Allemagne", comme l’a laissé sous-entendre Christian Sewing au quotidien allemand Handesblatt, jeudi. Une telle opération "qui n’aurait toutefois pas lieu avant 3 ans" précise Sewing, marquerait alors le début des véritables opérations transfrontalières en Europe.

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