Pourquoi Degroof et Petercam négocient

©Saskia Vanderstichele

Philippe Masset (Banque Degroof) et Xavier Van Campenhout (Petercam) discutent ferme un projet de fusion. S’il aboutit, le deal pourrait être annoncé aux alentours de la Saint-Nicolas.

Inscrit dans les astres. On entend parfois, souvent en fait, qu’un rapprochement entre Degroof et Petercam est inscrit dans les astres. Qu’il ferait sens, serait dans la logique des choses. Les deux enseignes belges ont en commun de pratiquer les mêmes métiers (banque privée, gestion institutionnelle, corporate finance) et d’être indépendantes. Elles partagent aussi un long historique de discussions sur le thème: marions-nous!

Elles ont souvent parlé rapprochement. La dernière fois, c’était il y a trois ans. Axel Miller, alors numéro un chez Petercam, avait amorcé les discussions, avant de se faire recaler par son conseil. La troisième tentative se joue en ce moment: Philippe Masset (49 ans), qui vient de quitter ING pour enfiler le costume de président du comité de direction chez Degroof, n’a jamais autant passé de temps avec Xavier Van Campenhout (47 ans), CEO de Petercam et fils d’un des fondateurs. Les négociations se font en tête-à-tête, chacun avec son conseil: Rothschild pour Degroof, JP Morgan pour Petercam.

Nombreux sont, au sein des deux maisons, à parier sur la réussite des discussions en cours. Bien sûr, tant qu’il n’y a pas d’accord sur tout, il n’y a d’accord sur rien. Mais, cette fois, les raisons de publier les bans sont assez nombreuses, nous explique-t-on de part et d’autre. Un mariage de raison, donc. En voici la check-list.

1 Les actionnaires

"Tout ceci relève avant tout d’un processus d’actionnaires", situe un proche du dossier. "L’impulsion vient d’eux". Les actionnaires de Degroof veulent davantage de rendement, singulièrement les nouveaux venus Cobepa et la famille anversoise Cigrang (Compagnie Luxembourgeoise de Navigation) qui, en 2010, ont racheté ensemble les 13,9% que détenait la Compagnie du Bois Sauvage et ont rejoint le pacte d’actionnaires formé par les familles Philippson, Siaens, Schockert et Haegelsteen (ce bloc contrôle 62% du capital). "Ils ne sont pas venus pour faire de la figuration, au contraire, ils portent l’exigence d’une hausse de la rentabilité", situe une source bien placée en interne. C’est bien pour cela qu’ils sont allés chercher un extérieur au club des familles fondatrices, pour succéder à Régnier Haegelsteen dans le rôle du numéro un. "Philippe Masset a le mandat de serrer les boulons et on peut être sûr qu’il le fera."

Du côté de Petercam, qui fonctionne sur la base d’un partenariat privé, la motivation actionnariale est là aussi. "J’en connais plus d’un parmi les associés qui, approchant la fin de carrière, souhaite toucher au passage, après plusieurs années peu brillantes", situe un connaisseur de la maison. Un autre confirme: "Cela facilite grandement les choses dans les discussions. D’ailleurs, il y aura sans doute décapitalisation au passage car, ensemble, les deux parties ont trop de capitaux propres (voir notre infographie). Il faut dire que Degroof a accumulé au fil du temps, quand Petercam a toujours tout redistribué."

2 Le marché

C’est là que le mariage est de raison. "Les exigences réglementaires ne cessent de grandir, la concurrence aussi et les clients comparent de plus en plus les frais et les performances. Donc, si on veut de la rentabilité, il faut revoir la taille à la hausse", résume une partie prenante. "C’est la logique des économies d’échelles, poursuit une autre. Quand vos actifs en gestion augmentent, vous répartissez les coûts sur une base plus large et donc vous améliorez votre compétitivité." Bref, une histoire de volumes et de coûts. "À un moment, il faut pouvoir envisager des opérations sans tabou."

Degroof et Petercam auraient donc intérêt à mêler leurs moyens, au nom de l’effet de taille. Les deux enseignes pourraient-elles survivre seules? Probablement pas, disent les uns. Sans problème, selon les autres. L’ajout des 14 milliards d’euros gérés par Petercam aux 28 recensés à la Banque Degroof ferait en tout cas du nouveau groupe la première banque privée du pays. De quoi se sentir plus à l’aise dans un secteur où les fusions se multiplient au niveau international. Quitte à devoir se regrouper, autant être à la manœuvre.

Les tenants du rapprochement parlent aussi d’efficacité professionnelle. "Il ne s’agit pas seulement de faire la même chose avec moins de frais, il s’agit aussi de mieux faire les choses: on pourrait aller plus loin dans la spécialisation in house, recruter des profils plus pointus, etc."

3 La concurrence

Chez Degroof comme chez Petercam, on observe non sans envie les performances de Delen, détenue par Ackermans & van Haaren. Phénomène de la banque privée, la troisième enseigne belge non liée à un grand groupe bancaire dégage un bénéfice comparable à celui de Degroof avec quatre fois moins d’effectifs (voir notre infographie). D’où vient la différence de marge? Elle s’explique par la stratégie développée par Jacques Delen pour sa banque. Fini, la gestion de portefeuille individuelle ligne à ligne, synonyme d’éparpillement et de frais démultipliés. Delen a délaissé le ‘stock picking’ pour passer à une gestion standardisée: les actifs sont gérés par des fonds patrimoniaux (des fonds diversifiés dans le but d’éviter les grosses fluctuations des marchés) et les clients sont versés dans l’un des cinq profils de risque maison. Delen a aussi rationalisé l’organisation de la maison en évitant le mélange des genres entre commerciaux et gestionnaires. Au final, la banque a nettement comprimé les coûts. "Sur ce terrain, Delen a trois longueurs d’avance sur Degroof et Petercam", résume un initié.

La concurrence dans la gestion d’actifs ne s’arrête pas à Delen. Il faut aussi compter avec les grosses machines internationales, toujours plus grosses et toujours plus globales. Ce qui fait dire à ce banquier que "si Degroof et Petercam devaient fusionner, ce mouvement ne serait pas une fin en soi mais serait suivi tôt ou tard d’une absorption par un étranger de plus grande taille".

©MEDIAFIN

4 Les dirigeants

C’est souvent un des points les plus compliqués à gérer dans les projets de fusion: qui va s’asseoir dans le fauteuil de CEO? Tôt ou tard, la question réveille les ego et empoisonne les négociations. Mais dans le cas d’espèce, la question serait moins centrale. Il ne fait pas un pli que, si le projet aboutit, le patron de nouvel ensemble sera Philippe Masset, président du comité de direction de la Banque Degroof depuis le 1er octobre. D’abord parce que Degroof pèse deux fois le poids de Petercam (voir notre infographie). Ensuite, parce que son homologue chez Petercam, Xavier Van Campenhout, ne lui dispute pas la première place. "Xavier restera totalement impliqué dans la gestion des affaires, il a beaucoup d’ambition pour son entreprise mais il n’a pas l’ambition personnelle d’avoir le premier rôle", assure un Petercamien qui le connaît bien. Les deux banquiers sont aussi de la même génération (49 ans pour Philippe Masset, 47 ans pour Xavier Van Campenhout) et ils s’entendent bien, nous dit-on. Ça aide.

Il sera sans doute moins simple de composer le reste de l’équipe dirigeante, car chacun voudra placer ces hommes (forcément meilleurs que ceux d’en face). "Mais il faut bien voir que, si fusion il y a, tous les actionnaires du nouvel ensemble seront minoritaires", situe un banquier familier du dossier. "La logique des clans aura alors vécu. C’est une bonne chose car personne ne sera plus en mesure d’imposer unilatéralement ses idées ou ses hommes de par son seul poids."

5 Les staffs

La perspective d’un mariage n’enthousiasme pas forcément les équipes des deux maisons. "À l’évidence, le personnel de l’ensemble est trop nombreux", nous dit un des acteurs du dossier. Des réductions d’effectifs sont attendues, pas forcément du côté de la gestion proprement dite mais bien tout autour. "Après des années plutôt confortables, on va malheureusement entrer dans une logique de ‘cost cutting’", regrette une voix chez Degroof. Un autre collaborateur: "On sait très bien que cela va dégommer, alors la question qu’on se pose, c’est: qui va sauter? Forcément, nous serons mis en concurrence pour un même poste. Ce n’est pas rigolo."

6 Les cultures

Est-il possible de marier deux philosophies de gestion si différentes? "Nous avons une culture de marché plus dynamique, plus en pointe", fait-on valoir chez Petercam. "Nous sommes plus conservateurs, plus prudents", assure-t-on chez Degroof. La caricature circule: Petercam, le repère des cow-boys; Degroof, un manoir pour bourgeois endormis. Ils n’auraient d’ailleurs pas la même clientèle (en gros: les investisseurs chez Petercam, les bonnes familles chez Degroof). "Tant mieux, cela veut dire que le risque de doublons est faible", plaide un proche du dossier. "C’est impossible à savoir", rétorque une autre. "Nous ne mesurerons les doublons de clientèle qu’une fois fusionnés. Mais il est probable que des clients n’apprécient pas ce mélange des genres. Si cela se fait, il faudra gérer de très près cette question de réputation."

Il s’agira aussi de mettre tout le monde sur la même ligne. Un initié: "Pendant longtemps, il n’y a eu ni leadership fort, ni vision forte dans ces deux maisons, chacun faisant un peu ce qu’il veut dans son coin. Quand les marchés sont bons, ce n’est pas bien grave mais, quand la crise de 2008-2009 passe par là, on voit toutes les limites d’un certain laisser-aller." Et de prédire un gros travail de management. "C’est sûr, Philippe Masset aura du boulot. Mais, mettre les gens au pas, c’est un job pour lui."

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