Philippe Lallemand, Ethias: "Oui, on parle de croissance externe"

©Frédéric Pauwels / HUMA

Voilà bien un mot qu’on n’avait plus entendu depuis longtemps chez Ethias: croissance externe. Remis de la crise, l’assureur affiche aujourd’hui ses ambitions. Et son patron parle même d’acquisition.

Il a pris la direction d’Ethias il y a un an et demi et, à l’époque, c’était un peu la crise de nerfs tous les jours chez l’assureur. Que ce soit entre actionnaires (Ethias a été recapitalisée en 2009 par l’État fédéral, les Régions wallonne et flamande, qui chacun détient 31,66%) ou au sein du comité de direction, il y avait du tirage comme qui dirait. Sans parler de la Banque nationale, qui s’inquiétait pour la continuité de la maison, ni de la concurrence qui rôdait autour de l’animal, prête à le croquer.

Face à ce tumulte, Philippe Lallemand (58 ans) a d’abord appliqué ce qu’il appelle la "stratégie de l’apaisement". Le calme semble être revenu à Liège (et Hasselt, le second siège de la maison) et l’assureur passé maintenant dans une autre phase. "En 2018, on a développé un plan stratégique à 5 ans. Il est maintenant approuvé. L’ambition principale de ce plan est triple: rester le numéro un en collectivités publiques vie et non-vie, rester le numéro un du direct, et rester le numéro un du digital. Nous allons aussi développer un nouveau métier de l’assurance. Avec l’évolution de la société belge, beaucoup d’activités vont faire l’objet d’un vrai bouleversement à court terme."

Un exemple?
L’assurance-auto. On estime que, dans les dix prochaines années, il y aura une diminution des primes encaissées de l’ordre de 40%. Cela tient à un tas de facteurs: de nouvelles politiques de mobilité pour enrayer les embouteillages, le développement technologique des véhicules, l’émergence de nouvelles générations qui ne courent plus du tout derrière leur première voiture, etc. Aujourd’hui, des entreprises prennent leurs responsabilités en limitant l’usage professionnel des véhicules mis à disposition des collaborateurs, en développant l’usage des transports en commun, les voitures partagées, le télétravail. Demain, on n’assurera plus la voiture, mais la mobilité, indépendamment du moyen utilisé pour se déplacer.

Vous dites demain: quand?

En 2019.

Déjà?

Oui, parce que la demande est là. Ethias y travaille avec de grandes entreprises qui veulent avancer sans tarder. Mais ce n’est pas le seul domaine qui va évoluer vite. En santé, avec l’inflation des coûts de soins de santé de l’ordre de 6% par an, les employeurs qui assurent leurs employés n’auront pas la capacité à suivre chaque année ces hausses sans limite.

Et donc?

Notre proximité avec les hôpitaux, d’Anvers à Liège, nous amène à développer de nouveaux concepts de couverture santé, avec des partenariats avec certains hôpitaux, ceux qui s’engagent sur des tarifs corrects. La qualité des soins restera un must, bien entendu, mais il faut parvenir à une évolution raisonnable des coûts de soins de santé. C’est excitant, parce que cela va beaucoup évoluer. La révolution, elle est là. Ce n’est pas le digital la révolution, pour moi c’est déjà derrière. L’assureur qui n’est pas encore digital, je lui souhaite bonne chance. Non, la révolution viendra avec ces nouveaux concepts d’assurance.

Que dites-vous aux assureurs qui disent que le courtier a un bel avenir?

Mon job, c’est Ethias, je ne formule pas d’avis sur les autres. Mais Ethias n’a pas ce modèle de courtage, et je n’en veux pas. Nous sommes un assureur direct, nous sommes même le numéro un et nous avons un appétit à nous renforcer dans ce modèle de distribution. Soit par croissance interne, soit par croissance externe.

On reparle de croissance externe chez Ethias?

Oui, j’ai le "go" de mes actionnaires pour aller en ce sens.

Et vous avez une cible?
Oui, on en reparlera.

Vos trois grands actionnaires (État fédéral, Régions wallonne et flamande) ont signé une paix des braves, qui assure un statu quo jusqu’aux élections législatives de mai 2019. On ne vendra pas Ethias avant. Mais après?
Cet accord prévoit que le management, votre serviteur, fasse une proposition de recommandation. Jusqu’à présent, je n’ai pas vu le moindre signe d’une velléité de retrait de la part de qui que ce soit. Mais les actionnaires sont les propriétaires de l’entreprise et je ne vais certainement pas parler à leur place. Moi, je leur exprimerai mon projet.

Les envies de vendre reviendront après les élections, non?

Ou peut-être jamais. Les actionnaires touchent des dividendes, le business plan prévoit 100 millions d’euros chaque année. Aujourd’hui, un actionnaire toucherait une plus-value en vendant mais perdrait les dividendes. Que vaut-il mieux? Et puis, le fort ancrage régional d’Ethias a toute son importance, me semble-t-il. Au sud comme au nord du pays. Vous savez, nous sommes le premier assureur d’Anvers par exemple. Tout ceci, c’est du rationnel. Or, c’est sur le rationnel qu’il faut travailler, pas sur l’émotionnel.

Ethias fait partie des maisons qu’il a fallu recapitaliser avec l’argent public lors de la crise. Qu’est-ce qui a mis Ethias dans le rouge?
Un problème de solvabilité, un problème de liquidité et un problème de gouvernance. L’erreur fondamentale, c’est Dexia. Avoir été actionnaire et avoir suivi les augmentations de capital successives, ce fut fatal. Il faut bien voir que le dossier Dexia a coûté 1,4 milliard d’euros à Ethias. La deuxième grosse erreur, c’est le First (produit d’assurance-vie dont la première mouture assurait à vie un rendement élevé, NDLR). C’était censé être un produit d’appel mais c’est devenu un outil de croissance et, finalement, un vrai cancer. Mais aujourd’hui, la page est tournée.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’Ethias reste généreux en mandats pour les politiques?

C’est totalement faux. Le conseil d’administration d’Ethias a été recomposé et aujourd’hui, pas un seul membre n’a une activité politique élective. Ce conseil est solide, composé de personnalités fortes et challenging. Aujourd’hui, le contre-pouvoir du conseil, il est bien là chez Ethias. La présidente Myriam Van Varenbergh et moi-même formons, je pense, un bon ticket. Il ne faut pas confondre Ethias et un actionnaire à 5%, EthiasCo, où existe un comité consultatif regroupant les grands clients publics d’Ethias, du nord comme du sud du pays et tous bords politiques confondus. Ce comité de clients est d’ailleurs très utile car il nous permet d’entendre les besoins des collectivités. Ils se réunissent six fois par an et perçoivent un jeton de présence, tenez-vous bien, de 200 euros brut par réunion. Veut-on nuire à Ethias en faisant les gros titres avec cela?

Vous êtes optimiste, vous affichez des ambitions? L’époque le permet-elle?
Il faut rester humble quand vous exercez une responsabilité financière en 2018, en particulier en Europe. Ambitieux mais humble. Car les facteurs de déstabilisation ne manquent pas: les risques de guerre commerciale avec Mr Trump, la Turquie, le Brexit. Sans oublier l’Italie: qui peut dire si on n’ira pas vers un Italexit dans quelques années? Bref, le monde est troublé, mieux vaut rester modeste quand on est assureur. Car c’est un métier basé sur le long terme et sur la confiance, celle des clients en particulier. Si dans l’assurance vous visez la maximisation du profit à court terme, vos victoires seront des victoires à la Pyrrhus.

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