"Les dépôts de plus de 100.000 euros pourraient subir un taux négatif"

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Les taux d’intérêt négatifs vont-ils se diffuser aux dépôts bancaires? "Je le crains", dit Bruno Colmant (Degroof Petercam), qui entrevoit bien des écueils.

Les taux d’intérêt de plus en plus bas mettent à mal la rentabilité des banques. Les dépôts à court terme de ces dernières auprès de la Banque centrale européenne (BCE) sont soumis à des taux d’intérêt négatifs. Les taux des titres à plus long terme sont de plus en plus faibles, à cause des achats d’actifs de cette même BCE. Les banques gagnent donc trop peu sur les prêts à long terme pour dégager une marge suffisante, compte tenu de ce qu’elles doivent débourser à court terme.

Cette situation est telle qu’on en vient à se demander si les banques ne devront pas, elles aussi, afficher tôt ou tard des taux d’intérêt négatifs. Bruno Colmant, chef de la recherche macroéconomique de la banque Degroof Petercam, craint qu’on n’y échappe pas.

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"Il est essentiel que les banques gardent une marge d’intermédiation satisfaisante."
Bruno Colmant
Banque Degroof Petercam

"Les institutions financières sont, en effet, écartelées entre les rendements trop faibles sur leurs actifs et les demandes de rémunérations de leurs propres clients. Il est donc essentiel que les banques gardent une marge d’intermédiation satisfaisante. Cette dernière serait confortée par des taux d’intérêt négatifs" appliqués aux dépôts de leurs clients, estime Bruno Colmant.

"La question est désormais de savoir si les taux d’intérêt négatifs vont se diffuser aux dépôts bancaires des particuliers et des entreprises sous la pression politique et de la BCE. Je le crains tristement. Comment procéder? Je m’essaie à une prospective politique car les décisions seront probablement envisagées à un niveau européen: il est probable que les dépôts réglementés de moins de 100.000 euros soient protégés avec un taux d’intérêt plancher de 0,01%, soit un point de base. Par contre, ainsi que de nombreuses analogies politiques l’ont illustré (capture des dépôts chypriotes, tentative avortée de confiscation bancaire en Grèce, etc.), les dépôts réglementés de plus de 100.000 euros pourraient éventuellement être affectés d’un taux négatif."

"Les dépôts réglementés de plus de 100.000 euros pourraient éventuellement être affectés d’un taux négatif."
Bruno Colmant
Banque Degroof Petercam

Toutefois, actuellement, la réglementation du compte d’épargne ne permet pas de faire descendre les taux des livrets en dessous de zéro. "Bien sûr, cela exigerait une modification législative majeure dont il n’est pas certain qu’elle obtienne un consensus politique", reconnaît Bruno Colmant. Mais s’il en va de la survie du secteur financier, garant de la pérennité de l’économie…

Retraits de cash

Si l’obstacle politique est franchi, quelle serait la limite à la négativité des taux sur ces gros dépôts? "Je l’estime à -0,50% si la BCE persiste dans sa politique", dit Bruno Colmant. "Cette situation, indirectement imposée par la BCE, serait bien sûr extrêmement néfaste car l’épargne serait violentée."

-0,5%
Si les taux descendaient en dessous de -0,5%, les particuliers commenceraient à mettre en place des stratégies d’évitement.

En dessous de -0,5%, Bruno Colmant estime que les épargnants commenceront à mettre en place des stratégies d’évitement.

• Ils procéderaient à des retraits d’argent liquide.
• Ils pourraient également segmenter leur épargne entre plusieurs comptes pour ne pas atteindre la limite à partir de laquelle des taux négatifs s’appliqueraient.

Concernant le recours au cash, "il est troublant de penser que la BCE pénalise les dépôts de banques privées alors qu’elle émet également les billets qui, eux aussi inscrits à son passif, gardent leur valeur nominale", analyse Bruno Colmant. "La monnaie papier et la monnaie scripturale n’ont désormais plus la même valeur. Tous les euros ne seraient plus fongibles, raison pour laquelle une situation prolongée de taux d’intérêt négatifs s’accompagnera immanquablement d’une restriction croissante à l’utilisation d’espèces, voire des impossibilités de retraits dépassant un certain montant. En effet, le risque serait une conversion massive de dépôts bancaires en espèces."

Assureurs-vie touchés

"Les ménages épargneraient d’autant plus que les taux d’intérêt deviennent négatifs afin de conserver une épargne nominale identique."
Bruno Colmant
Banque Degroof Petercam

Le problème est que ces taux négatifs ne relanceraient pas nécessairement l’économie, selon Bruno Colmant: "La tétanie économique est telle que les particuliers paieront pour la sécurité de leurs dépôts. C’est même l’inverse qui pourrait se présenter: les ménages épargneraient d’autant plus que les taux d’intérêt deviennent négatifs afin de conserver une épargne nominale identique, dans l’esprit des théories de l’économiste Ricardo."

Et d’autres acteurs économiques que les banques en souffriraient. "Je pense au premier chef aux entreprises d’assurance-vie. Ces institutions sont des transformatrices de longue échéance. Des intérêts négatifs sur les sommes capitalisées seraient incontournables, sachant que leur impact serait heureusement atténué par le fait que des assurances-vie privées ou professionnelles bénéficient actuellement d’un traitement fiscal favorable qui gommerait les taux d’intérêt négatifs."

"Avec des taux d’intérêt négatifs, nous sommes à la frontière d’un nouveau monde qui révèle l’omnipotence des banques centrales."
Bruno Colmant
Banque Degroof Petercam

Il n’empêche, continue Colmant, que "les compagnies d’assurances seraient néanmoins menacées car si on est obligé d’avoir un compte bancaire, la souscription d’un contrat d’assurance-vie relève d’une précaution volontaire de placement à long terme, alors que les taux d’intérêt négatifs promeuvent les placements à court terme. Et puis, d’autres mesures de répression financière pourraient être imposées par les gouvernements aux entreprises d’assurances-vie: transformation obligatoire des capitaux en rentes, pénalisations fiscales accrues au retrait anticipé des capitaux, etc. Une extrême vigilance citoyenne s’imposerait."

Et l’économiste de conclure: "Avec des taux d’intérêt négatifs, nous sommes à la frontière d’un nouveau monde qui révèle l’omnipotence des banques centrales. Tous, nous paierions ces taux d’intérêt négatifs."

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