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Un mariage entre Belfius et Proximus, est-ce si fou?

De haut de leur tour, Marc Raisière, CEO de Belfius, et Dominique Leroy, CEO de Proximus, sont déjà à quelques battements d'ailes l'un de l'autre. ©BELGA

Un rapprochement permettrait aux deux acteurs de mieux s’armer face aux Gafa, de même que de se renforcer mutuellement. Par contre, le vrai relais de croissance pourrait se trouver ailleurs, comme dans la sécurisation des données par exemple.

Marier Belfius et Proximus, l’idée à de quoi surprendre de prime abord… Pourtant, ce rapprochement entre la banque et l’opérateur télécom pourrait être une étape logique dans un monde où la convergence se pose désormais en maître-mot face à la numérisation croissante de la société.

Etienne de Callataÿ, chief economiste chez Orcadia Asset Management, analyse d’emblée: "Ce rapprochement résulterait d’une vision stratégique des pouvoirs publics et aurait plus de sens que l’entrée en Bourse de Belfius." L’économiste André Sapir embraie: "La sortie de Marc Raisière est un signe supplémentaire que le secteur va connaître des évolutions très importantes ces prochaines années." Le ton est donné. Reste à voir ce qui pourrait faire sens dans un tel deal, bien qu’hypothétique, et ce qui pourrait coincer.

Les poins positifs

©rv

 → La digitalisation, c’est maintenant : "Une telle opération a d’autant plus de sens qu’une part croissante des transactions bancaires passent par le mobile", indique Mikael Petitjean, professeur de finance à l’IESEG et à la Louvain School of Management. Le secteur bancaire vit en effet une transformation profonde et la banque de papa a quasi disparu. "D’année en année, le nombre d’agences ne cesse de diminuer. En cinq ans, on est passé de zéro à 4,5 millions d’utilisateurs du mobile banking", précise Rodolphe de Pierpont, porte-parole de la fédération du secteur financier (Febelfin). Par ailleurs, "une étude indique qu’en moyenne, un client d’une banque se rend seulement une à deux fois par an dans une agence".

 → Les données, cette mine d’or : Les banques ont énormément de données concernant leurs clients. "Je me souviens qu’en mars 2016 déjà, Belfius et Proximus ont signé un partenariat stratégique technologique et que depuis, Belfius s’est fortement orientée sur le digital, poursuit le professeur d’économie de l’ULB, André Sapir. Le vrai enjeu du débat actuel de la digitalisation des banques, c’est la mine d’or de données personnelles qu’elles possèdent. Soit, demain, elles vont les exploiter elles-mêmes et de façon profitable, soit ce sont d’autres acteurs qui vont le faire." Et là, ce sont les Gafa (Google, Amazon, Facebook et Apple) qui sont sur la bouche des analystes et pas spécialement les opérateurs télécoms.

 → Besoin de nouveaux relais de croissance : 2018 sera l’année de l’entrée en vigueur de la directive européenne concernant la libéralisation des systèmes de paiement. Cette nouvelle réglementation européenne, nommée PSD2, ouvre littéralement le monde bancaire à d’autres acteurs. Et les banques traditionnelles devront faire face à deux choix. Soit intégrer leurs services sur d’autres sites et plateformes de partenaires commerciaux, soit implémenter d’autres services sur leurs propres sites et plateformes.
Exemple: vous trouvez sur immoweb.be le bien immobilier que vous souhaitez acquérir et vous contractez directement sur le même site un crédit hypothécaire. La même logique pourra être déployée pour les contrats énergétiques ou… télécoms. "Evidemment nous réfléchissons à tous ces développements, répond Valéry Halloy, porte-parole de BNP Paribas. Mais la banque ne va pas se mettre à vendre n’importe quoi, elle ne proposera que des services très proches de la vie du client, elle sera totalement à son écoute. Développer des produits et services très différents de son métier de base, c’est le futur de la banque. Les données dont nous disposons sur nos clients nous offrent l’opportunité de très bien les connaître et donc d’identifier leurs besoins supplémentaires. Cependant, il est très clair que notre objectif n’est pas d’être le nouveau Proximus ou Engie."

 → Eviter la cannibalisation : Le rapprochement entre secteurs bancaire et des télécoms -vu la convergence des produits offerts demain- permettrait d’éviter de se cannibaliser. "La guerre des prix fera rage, prédit Mikael Petitjean. Ce sont les volumes qui compteront." Or déjà aujourd’hui, la pression sur les marges impacte fortement la rentabilité des banques. "Disposer de sources de revenus diversifiées devient de plus en plus important, a exposé Johan Thijs, le CEO de KBC, lors de l’investor event à Dublin en juin dernier. Nous allons élargir l’offre ‘one stop shop’ à nos clients par des partenariats avec des fintechs ou même des concurrents." La banque a l’intention d’investir encore 1,5 milliard d’euros supplémentaires en transformation numérique d’ici 2020.

"Il est clair qu’un nouveau business model autour de ces deux entreprises publiques permettra d’importantes économies d’échelle."
Mikael Petitjean
Professeur de finance à l’IESEG et à la Louvain School of Management

 → Economies d’échelle : Belfius et Proximus sont deux acteurs traditionnels de l’économie. "Il est clair qu’un nouveau business model autour de ces deux entreprises publiques permettra d’importantes économies d’échelle", détaille Mikael Petitjean. Un élément non-négligeable quand on sait que Proximus emploie plus de 10.000 personnes, tout comme Belfius qui, pour sa part, disposait encore en octobre d’un réseau de 673 agences, pour 70 boutiques (sans compter les indépendants) en ce qui concerne Proximus.

 → Un même actionnaire… l’Etat: Il est évident que si un tel rapprochement est le fruit d’une vision stratégique des pouvoirs publics, sa mise en place serait facilitée nettement par le fait qu’ils sont actionnaires majoritaires des deux sociétés.

Les points négatifs

 → L’exemple d’Orange Bank : Outre-Quiévrain, une convergence entre monde bancaire et des télécoms a déjà pu être constaté récemment lors du lancement début novembre d’Orange Bank, un service de banque quasi-classique sur mobile. Pour quel résultat? 30.000 clients en dix jours, selon des chiffres évoqués par le patron du groupe, Stéphane Richard. Bien, dira-t-il, mais il n’empêche que pour arriver à ce résultat, la route aura été semée d’embuches, le service ayant accusé un retard de quatre mois par rapport à la date de sortie initiale. De plus, ces chiffres n’enlèvent en rien que les analystes continuent à se demander s’il s’agit là d’un choix stratégique judicieux pour l’opérateur. "Orange manque d’humilité. Le groupe ne va pas révolutionner la banque car celle-ci est déjà en train de se réinventer", taclait en été un expert. Une réalité qui explique peut-être qu’en Belgique, Proximus n’a pour sa part résolument "pas l’intention de se lancer dans des produits bancaires", indiquait sa patronne mardi à la suite de l’évocation d’un rapprochement entre l’entreprise et la banque Belfius. Mais pas seulement. Du côté de la concurrence, le son de cloche est similaire. "A ce jour, nous n’avons pas de plan qui irait dans le sens de ce qu’Orange fait en France", souligne par exemple Coralie Miserque, porte-parole de Telenet.

©REUTERS

 → Le vrai enjeu? Plutôt la sécurisation des données : Rapprochement ne veut pas dire résultats. Dans les télécoms, malgré une hausse significative de la demande de connectivité de la part des utilisateurs constatée ces dernières années, les opérateurs semblent avoir du mal à transformer la tendance en résultats financiers par leurs actions. Pour ne prendre que deux indicateurs que sont l’excédent brut d’exploitation (ebitda) et le revenu moyen par utilisateur (ARPU), force est de constater que l’heure est plutôt à la relative stabilité qu’à la croissance, analyse un connaisseur. Résultat, les opérateurs explorent d’autres domaines d’activité. "Tout le monde essaie un peu tous les trucs." Mais quel sera donc le cheval gagnant? Pour un initié que nous avons contacté, cela ne fait pas doute, ce sera la sécurisation des données. "C’est là qu’il y a vraiment quelque chose à faire, pas dans la banque." Si les opérateurs sont déjà actifs depuis quelque temps dans la cybersécurité, "il est temps qu’ils fassent leur coming-out" en la matière.

 → Questions de régulation et de concurrence : Qui dit rapprochement entre monde bancaire et des télécoms, dit qu’il faudra "une évolution du paysage de la régulation en Europe qui est aujourd’hui sectorielle" (banque, énergie, télécoms,…), d’après Etienne de Callataÿ. Contacté sur un hypothétique mariage Belfius-Proximus, l’IBPT renvoie à son homologue des marchés financiers qu’est la FSMA, signe qu’il y a bel et bien un travail à accomplir en matière de coordination entre les différentes instances. Côté concurrence, une telle alliance amènerait évidemment à une immixion des autorités de la concurrence. Bref, on est loin d’une simple formalité sans conséquence.

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