Malgré l'amaigrissement colossal du groupe, Deutsche Bank Belgique reste sereine

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18.000 emplois à la trappe, réduction de l'activité de banque d'investissements, 74 milliards d'euros d'actifs risqués stockés dans une "bad bank".... Deutsche Bank entame une cure de régime qui lui coûtera très cher. L'activité belge devrait être épargnée. En Bourse, l'action Deutsche Bank a perdu plus de 5%. "Deutsche Bank n'a pas droit à l'erreur", clame des analystes.

Les rumeurs allaient bon train depuis plusieurs semaines, elles ont été levées dimanche. Deutsche Bank passera bel et bien par une cure d'amaigrissement qui devrait lui coûter 7,4 milliards d'euros, mais qui devrait surtout lui permettre de redresser enfin la tête après des années de difficultés.

Le plan a été présenté dimanche au conseil de surveillance (équivalent du conseil d'administration) par le CEO Christian Sewing; conseil qui l'a approuvé. Un vaste plan de restructuration qui n'a, au contraire, pas convaincre la cote. A la Bourse de Francfort, l'action Deutsche Bank a perdu 5,39% ce lundi.

"Une transformation fondamentale"

Christian Sewing, CEO de Deutsche Bank. ©EPA

Pour Christian Sewing, ce plan est "un nouveau départ." Il est le résultat d'une étude approfondie, métier par métier, des activités profitables ou non. Tout est passé au peigne fin: les dépenses, les coûts de financement, l'impact régulatoire ...

"Après avoir stabilisé notre banque l'année dernière, nous entrons maintenant dans la phase suivante et cela ne signifie rien de moins qu'une transformation fondamentale de notre banque", indique le CEO dans un mail envoyé à ses collègues. "Je suis tout à fait conscient que, lors de la reconstruction de notre banque, nous procédons à de profondes coupes. Personnellement, je regrette beaucoup l'impact que cela aura sur certains d'entre vous. Cependant, dans l’intérêt à long terme de notre banque, nous n’avons pas d’autre choix que d’aborder cette transformation de manière décisive. Ce n'est qu'alors que nous pourrons nous appuyer sur notre longue histoire et faire de la Deutsche Bank une nouvelle fois une banque de premier plan. Une banque dont nous pouvons être fiers à juste titre."

Mais que prévoit ce plan?

• Pertes d'emploi

On savait l'emploi menacé. Le chiffre de 20.000 suppressions circulait. Au final, Deutsche Bank va tailler dans ses effectifs à hauteur de 18.000 postes. Il s'agit des plus importantes suppressions de postes du secteur bancaire depuis l'annonce des 30.000 emplois supprimés par HSBC en 2011. 

Deutsche Bank compte ainsi ramener ses effectifs à 74.000 personnes d'ici 2022. Rappelons qu'en 2015, le groupe avait déjà sabré dans l'emploi: 9.000 postes avaient été supprimés ainsi que 6.000 places de consultants externes. Le groupe n'a toutefois pas précisé où seraient supprimés ces emplois.

• Réduction de l'activité

7,4
milliards d'euros
La cure d'amaigrissement devrait coûter 7,4 milliards d'euros à Deutsche Bank.

Une réduction de l'activité de la banque d'investissement était sur toutes les lèvres. La direction de la première banque allemande n'a pas démenti: elle renonce à son activité sur les marchés actions, principalement opérée depuis New York ou Londres. L'analyse des métiers a en effet conclu que cette activité était trop chère et que tenter de la redresser serait trop long.

Les opérations de la banque d'investissement seront réduites et le groupe va se recentrer sur ce qu'il considère être ses points forts. En ligne de mire le financement de la clientèle professionnelle, le marché des changes ou encore la banque privée. Deutsche Bank va aussi réduire ses activités sur le marché obligataire, en particulier dans les activités de taux qui sont pourtant traditionnellement perçues comme l'une de ses forces.

• Création d'une "bad bank"

Une autre rumeur qui circulait était la création d'une structure de défaisance, une "bad bank", dans laquelle seraient logés des actifs risqués. On parlait jusqu'à 50 milliards d'euros d'actifs ainsi stockés. Ce chiffre est revu à la hausse. Deutsche Bank va donc loger dans cette structure 74 milliards d'euros d'actifs pondérés des risques et 288 milliards d’euros d’exposition à des effets de levier, dont elle souhaite se séparer dans le cadre de cette réorganisation. 

• Pas de recapitalisation 

La mise en oeuvre de ce plan ne nécessitera pas d'augmentation de capital, a souligné Deutsche Bank, dont l'action est tombée à un plus bas historique début juin.

• Impact sur les résultats

Pour être couronné de succès, le plan de Sewing devra être appliqué avec discipline par les dirigeants, soutenu par le personnel malgré les coupes drastiques, porté par les marchés financiers et les clients, et aussi bénéficier d'un peu de chance.
Michael Huenseler
Assenagon

Outre le coût de ce plan de transformation, Deutsche Bank vise 17 milliards d'euros d'économies d'ici 2022, année à laquelle elle veut avoir ramené son coefficient d'exploitation à 70%. Mais cette échéance favorable passera d'abord par une certaine amertume. Le groupe prévoit en effet une perte nette de 2,8 milliards d'euros au deuxième trimestre 2019 en raison des charges de cette restructuration. Christian Sewing indique même que la banque serait en perte sur l'ensemble de l'année.

• Gouvernance

Cette restructuration redistribue aussi les cartes dans la gouvernance du groupe. Dans l'activité banque de détail, Frank Strauss (en charge de la régulation) et Sylvie Maherat quitteront leur fonction. Ils étaient aussi membres du conseil. Vendredi, on annonçait déjà le départ du patron de la banque d'investissement, Garth Ritchie. 

 A contrario, Stefan Hoops a été désigné responsable "corporate bank". Quant au conseil, il s'étoffera de trois membres: Christiana Riley (Responsable pour le contient américain), Bernd Leukert (qui sera dès septembre responsable des datas et de l'innovation) et Stefan Simon (directeur administratif, en charge de la régulation et du juridique).

Sérénité de mise chez Deutsche Bank Belgique

La restructuration annoncée chez Deutsche Bank va-t-elle affecter la succursale belge?

Contactée, la direction se veut sereine. "Les annonces faites hier reconfirment et renforcent l'activité coeur de la Belgique", explique Jean-Michel Segers, porte-parole de Deutsche Bank Belgique.

Chez nous, où le groupe emploie quelque 650 personnes, les activités sont concentrées principalement sur le conseil en investissements aux clients particuliers. "Cette activité a été qualifiée de stratégique et en voie de développement par le groupe."

Jean-Michel Segers ajoute que l'activité belge du géant bancaire allemand se porte bien et s'affiche en croissance.

Certes, pour l'heure, le groupe n'a que peu précisé l'impact de son plan région par région. Il n'a par ailleurs énoncé aucune ventilation des pertes d'emplois pays par pays.


Un courage indispensable...

Nous retournons à nos racines.
Christian Sewing
CEO

"C'est une étape nécessaire et courageuse pour Deutsche Bank", explique Michael Huenseler d'Assenagon. "Pour être couronné de succès, le plan de Sewing devra être appliqué avec discipline par les dirigeants, soutenu par le personnel malgré les coupes drastiques, porté par les marchés financiers et les clients, et aussi bénéficier d'un peu de chance." 

Si toute le monde sait cette restructuration indispensable, sur les marchés le plan présenté fait réfléchir surtout compte tenu de son coût élevé. "Même après cette réorganisation, Deutsche Bank restera toujours active dans la banque d'investissements qui reste sans rendement. A contrario, elle se mue en acteur dominant sur le marché retail allemand dont les marges sont sous pression", indique-t-on chez Berenberg.   

Même après cette réorganisation, Deutsche Bank restera toujours active dans la banque d'investissements qui reste sans rendement. A contrario, elle se mue en acteur dominant sur le marché retail allemand, dont les marges sont sous pression.
Berenberg

Morgan Stanley va encore plus loin: "De toutes les grandes banques européennes, Deutsche Bank a le moins de marge pour se permettre de faire des fautes."

 Mais le géant bancaire européen n'avait pas beaucoup d'options.

La tentative de rapprochement avec Commerzbank n'avait en effet pas abouti. Ensuite, peu de temps après la reprise par Sewing des rênes du pouvoir, la société de notation S&P avait abaissé la note du groupe, les coûts de financement explosaient, la colère des clients et des actionnaires étaient grandissantes et surtout, à quelques mois de son 150e anniversaire, Deutsche Bank n'était plus en mesure d'affronter les grandes institutions de Wall Street.

Après deux décennies à considérer les marchés des capitaux américains comme plus lucratifs, Deutsche Bank va donc renouer avec ce pourquoi elle a été créée: servir les entreprises allemandes. "Et l'économie allemande ne se porte pas aussi mal que le disent certains", indique James von Moltke, CFO. "Nous retournons à nos racines", renchérit Christian Sewing. La banque prévoit donc aussi de renforcer sa politique d'octroi de crédits.

"Nous allons garder bon nombre de nos clients et continuer à répondre à leurs besoins. Bien sûr, nous nous recentrerons sur les clients principaux auxquels nous souhaitons consacrer nos ressources. Mais l'impact sur nos clients de négoce d’actions sera  très faible", selon le CFO.

... mais pas sans risques

Certes cette nouvelle stratégie n'est pas sans risque. On l'a dit, elle coûte cher et Sewing a renoncé à procéder à une augmentation de capital préférant utiliser les fonds propres de la banque. Or, si se retirer de l'activité du négoce d'actions diminuera les risques pour le groupe, les régulateurs ne devraient pas pour autant accepter de réduire leurs exigences en matière de capitaux nécessaires.

5
milliards d'euros
Sewing promet un programme rachat d'actions de 5 milliards d'euros et le retour des dividendes "en 2022".

Ce plan continue aussi de mettre à rude épreuve la patience des actionnaires. Mettant déjà le doigt sur l'absence de rendements sur action depuis 2011, ils vont devoir maintenant se passer de dividendes pour 2019 et 2020. Sewing promet un programme rachat d'actions de 5 milliards d'euros et le retour des dividendes "en 2022".

Et puis, il y a l'emploi. Aucune ventilation géographique n'a été donnée pour les 18.000 suppressions. Mais, il y a de fortes chances que l'Allemagne ne soit pas exemptée. Cela étant, une loi très stricte y encadre les licenciements. Elle prévoit que, même en cas de difficultés de l'entreprise, le licenciement est la dernière option possible

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