interview

"Le véritable tsunami de la banque digitale doit encore frapper" (Jurgen Ingels)

©Tim Dirven

En 2001, Jurgen Ingels fondait Clear2Pay pour révolutionner le paiement aux banques. Aujourd’hui, il estime que le secteur a raté le train de la digitalisation.

"Un jour, j’ai acheté un conteneur entier de couches, à la moitié du prix, à la suite d’une faillite en Allemagne. Le jeune père que j’étais voulait trouver une solution au prix hallucinant de ces articles. Résultat: pendant cinq ans, ma famille et mes amis n’ont pas manqué de Pampers." L’anecdote dépeint parfaitement Jurgen Ingels: un touche-à-tout entreprenant, un "serial-investisseur" et selon ses confrères du métier un homme qui "construit une entreprise autour de chaque idée". Dès son plus jeune âge, il crée: depuis un service central de cours durant ses études à Anvers jusqu’aux concerts qu’il organisait dans la salle Elizabeth ou au programme informatique qu’il a écrit pour la gestion du stock du Quick (où il officiait comme étudiant-jobiste) en passant par le café sur l’Ossenmarkt, sa première véritable "entreprise".

Dans ce café lui est venue l’idée de Clear2Pay (vous l’avez deviné: sur un sous-bock): une start-up destinée à aider les banques à automatiser leurs opérations de paiement. Qu’il a revendue en 2014 pour 375 millions d’euros au mastodonte américain des logiciels financiers FIS. Ce pactole – qu’il a partagé avec cet autre entrepreneur-investisseur, Michel Akkermans, qui avait acquis entre-temps 30% dans Clear2Pay –, il l’a replacé dans de nouvelles start-ups centrées sur le monde financier: The Glue, NG Data, Bright Analytics, Guardsquare, Projective, Deliveract, pour ne citer que quelques-unes des nombreuses entreprises technologiques où Ingels détient les commandes et/ou participe au capital, ou dans lesquelles il détient un intérêt à travers le fonds SmartfinCapital qu’il a fondé.

©Tim Dirven

Il est aussi à l’origine de B-Hive, l’incubateur bruxellois où les start-ups fintech peuvent se développer jusqu’au stade de scale-ups. L’an dernier, il a organisé pour la première fois Supernova, un événement technologique qui ambitionne d’avoir la même aura que, jadis, le salon Flanders Technology.

Ingels se profile donc comme un pionnier de la technologie financière (fintech). Et si ses entreprises sont souvent des prestataires de services pour les banques, il ne se prive pas de regarder celles-ci d’un œil (très) critique. Ainsi, la restructuration de KBC, qui a été annoncée cette semaine, ne l’étonne pas du tout. "Le secteur bancaire se situe à l’avant-veille d’une immense révolution, prédisait-il déjà il y a cinq ans dans une interview accordée à notre confrère du Tijd. Certaines banques survivront, d’autres pas".

Sommes-nous à présent au milieu de cette révolution ?

Oui, mais le véritable tsunami doit encore frapper. Les acteurs fintech travaillent encore chacun de leur côté. Ils ne se sont pas encore connectés à une seule plateforme globale pouvant opérer comme une nouvelle banque digitale.

Cela arrivera tôt ou tard. Et cette évolution inéluctable rend d’autant plus absurde le chemin emprunté actuellement par des banques comme ING, KBC et d’autres encore: elles se mettent à tout numériser de manière indépendante. Elles devraient se débarrasser de leurs œillères. Elles le font pourtant déjà depuis plusieurs années pour leurs systèmes de base dans les opérations bancaires traditionnelles (la gestion des comptes, prêts, etc.): elles achètent tout simplement des logiciels.

"D’un seul clic, j’enverrai mon dossier à vingt banques, y compris par exemple à la Banque de Serbie ou à la Banque de Chine."

À quoi ressemblera le secteur bancaire dans cinq ans?

La digitalisation va tout balayer. Aujourd’hui, le consommateur que je suis se rend chez une banque pour examiner ce qu’elle propose sur le plan des taux d’intérêt, des frais ou des produits d’investissement. Ensuite, je passe dans une autre banque pour comparer, et ainsi de suite. Cette logique va s’inverser totalement: le consommateur va prendre le contrôle. D’un seul clic, j’enverrai mon dossier à vingt banques, y compris par exemple à la Banque de Serbie ou à la Banque de Chine. Ce sera possible en combinant la numérisation et l’intelligence artificielle. Via la technologie, le client peut prendre le pouvoir.

Qu’est-ce que cela implique pour le futur des banques belges ?

Il est vraisemblable que certaines disparaîtront, avalées par de plus grands acteurs européens. Même nos grandes banques sont relativement petites à l’échelle internationale. Elles ne pourront pas supporter le coût de cette digitalisation. Dans toute l’Europe, il ne restera que quelques grands groupes bancaires qui seront concurrentiels au niveau mondial. Et ils pourraient même, à leur tour, fusionner avec des opérateurs télécoms ou des géants des médias.

Dans quel but ?

Pour proposer ensemble des services. Un exemple. Jusqu’il y a peu, je ne prenais jamais le train. Pourquoi ? À la gare de Sint-Katelijne-Waver où j’habite, le distributeur automatique de billets ne fonctionne pas une fois sur deux. Il faut donc faire signe au conducteur pour signaler sa présence. Ce qui n’a rien d’évident. Mais depuis que l’app de KBC me permet d’acheter un billet trois minutes avant de monter dans le train, je prends à nouveau le train. C’est un petit exemple très concret.

Et comment faites-vous le lien avec les entreprises de médias ou les télécoms?

Mais aussi avec des agences de voyage. Pourquoi n’achèterais-je pas un billet d’avion via une banque qui me dit où il est le moins cher et qui connaît mes préférences et mes habitudes? Idem pour l’achat d’une maison. La banque règle d’un trait le comparatif des prix, le prêt, le rendez-vous chez le notaire et les assurances, et demande des offres auprès d’entrepreneurs pour les rénovations. Comme une sorte de supermarché de services en ligne. Ses atouts: rapidité et convivialité.

Qui ne voudrait pas que sa banque propose également des services du type ‘saviez-vous que ?’ pour se faciliter la vie? ‘Cher client, saviez-vous que, ce mois-ci, votre note de téléphone dépasse de 40 euros le montant habituel? Saviez-vous qu’un des locataires de vos appartements n’a pas encore payé son loyer?’ Dans un scénario encore plus avancé, la banque pourrait même envoyer un rappel à ce locataire, etc.

"Qui ne voudrait pas que sa banque propose également des services du type ‘saviez-vous que ?’ pour se faciliter la vie?"

Pourquoi des banques belges individuelles développeraient-elles une telle plateforme puisqu’elles seront tout de même hors-jeu tôt ou tard?

Pour une grande banque retail, cette réflexion est juste. Mais la prochaine grande évolution bancaire se jouera non pas au niveau des particuliers mais des PME. Pour ces dernières, cela a du sens qu’une petite banque se spécialise. Les PME travaillent encore à l’ancienne sur le plan de la comptabilité et d’autres instruments financiers. Le potentiel d’innovation est considérable. Les cabinets comptables s’y engouffrent. C’est pour cette raison également que j’investis dans Silverfin, Unified Post, Cumul.io et Bright Analytics: ils prestent des services sur ce marché de niche, comme Clear2Pay est né pour la niche des paiements.

Comment se fait-il que ces applications n’existent pas encore ?

Parce qu’il faut pouvoir combiner différents aspects. Et parce que les banques n’innovent presque pas. Certes, elles numérisent. Mais uniquement leurs processus existants. Elles ne repensent pas radicalement leurs activités. Il n’en sort donc aucune pure innovation. Pourquoi ? Parce qu’elles ont d’autres chats à fouetter. La faiblesse des taux met leur rentabilité sous pression. Elles ont dû accroître leurs fonds propres à la suite de la crise financière, se réorganiser pour réduire leurs coûts et remplacer leurs salariés dépassés par les nouvelles technologies par de nouveaux. Elles tirent leur passé comme un boulet.

©Tim Dirven

Peut-on encore espérer des banques qu’elles se réinventent ?

Lorsque j’ai commencé à travailler pour le pôle investissements du Crédit Communal (qui allait devenir Dexia après la fusion avec Crédit Local de France Dexia, NDLR), j’ai senti très vite que j’étais perçu comme le vilain petit canard. Parce que j’étais un peu "spécial". Il n’y avait pas de place pour moi dans la structure de cette banque. Et cela n’a pas changé: ce n’est pas dans leur ADN d’admettre des entrepreneurs dans leurs rangs.

Les banques qui créent des incubateurs de start-ups le font-elles donc pour la galerie ?

Dans un sens. Regrouper des personnes dans un kot séparé, en y installant un billard et une table de ping-pong, vous appelez cela innover, vous? Elles le font surtout parce que cela flatte leur image. Elles feraient mieux de recruter trois anciens entrepreneurs, qui se constitueront eux-mêmes leur équipe (y compris de personnes en dehors du secteur bancaire), et de leur laisser la bride sur le cou. Ce serait déjà un bon début.

"Les banques ne repensent pas radicalement leurs activités. Il n’en sort donc aucune pure innovation."

Et vous mettez dans le même panier Johan Thijs, pourtant réputé pour sa bonne gestion et ses idées nouvelles?

Ce n’est pas à moi de déterminer la politique de KBC. Mais regardez ce qui se passe chez l’incubateur fintech B-Hive que j’ai créé. Les banques, qui étaient actionnaires, ont demandé à un certain moment de placer un banquier à sa tête. Un gars brillant, mais c’est un banquier qui vient de Swift. Il fallait pourtant que ce soit un entrepreneur, selon l’idée originelle. L’état d’esprit des banques n’a toujours pas changé. Elles veulent innover, mais à leur ancienne manière. Un banquier ne peut pas changer son secteur. KBC est un bon exemple.

Ce que fait Johan Thijs est bon et nécessaire pour survivre en tant que banque, mais cela ne va peut-être pas assez loin. S’il se mettait purement dans la perspective de son entreprise, il devrait licencier d’un coup 3.000 personnes et embaucher 3.000 profils digitaux. Pour autant qu’il puisse les trouver. Mais cela, il ne peut pas le faire, bien entendu. Les syndicats seraient vent debout.

Les banques traditionnelles ont-elles donc la moindre chance de damer le pion aux nouvelles banques qui peuvent tout miser sur le numérique?

Certaines y réussiront. Mais la plupart, non. Santander ainsi que les banques scandinaves sont de vrais précurseurs sur le plan technologique. Les banques traditionnelles disposent aussi de deux grands avantages à ne pas sous-estimer: elles possèdent le capital pour le faire, ainsi que des connaissances et une expérience en matière de protection des données, de régulation et de "compliance". Le métier de banquier est une profession à part, dont de nombreuses start-ups n’ont pas idée. Mais au fond, est-il encore nécessaire de lancer une banque ? La banque de demain peut se présenter comme un pur service B2B qui s’appuie sur des logiciels disponibles partout dans le monde. Cette plateforme sera vendue à des enseignes de grande consommation comme Colruyt, Adidas, etc. qui pourront ainsi régler directement le paiement relatif à l’achat du client, sans l’intervention d’une banque traditionnelle. Et un microcrédit pourra même y être associé.

Revenons aux fintechs. Comment se portent-elles en Belgique?

Ce n’est pas formidable. Notre pays ne compte aucun grand acteur fintech. Le Luxembourg et les Pays-Bas en ont quelques-uns et le Royaume-Uni beaucoup. Nous avons laissé passer notre chance. Nous avions tous les atouts en main avec la présence, chez nous, de grands opérateurs tels que Swift, Worldline et Euroclear. Mais nous nous sommes endormis sur nos lauriers.

"Notre pays ne compte aucun grand acteur fintech. Nous avons laissé passer notre chance. Nous avions tous les atouts en main."

Quand le train des fintechs est-il parti sans nous?

De nombreuses entreprises ont été vendues. Elles ont conservé leurs connaissances, mais le réseau faisait défaut pour les dédier à quelque chose de nouveau. Regardez le succès de la biotech en Belgique. On le doit surtout à trois ou quatre "idéalistes" qui ont voulu y investir du temps et de l’argent, comme Rudi Mariën ou Annie Vereecken. Ils continuent à partager leurs connaissances et expériences avec les autres entrepreneurs dans ce secteur.

Vous avez tout de même vendu Clear2Pay. Ne regrettez-vous pas de vous être éloigné quelque peu du secteur fintech?

Mes investissements couvrent en effet un spectre plus large. Parce que je crois pouvoir apprendre d’autres secteurs et entreprises. Et je suis le seul dans la fintech. Nous aurions dû être trois ou quatre investisseurs chevronnés pour, comme cela s’est passé dans le secteur biotech, mettre nos connaissances et expériences à la disposition d’autres jeunes entrepreneurs.

Conclusion: la fintech belge a raté le train international…

Absolument. La raison essentielle est que les acteurs qui ont vendu leurs entreprises n’ont pas eu envie, à quelques exceptions près, de réinvestir le produit de la cession dans la fintech. Moi-même, je n’investis plus dans de la pure technologie financière, comme les paiements. Mais c’est un choix délibéré. Je préfère miser sur des entreprises évoluant dans une niche où elles peuvent encore faire la différence, comme la technologie comptable par exemple.

Pourrons-nous un jour rattraper ce retard?

Non.

Pourquoi les autres pays réussissent-ils mieux que nous?

Je pense que les Belges se jalousent trop. Nous ne connaissons pas cet état d’esprit "sharing" que possèdent les Scandinaves, Néerlandais ou Américains. Nous ne partageons pas volontiers nos connaissances et expériences avec un autre, tout simplement de peur qu’il réussisse mieux. C’est inscrit dans notre ADN.

Nous sommes aussi d’indécrottables conservateurs. Nous sommes peu ouverts aux nouvelles choses et à la créativité. Un jeune concepteur de logiciels qui veut vendre son programme à une entreprise belge l’entendra souvent lui répondre, comme par réflexe: "C’est belge, cela ne doit pas être très bon. Je vais attendre que votre idée fasse ses preuves à l’étranger." Dans d’autres pays, on fait davantage confiance aux jeunes entrepreneurs. Ils peuvent donc plus rapidement se constituer une clientèle. Et la jeune entreprise belge ne rattrapera plus jamais son retard.

Combien de temps, vous voyez-vous continuer vos affaires?

Je vais bientôt avoir 50 ans. Je suis conscient que je ne pourrai pas continuer longtemps à ce rythme. Mais je m’amuse beaucoup. Le fait de pouvoir réaliser ce qu’on a en tête, c’est ma plus grande motivation.

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