"Personne n'est capable de résister à un stress de tel niveau"

Ex-directeur de la communication de la Société générale, ex-PDG de Boursorama, Hugues Le Bret a vécu l’affaire Kerviel de l’intérieur. Il l’éclaire par un livre, sorte de "journal intime d’un banquier".

Le surlendemain du verdict rendu par le Tribunal correctionnel de Paris, dans l’affaire qui opposait la Société générale à Jérôme Kerviel, la façon dont cette "fraude majeure", ce "casse du siècle" a été vécue de l’intérieur par les responsables de la banque est rendue publique. Ce récit, sorti en librairie le 7 octobre, est le fait d’Hugues Le Bret, l’ancien directeur de la communication, qui a fait partie du comité exécutif de l’entreprise.

Mis en scène, présenté même à certains moments comme un thriller ce qu’il n’est pas, même s’il fait monter chez le lecteur une certaine tension cet ouvrage indispensable, car il dévoile ce qui se passe "à l’intérieur du cockpit", comme le décrit son auteur, peut être lu à différents niveaux.

Cette histoire est évidemment l’histoire de la Société générale et de la façon dont elle a dû faire face à cette crise inattendue qu’a constituée l’affaire Kerviel. Mais c’est aussi une réflexion sur le monde de la finance et une analyse de la crise qui a secoué ce dernier, et partant, toute l’économie mondiale. Enfin, et c’est sans doute l’un des aspects les moins relevés de ce livre, et pourtant, l’un des plus intéressants: Hugues Le Bret offre une magistrale leçon de communication, tant externe et interne, que devraient compulser avec intérêt tous les étudiants en la matière.

Même s’il ne cache rien de ses failles et de ses erreurs, l’homme dévoile, par le menu, les décisions prises dans l’urgence, les stratégies mises en œuvre. Avec un succès relatif, car il reconnaît lui-même que la Société générale a perdu, dans cette affaire, la bataille de l’opinion. Explications.

Quand avez-vous décidé d’écrire ce livre?

Hugues Le Bret: Mon expérience passée de journaliste me conduit à éprouver, dans les moments de ma vie les plus spéciaux, les plus extrêmes, le besoin d’écrire les événements, pour les analyser et les comprendre. C’est une hygiène de vie: chaque soir, je consulte à nouveau les notes que j’ai prises au cours de la journée afin de les hiérarchiser.

Par ailleurs, lorsque la fraude commise par Jérôme Kerviel a été découverte, j’ai tout de suite été conscient de vivre un instant historique, violent et fort. Je me suis donc toujours dit que je ferais quelque chose de mes notes. Mais dans dix ans… Ma rencontre avec Laurent Beccaria, directeur de la maison d’édition Les Arènes, m’a convaincu qu’il fallait rendre publique la façon dont ont été vécus, de l’intérieur, ces quatre jours terribles, de la découverte de la fraude à son annonce et ceux qui ont suivi.

Le seul impératif que je me suis fixé était de ne pas donner l’impression que je voulais influencer la justice. Mais, depuis le 5 octobre et le prononcé du verdict, cette histoire entre dans le passé et je peux la raconter.

Pourquoi avoir démissionné, le 1er octobre dernier, de vos fonctions de PDG de Boursorama, société détenue à 55% par la Société générale, alors que le propos de votre livre ne déroge pas à la ligne adoptée par la banque dans cette affaire?

Après avoir pris la décision de publier cette histoire, j’ai pensé, en relisant mon manuscrit, que je ne pouvais avoir cette liberté de parole, notamment sur les concurrents de la Société générale ou sur les responsables politiques, et continuer à assumer ces fonctions. Autant certains hommes politiques, à l’instar de Bruno Lemaire [NDLR: l’actuel ministre de l’Agriculture, ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin à Matignon, qui a publié, en 2008, "Des hommes d’Etat", faisant entre autres le récit des relations de l’ancien Premier ministre avec Nicolas Sarkozy] délivrent des informations sur leur quotidien sans que cela ne surprenne, parce que le temps politique est plus court que celui du business, autant je peux comprendre qu’une telle entreprise choque, de la part d’un membre exécutif d’une grande institution financière. C’est une première. Mais mon récit préserve complètement l’entreprise et est neutre avec ceux qui y assument encore des responsabilités.

Que pense Daniel Bouton de votre initiative?

Je lui ai fait passer le manuscrit au mois de septembre dernier. Mais c’est à lui qu’il faut demander ce qu’il en a pensé.

Vous étiez en charge de la communication de la Société générale. Ne pensez-vous que cette dernière a perdu cette bataille face à Jérôme Kerviel?

J’ai toujours pensé que le fait que Daniel Bouton le qualifie de terroriste était une erreur de communication. Car, par ses déclarations, il instituait le combat du pot de fer contre le pot de terre. La banque elle-même souffre encore d’un énorme problème d’image. En revanche, les conseillers des agences bancaires, ceux qui sont en contact permanent avec les clients, sont parvenus à garder leur statut. Il y a là une véritable schizophrénie de l’opinion, qui rejette l’issue du procès et les dérives de la finance folle, mais conserve sa confiance en son conseiller bancaire.

Que vous a donc appris cette crise exceptionnelle sur Daniel Bouton et Philippe Citerne, dont vous dressez un portrait à l’opposé l’un de l’autre?

Ce qu’une crise majeure apprend, c’est que personne n’est capable de résister à un stress de niveau 9 sur l’échelle de Richter, ni à une telle pression de l’opinion publique et du pouvoir politique. J’ai récemment découvert une citation d’Edouard Manet: "Les attaques dont j’ai été l’objet ont brisé en moi le ressort de la vie. On ne sait pas ce que c’est que d’être constamment injurié. Cela vous écœure et vous anéantit." Elle décrit très bien ce que nous avons vécu. Quand une telle pression pèse, chacun fait face à sa manière. D’autant plus que, durant ces quatre jours, entre le 20 et le 24 janvier, nous n’avions pas la possibilité de nous confier à notre entourage et qu’ensemble, nous nourrissions nos propres stress. Daniel Bouton est tombé en dépression au bout d’un mois. On ne se rend pas compte à quel point le manque de sommeil peut jouer sur le psychisme. Au même moment, il fallait préparer et assurer une augmentation de capital extrêmement difficile à monter, dans un contexte de défiance à l’égard de la banque. Philippe Citerne, de son côté, pensait que cette augmentation n’était pas réalisable et a tenté de jouer cavalier seul. Dans ce genre de circonstances, chacun perd ses moyens. J’ai donc appris qu’il était impossible de faire face à ce genre d’événements seul et qu’il faut se faire accompagner par un médecin.

Que révèle cette affaire des rapports entre le monde politique et l’univers de la finance?

Il faut se replacer dans le contexte de la découverte de la fraude de Jérôme Kerviel, alors que ni la chute de Lehman Brothers ni la crise grecque n’ont encore eu lieu. En revanche, en janvier 2008, le choc de liquidités d’août 2007 et la révélation de l’exposition des banques aux subprimes sont connus. C’est le début de la prise de conscience de la taille et de la puissance du secteur financier alors que, dans le même temps, il apparaît que les États restent toujours aussi mal gérés. Cette période constitue donc un signe précurseur du changement de force entre le monde politique et celui de la finance, quand on découvre que ce sont les marchés, finalement, qui refinancent les États.

Au moment de l’affaire Kerviel, Nicolas Sarkozy sur-réagit, il se conduit en homme politique blessé, vexé de ne pas avoir été averti immédiatement de la fraude. Il n’avait pas conscience, je crois, du risque systémique que faisait courir la fraude. Et a peut-être, en fait, été victime de notre discours rassurant sur la situation de la banque.

Nous avons tout fait pour éviter le syndrome Nothern Rock et les files d’attente devant les agences de la Société générale. Et alors que l’établissement britannique avait bénéficié du soutien de tout le personnel politique, nous avons connu le schéma inverse: tout le monde nous a cognés dessus. Il faut dire que des sondages montraient que 80% des Français désiraient le départ de Daniel Bouton. Dans mon livre, le cumul des interventions de Nicolas Sarkozy démontre son obsession à obtenir sa démission.

La BNP bénéficie-t-elle d’un soutien privilégié de l’Élysée?

C’est une confidence faite par Philippe Citerne à la veille de la convocation de Daniel Bouton par Nicolas Sarkozy, le dimanche 27 janvier. Il m’indique que des conseillers du président lui ont affirmé qu’il serait demandé au PDG d’organiser le mariage avec BNP. Philippe Citerne ne croyait pas à la faisabilité de l’augmentation de capital. Dans ce cas, il fallait trouver un back-up. BNP aurait été tout indiqué… et aurait ramassé la Société générale à bas prix. Ce sont des suppositions que j’ai tirées de l’épisode de ce dimanche-là, où Daniel Bouton a presque été mis sur la touche, ce que j’ai empêché en le prévenant à temps.

Quelles leçons avez-vous tiré de cette expérience?

J’ai pris conscience de la fragilité des choses et du fait que, dans cet univers où tout repose sur la confiance, celle-ci se détricote comme elle se tricote. J’en retiens surtout une immense leçon d’humilité: comment une institution peut passer de l’extrême puissance à la pire humiliation. L’autre leçon, et celle qui m’attriste le plus, moi qui ai toujours fonctionné dans l’idée que la collaboration reposait sur la confiance, est que nous sommes tous obligés d’entretenir, au contraire, une culture de doute et de suspicion à l’égard de ceux avec qui nous travaillons. l

Hugues Le Bret, "La semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial, Journal intime d’un banquier", éd. Les Arènes, octobre 2010.

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