interview

Marianne Collin (Belfius): "Les risques non-financiers prennent de plus en plus d'importance"

©Tim Dirven

Marianne Collin est l’économiste qui monte dans le secteur financier belge. Première femme à siéger au comité de direction de Belfius, elle s’occupe de la gestion des risques.

La vue est imprenable sur Bruxelles. De son bureau, au 33e étage de la tour Belfius, Marianne Collin peut contempler la capitale. Pas sûr qu’elle en ait réellement le temps. Elle est l’économiste qui monte dans le secteur financier belge. À 38 ans, elle est la première femme à siéger au comité de direction de Belfius. Après avoir fait ses armes à la Banque nationale de Belgique (BNB), cette Namuroise, qui habite désormais Bruxelles, est la chief risk officer de la banque depuis le début de cette année.

"Ce qui me fait le plus peur, ce sont les produits hypothécaires "buy to let". Chez Belfius, nous avons resserré les critères d’octroi de tels prêts."

C’est Marc Raisière, le CEO, qui est allé la chercher à la BNB, persuadé de son apport potentiel. Cette sportive (elle a couru les 20 km de Bruxelles) le confie d’emblée, elle n’apprécie pas tellement les séances photos. Elle préfère de loin nous parler de gestion des risques et de taux d’intérêt. Dans un discours qui tranche dans le monde financier, elle insiste surtout sur le rôle sociétal des banques et confie son amour pour la chose publique. Un héritage sans doute de son passage à la Banque nationale.

CV Express

Née en 1981

Master en économie, Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, Namur (FUNDP)

Master in financial economics, University of Leuven (KUL)

Mars 2004: économiste au département des études de la Banque nationale de Belgique

Janvier 2008: cabinet du Premier ministre Guy Verhofstadt. Et ensuite cabinets de Patrick DewaelKarel De Gucht et Guy Vanhengel (Open Vld)

Mai 2011: senior expert à la BNB

Janvier 2017: deputy chief risk officer chez Belfius

Janvier 2019: chief risk officer et membre du comité de direction de Belfius.

Hobbies: athlétisme (15 ans de compétition, dont 5 ans de saut à la perche), jogging, ski et tennis. Elle a couru les 20 km de Bruxelles la semaine dernière et le semi-marathon de Namur la semaine d’avant. Elle a un peu délaissé la boxe que l’on peut pratiquer dans la salle de sports de Belfius mais compte s’y remettre prochainement.

 

C’est en 2004 qu’elle a y rejoint le département des études qui était dirigé par Jan Smets. Elle y a principalement travaillé sur la politique monétaire et l’inflation. En réalité, quand elle était encore aux études à Namur et à la KULeuven, son but était déjà de s’occuper de politique monétaire par la suite. Elle y a d’ailleurs consacré son mémoire de fin d’études. "J’ai beaucoup appris au département des études de la BNB. J’ai même eu l’occasion d’analyser tous les rapports annuels de la Banque depuis les années 70. Cela peut paraître ennuyant au premier abord, mais cela m’a permis de bien comprendre l’économie belge."

Mais après quatre ans dans la fonction, elle se rend compte qu’il lui manque quelque chose, notamment en matière de contacts humains. À l’époque, Luc Coene était vice-gouverneur. Et l’Open Vld cherchait quelqu’un pour aller au cabinet du Premier ministre Guy Verhofstadt. "Pour moi, cela constituait un nouveau défi d’autant que la chose publique m’intéressait au plus haut point." À l’origine, au début 2008, cette mission politique ne devait durer que trois mois. Mais elle dit avoir découvert une vraie passion. Elle a successivement travaillé pour Patrick Dewael, Karel De Gucht et Guy Vanhengel. "J’étais responsable des dossiers macroéconomiques et lorsque la crise financière a éclaté, j’ai suivi les interventions pour venir en aide aux banques ainsi que la réforme de la supervision financière."

©Tim Dirven

En mai 2011, nouveau revirement de carrière. "Luc Coene m’a dit qu’il était temps de revenir à la BNB. Je suis entrée au département de stabilité financière, où Peter Praet était toujours présent avant son départ à la BCE. Je pensais que ce serait plus calme que dans les cabinets politiques. Mais c’était sans compter Dexia qu’il a fallu soutenir et démanteler (ce qui a donné naissance à Belfius en Belgique, NDLR). J’ai également travaillé à la mise en place de la politique macro-prudentielle, notamment en matière de crédit hypothécaire, et j’ai été membre du Comité de stabilité financière à la BCE à Francfort. J’ai eu la chance de rencontrer des personnes de grande qualité. C’est cela qui a notamment façonné ma personnalité. Luc Coene, en particulier, était un homme avec de belles valeurs, qui faisait passer l’intérêt du pays avant sa situation personnelle. Un véritable homme d’Etat", confie-t-elle.

Avez-vous des regrets d’avoir quitté la BNB? La Banque nationale cherche aujourd’hui des femmes à ses postes de direction…
J’ai quitté la Banque nationale en très bons termes. Je reste attachée à la chose publique et j’ai encore beaucoup d’amis à la BNB. Mais j’avais donné beaucoup d’énergie à la Banque, au point parfois d’en oublier ma vie privée et les gens autour de moi. En 2014, le CEO de Belfius Marc Raisière m’avait déjà contactée une première fois suite à une réunion à Francfort. Belfius est une entreprise qui correspond à mes valeurs et qui est très fort centrée sur le secteur public. Quand Marc Raisière m’a recontactée, j’ai accepté. J’ai intégré Belfius en janvier 2017 en tant que deputy chief risk officer et je ne le regrette pas du tout.

La BNB est le contrôleur des banques. De contrôleuse, vous devenez ainsi contrôlée…
À la Banque nationale, je tiens à le préciser, je n’ai jamais contrôlé une banque individuelle. Dans le cas de Dexia, ce n’était pas du contrôle proprement dit, mais de la négociation et de l’aide pour le plan de résolution de la banque afin de réduire l’impact sur la stabilité financière et les finances publiques belges. Lorsque je suis arrivée chez Belfius, j’ai d’abord dû apprendre à connaître les gens et la banque. Je suis arrivée dans un environnement de travail très agréable et respectueux. C’est une entreprise qui investit dans ses talents. J’ai eu la chance de participer à la préparation de l’entrée en Bourse (qui a finalement été reportée, NDLR), ce qui m’a permis de connaître les risques, la structure du bilan… C’était une sorte de cursus accéléré.

"La nature des risques a changé. Outre les risques financiers, il y a aussi des risques non-financiers. Je pense aux cyberattaques, aux fraudes…"

Quels sont les changements en matière de gestion de risques depuis la crise financière de 2008?
Il y a surtout une conscientisation qu’aujourd’hui, une banque peut faire faillite. Lorsque je suivais les cours à l’université, on pensait que c’était impossible, que les "bank runs", les paniques bancaires, étaient devenus plutôt théoriques. Aujourd’hui, les superviseurs bancaires sont beaucoup plus attentifs. La BCE met une pression supplémentaire sur les banques. Cela nous donne beaucoup de travail. Nous avons de nombreuses inspections conjointes de la BNB et de la BCE. Mais il y a aussi un côté positif à cela. La BCE met en avant les bonnes pratiques notamment en matière de gestion de risques, ce qui est très utile. Elle essaie aussi de voir de manière transversale les risques qui émergent dans les différentes banques. Parfois, la BCE oublie un peu les spécificités domestiques du secteur bancaire belge. Chaque institution doit alors défendre son cas et c’est parfois aux autorités nationales d’éventuellement intervenir pour expliquer ces spécificités belges. Ce que la BNB a fait notamment pour les derniers stress tests des banques belges.

La BNB a renforcé les mesures macro-prudentielles pour les risques immobiliers. C’est justifié?
Je pense qu’il faut rester vigilant. Ce n’est pas parce que nous n’avons jamais eu de crise immobilière importante en Belgique que nous n’en connaîtrons jamais dans le futur. Je m’efforce de suivre encore pas mal d’indicateurs macroéconomiques pour être certaine que le marché immobilier belge reste sain, ce qui est globalement le cas aujourd’hui. Il y a toutefois des poches de risques.

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Ce qui me fait le plus peur, ce sont les produits hypothécaires "buy to let". Profitant des taux bas, les gens empruntent pour acheter un bien et le mettre en location. Chez Belfius, nous avons resserré les critères d’octroi de tels prêts pour la clientèle de détail qui dispose de moins de 37.500 euros d’épargne. Ce type de produits ne doit pas être vendu à des gens qui n’ont que peu de moyens financiers. Cela parce qu’ils n’auront pas de matelas de sécurité s’ils ne savent pas mettre le bien en location ou si un choc économique leur faisait perdre leur emploi.

C’est une question de responsabilité. Les banques ont un rôle sociétal à jouer. Il s’agit aussi de mécanismes qui sont susceptibles de déstabiliser le marché si les volumes deviennent trop importants, notamment dans un environnement de taux bas. Cela requiert donc une certaine vigilance.

Vous êtes une spécialiste de la politique monétaire. Que pensez-vous des taux bas voire des taux négatifs de la BCE, qui compliquent d’ailleurs la vie des banques?
J’ai toujours été très réservée vis-à-vis du QE (rachat d’actifs) de la BCE, notamment en raison des effets potentiels sur la stabilité financière et l’effet de hasard moral sur les Etats qui pourraient être amenés à retarder les réformes structurelles dans la mesure où ils bénéficient d’une baisse de charge d’intérêt sur la dette publique. C’est Luc Coene qui a proposé cette formule de QE au conseil des gouverneurs de la BCE. J’ai eu la chance de l’accompagner à une réunion du conseil des gouverneurs en août 2014 à Francfort et c’est là qu’il a mis cette proposition sur la table.

Aujourd’hui, je pense qu’il aurait sans doute arrêté cette mesure plus rapidement que ne le fait la BCE. À la décharge de cette dernière, il faut reconnaître que nous vivons dans un monde très incertain. Avec le vieillissement de la population et la transformation digitale, on sait que l’économie connaît des changements structurels importants, qui peuvent affecter le taux d’intérêt d’équilibre. Déterminer le niveau d’équilibre tant pour la croissance que pour l’inflation devient compliqué. Il est très difficile de savoir si la croissance économique potentielle est de 0,5%, 1%, 1,5% ou 2%.

"Si on veut une société plus juste, on doit vraiment combattre le blanchiment et la fraude fiscale."

Ce qui interpelle, ce sont les divergences entre pays. L’Italie reste dans une position instable. Si la BCE devait remonter ses taux, cela mettrait l’Italie sous pression en raison de sa dette publique colossale. D’autant que les problèmes des prêts non-performants des banques italiennes ne sont pas encore résolus. Les autorités monétaires naviguent donc dans un certain brouillard. Je pense que les taux d’intérêt devraient être plus élevés, même si proches de zéro, au regard de la croissance potentielle probablement plus basse.

Doit-on s’habituer à une croissance économique plus faible dans les années à venir?
Si la croissance de la population est plus faible, il est normal que la croissance économique soit plus faible également. Cela ne signifie pas que la croissance par habitant sera plus faible.

C’est le cas au Japon où elle augmente et où les gens ne vivent pas, en moyenne, plus mal qu’il y a 20 ans. Mais, à un moment, quelqu’un va devoir payer la facture du vieillissement de la population. Au Japon, c’est l’Etat qui a augmenté sa dette et ce sont les banques qui détiennent les obligations de l’Etat japonais. En Europe, il reste encore des inconnues sur le paiement de la facture du vieillissement.

Certains économistes prédisent une nouvelle crise financière similaire à celle de 2008. Voire même plus grave encore. Quelle est votre opinion?
Quand je regarde le bilan de la banque par rapport à 2008, Belfius est une institution beaucoup plus saine. Le ratio de solvabilité oscille autour de 15,5%, ce qui est assez remarquable. On a réduit fortement les expositions aux produits plus risqués. On se concentre sur le "core business" qui est le crédit à l’économie réelle, en essayant de contribuer à une croissance durable.

©Tim Dirven

Ce qu’il est important de voir, c’est que la nature des risques a changé. Bien sûr, il y a d’abord les risques financiers liés à des risques géopolitiques, avec le Brexit, le scrutin de ce 26 mai en Belgique, les élections européennes, les décisions de Trump… La fréquence et l’ampleur de ces risques sont de plus en plus importantes. Ce sont des "tail risks", des risques extrêmes. Ils n’étaient pas aussi importants il y a dix ans. Mais aujourd’hui, leur probabilité a augmenté. Et l’impact en cas de déclenchement est devenu nettement plus marqué.

Mais à côté de cela, les risques non-financiers prennent de plus en plus d’importance. Je pense aux cyberattaques, aux fraudes… Avec les fintechs qui permettent d’agréger les comptes des clients bancaires, on ne doit pas écarter des risques de hacking informatique. Ainsi, le risque lié aux techniques dites de "reverse engineering" est important car le client ne se rend pas compte qu’il livre ses données personnelles (et ses mots de passe) à l’institution qui agrège ses comptes. Plus grave encore, cette institution les sauve de son côté dans son environnement IT. Or, une banque ne sauvegarde jamais les mots de passe de ses clients pour des raisons de sécurité évidentes. Chez Belfius, nous avons décidé de ne pas autoriser une telle technique et de promouvoir des techniques plus sécurisées (API) qui ne nécessitent pas de mots de passe.

Le digital crée aussi de nouveaux risques. Quand on octroie des crédits à la consommation en ligne par exemple, le profil des clients est très différent du client classique qui passe en agence. La probabilité de défaut de ce client digital est plus élevée. Le taux de refus de crédit est d’ailleurs de près de 75%, en raison des revenus insuffisants des clients, des risques de fraude… Ce sont surtout des gens qui ont été refusés dans des agences bancaires et qui tentent de revenir en ligne.

Qu’en est-il des risques liés au blanchiment d’argent?
Ces risques n’ont pas diminué, bien au contraire. Nous sommes très stricts en matière de lutte contre le blanchiment. La banque a sans doute l’avantage de ne pas être présente à l’étranger, ce qui permet de mieux maîtriser les risques. Mais le risque zéro n’existe pas. Comme les autres banques, nous transmettons de nombreuses déclarations à la Cellule de traitement des informations financières (CTIF). Mais on peut regretter le manque de coopération entre banques et autorités publiques. On devrait avoir en commun des bases de données.

"Si l’on veut réduire les risques de blanchiment, on doit penser à réduire le cash dans la société."

Cela existe dans d’autres pays. Pour les crédits, on a bien une centrale du risque à la BNB qui doit être consultée avant tout prêt. Je rêve donc d’une solution similaire en matière de lutte contre le blanchiment. Si on veut une société plus juste, on doit vraiment combattre le blanchiment et la fraude fiscale. Et les banques ont un rôle à jouer en matière de prévention et de dénonciations. Mais pour aboutir à un résultat, des mécanismes de collaboration plus intenses entre les banques et les autorités publiques sont nécessaires.

Par ailleurs, si l’on veut réduire les risques de blanchiment, on doit aussi penser à réduire le cash dans la société. Je ne parle pas ici des pensionnés qui vont retirer 100 euros aux distributeurs de billets, mais bien des transactions pour des montants importants dans des secteurs où des fraudes sont possibles.

"Je pense que nous apportons quelque chose de différent"

Le professeur de Solvay (ULB) Mathias Dewatripont, ancien directeur de la BNB, soulignait récemment que Belfius et KBC doivent rester belges dans la mesure où 50% du secteur bancaire se trouve déjà dans des mains étrangères. Qu’en pensez-vous?

J’espère aussi que Belfius restera belge (rires). Une banque qui finance les infrastructures publiques, les hôpitaux… cela reste important. Mais nous ne devons pas être forcément les seuls à assurer cette mission. C’est positif que d’autres banques participent au financement ou que les entités publiques puissent plus facilement émettre du papier sur les marchés financiers. Je pense qu’il y a une demande d’une certaine clientèle de participer au financement de projets durables et de contribuer à l’économie réelle.

"C’est surtout la complémentarité entre hommes et femmes qui est importante."

Je reste persuadée que Belfius a une place importante à jouer dans l’économie belge. En revanche, je pense que l’on doit réinventer notre relation avec le secteur public, ne pas faire uniquement du crédit mais proposer aussi, par exemple, des solutions digitales.

Quel est votre avis sur la place des femmes dans le domaine de la finance?

Je fais partie du groupe Women in Finance. Je ne suis pas féministe, mais je pense que nous apportons quelque chose de différent. On ne doit pas nous mettre en opposition par rapport aux hommes. Au contraire, nous devons travailler ensemble car, collectivement, nous sommes toujours plus intelligents.

Voici 7 ou 8 ans, j’étais contre les quotas de femmes. Aujourd’hui, je me dis qu’ils sont probablement nécessaires pour arriver à un certain équilibre. Mais, j’insiste, c’est surtout le "mix" qui compte, le mélange, la complémentarité entre hommes et femmes. Inutile d’avoir une femme qui se comporte comme un homme. Dans notre comportement, nous sommes plus prudentes que les hommes, davantage dans le "check and balance", avec un rôle de contrôle et de contrepoids. Il est frappant de voir que dans les comités de direction des banques, les femmes occupent d’ailleurs souvent le poste de chief risk officer.

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