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Ilham Kadri, CEO de Solvay:"La diversité, c'est beaucoup plus large que le genre ou l’origine"

Ilham Kadri: "Le QI est une commodité. Ce que je regarde, c'est l'intelligence émotionnelle".

Marcher, c’est bon pour la santé. C’est bon pour les interviews aussi. Entretien-promenade avec Ilham Kadri, la CEO de Solvay. "Je ne suis pas venue pour me promener, je suis venue pour échanger."

Le dimanche, Ilham Kadri le réserve à la famille. Son fils de quinze ans, son mari. C’est un peu différent cette fois, car la CEO de Solvay a pris la matinée pour une interview-promenade avec L’Echo. Désolé, Messieurs.

Elle nous donne rendez-vous au parc Léopold, en plein quartier européen à Bruxelles. On se retrouve devant la bibliothèque Solvay. Tiens donc. C’est ici qu’Ernest Solvay, le fondateur de l’entreprise, a inauguré au début du 20e siècle ses congrès de physique et de chimie. Einstein et une longue liste de prix Nobel en ont fait la renommée. "Marie Curie aussi", pointe Ilham Kadri, docteur en chimie. "Une femme parmi les hommes. Ça y est, je parle déjà de diversité. Au moins, on est tout de suite dans le sujet, pas vrai!?" Elle éclate de rire.

Avec le confinement, elle a redécouvert le plaisir de la marche. "J’habite à côté de la forêt de Soignes, alors j’en profite! La marche vous permet d'être plus ancrée. Physiquement et mentalement. J'aime."   

On prend par là? "Ok, je vous suis." Relax, Ilham Kadri a manifestement décidé de passer un bon moment. "Je ne suis pas venue pour une promenade. Je suis venue pour un échange. Je prends votre énergie, vous prenez la mienne. C’est ça qui m’intéresse dans la vie, rencontrer des gens." Waouh!, ça démarre fort.

"Je voyageais beaucoup, mais mal"

Depuis le mois de mars, le coronavirus cloue au sol cette éternelle nomade. "L’an dernier, j’ai été 200 jours en voyage. Mais le Covid m’a appris que je voyageais mal. Prendre un avion pour s’enfermer dans une meeting room et regarder des slides sur un mur, je ne ferai plus jamais ça. Ça n’a aucun intérêt, puisque je peux le faire de chez moi. En revanche, aller à la rencontre des gens sur le terrain, ça c’est important!"

"Le succès d'un leader se mesure au nombre de leaders qu'il fait éclore."

Fini, les salles de réunion, même après le Covid? "Certaines réunions sont importantes, car c’est là que se transmet l’énergie dont l’humain a besoin. Mais on peut faire beaucoup en virtuel. Pendant la crise, j’ai rencontré plus d’employés, d’investisseurs et de clients que jamais."

Rencontré, ou aperçu sur un écran? "Je parle de rencontres de qualité. Aujourd'hui, je rentre dans le salon de mes interlocuteurs, la discussion commence par les enfants, qui passent dans l’image. Vous entendez le chien qui aboie, on est dans une autre dimension. On est plus proches avec le virtuel, paradoxalement."

La veille, elle a visité une usine aux États-Unis. "C’était fantastique! Certains étaient connectés sur leur outil de production, d’autres à la maison. J’ai pu voir les ouvriers, les managers, tout le monde." Rien de faux dans tout ça? "Pas du tout. On a parlé de l’avenir de l’usine, de l’administration Biden. Sans préparation, sans slide. La vraie vie!"

On devine un grand sourire derrière le masque. Pas n’importe quel masque. "Il a été produit par un de nos clients, avec notre fibre polyamide qui vient de Solvay Brésil. Un textile anti-microbes, anti-bactéries. Voilà typiquement une opportunité Covid", glisse l’air de rien celle qui se définit comme "une optimiste par design".

Faire bouger les lignes

On revient un moment en arrière. Toutes ces réunions qui passeraient à côté de l’essentiel... Est-ce à dire que, depuis des décennies, les CEOs sont à côté de la plaque? "Mais on se le dit tous! Quand je parle avec mes pairs, on est bien d’accord qu'il faut changer notre manière de faire. Il y a une révolution en cours dans les méthodes de travail."

Dans la chimie, par exemple, les lignes bougent. "Notre industrie est très conservatrice. On suit le mouvement plus qu'autre chose. Eh bien c’est fini. Il y a deux semaines, une société américaine m'a appelée pour s'inspirer de notre politique du télétravail. Une société européenne inspire une société américaine. Aujourd’hui, on ose!"

Elle parle beaucoup avec les mains, Ilham Kadri. Avec le froid de décembre, elle enfile ses gants pour mieux poursuivre la conversation. "Cette crise nous dit: revenons aux bases. On tenait la santé et la sécurité sanitaire pour acquises. Mais non. On sait maintenant qu'un incident au fin fond de la Chine peut impacter la santé et l'économie mondiales."

Pour une entreprise comme Solvay, c’est plutôt bien, non? "À fond. Mais c’est une opportunité pour tout monde. Vous savez, en mars dernier, quand j’étais chief mask officer, je cherchais des masques et je n’en trouvais pas assez. J’ai appelé mon responsable IT et je lui ai demandé combien d’employés on pouvait mettre en télétravail et dans quel délai. Il m’a répondu 10.000, en six mois. Je lui ai dit: 'Je te donne une semaine.' Je vous laisse deviner le silence au bout du fil. Eh bien, il l’a fait en deux semaines. C’est incroyable ce qu’on a réalisé grâce ou à cause de cette crise. L’humain se sublime quand il le faut."

"La diversité, ce n’est pas quelque chose qu’on met dans le showroom. La diversité, ça se travaille. C'est beaucoup plus large que le genre ou l’origine."

On lui propose de poursuivre jusqu’au Cinquantenaire. « Ça marche », dit-elle, tout en énumérant les multiples risques brassés par cette crise pas comme les autres : la gestion des liquidités, la réduction des coûts, les investissements déjà lancés pour sortir plus forts de la crise, etc.

On lui demande quel est son truc quand elle veut décrocher, se vider la tête. Elle nous parle de yoga. "J’en pratique deux: l’un énergique, l’autre méditatif. C’est comme ça que je reste grounded and balanced, équilibrée et ancrée."

Elle aime tellement qu’elle a fait rentrer son coach chez Solvay, pour développer un programme de formations: pleine conscience, hygiène mentale, etc. "On en est à plus de 1.500 participants. Certains y associent leur famille. C'est génial!"

Diversité des pensées

Il y a du monde ce matin au Cinquantenaire, sportifs ou flâneurs. Ilham Kadri nous parle de culture d’entreprise. "Je n’ai jamais aimé les 'yes Ma’am'. Aucun intérêt. Quand on parle de diversité, on pense genre ou origine. Mais nooon!, c’est beaucoup plus large que ça. Je peux avoir les équipes les plus diverses en termes de genre ou d’origine, s’ils pensent tous de la même façon, à quoi ça sert? Dans une entreprise, il faut des compétences, des origines, des formations, des pensées différentes, divergentes même!"

On lui fait remarquer que Solvay n’est peut-être pas un modèle de diversité. Elle éclate de rire. "Disons qu’il y a du travail, c’est pour ça que je suis là. Ce sont les défis qui m’attirent. Je déteste conduire une voiture en mode automatique. Oui, il y a une transformation à mener chez Solvay et c’est bien dans ce but que le conseil est venu me chercher."

Au bon moment, semble-t-il. "Je terminais une transformation chez Diversey, l’entreprise que je dirigeais aux États-Unis. Et puis, c’est vrai que Solvay, ça me parlait. Non seulement j’ai épousé un Belge, mais je suis chimiste et c’est une référence dans le métier. En plus, à 20 ans, mon premier stage était chez Solvay, à Tavaux dans le Jura. Alors 30 ans plus tard, reprendre la direction de la société alors qu’elle a besoin d’une transformation culturelle forte, avoir l’occasion de l’impacter en lançant sa raison d’être, c’est unique!" 

Ah bon? Solvay, née en 1863, avait besoin d’une raison d’être?"Attention, Solvay, ce n’est pas Solvay Belgique. Durant les dix dernières années, on a racheté pas mal d’entreprises, dont Cytec aux États-Unis. C’est devenu notre premier pays de vente et en capital humain. Au fil du temps, Solvay était devenu un mélange de cultures qu’il fallait marier." 

“Pour moi, le QI est une commodité. Ce que je regarde, c’est l’intelligence émotionnelle.”

Devant nous, le chemin disparaît sous la boue. Héritage de la drache des derniers jours. "Pas grave, on continue", tranche-t-elle. Splitch, splatch. Elle développe. "Dans chaque transformation que j’ai menée, j’ai lancé ce chantier qui consiste à définir la raison d’être de l’entreprise. Chez Diversey, quand je suis arrivée, on nettoyait les bureaux et les cuisines. Quand je suis partie, on sauvait des vies. Vous imaginez l’impact sur la fierté des équipes? On a fait le même exercice chez Solvay: nous unissons les personnes, les idées et les éléments pour réinventer le progrès."

Ok, mais le job reste le même, non? Ce sont juste d’autres mots. "Non, plus que des mots, c’est la raison d’être qui change. Ce n’est pas du marketing, c’est de l’impact. Mark Twain a dit: les deux jours les plus importants de votre vie, c’est le jour où vous naissez et le jour où vous découvrez pourquoi. C’est vrai aussi pour les entreprises." 

Plein potentiel

Et vous, Ilham Kadri, pourquoi êtes-vous sur terre? "Il y a dix, douze ans, tout ce que j’avais fait jusque-là a commencé à avoir un sens. J’ai relié le tout. J’ai compris l’impact que je pouvais avoir, humainement et professionnellement. Je suis là pour faire grandir les gens, les amener à leur plein potentiel.”

À 51 ans, elle est en convaincue, "les entreprises de demain seront plus inclusives, plus diverses et, surtout, plus humaines." Leur responsabilité sociétale ira "bien au-delà de ce qu'on imagine aujourd'hui" avec ces deux mots. Leur rôle sera "holistique", englobant "aussi bien le climat que les ressources naturelles, la biodiversité et le bien-être, le vivre ensemble. Cela va devenir de plus en plus évident: on ne peut pas résoudre les problèmes sociétaux sans que les entreprises s'en emparent."

Elle précise aussitôt, "ceci n'est pas contraire au profit. Une entreprise qui n'est pas rentable n'est pas durable. Je ne dirige pas une association caritative, soyons bien clairs là-dessus. Oui, on restructure. On a fermé récemment une usine, on en fermera une autre bientôt. L’aéronautique va mal, on s’adapte. On ne peut pas défier la gravité. L'entreprise doit rester saine pour continuer." 

Et ça marche! Sa fierté résonne sous les arches du Cinquantenaire. "On sortira plus fort en cashflow que l’année dernière. On a non seulement coupé des coûts, mais on les a coupés de la bonne manière. Du coup, on a recommencé à investir depuis juillet, 60 millions d’euros dans les projets futurs. Tout en donnant un bonus Covid aux ouvriers, employés et cadres non exécutifs, 16 millions d’euros au total. C’est normal: on a le cash et ils ont abattu un boulot phénoménal. Je suis très fière d’eux. Si la société gagne, les employés gagnent aussi. C’est un cercle vertueux."

Ancrée

On évoque l’ascenseur social qu’elle a su prendre dans la vie. Elle s’arrête un moment, l’air étonnée. Son regard embrasse la ville. "L’ascenseur social? Bon, oui j’ai plus de ressources aujourd’hui que quand j’étais jeune à Casablanca. Ce n’est pas compliqué. Est-ce que je suis plus heureuse pour autant? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que mon ascenseur personnel a toujours fonctionné. Depuis toujours, je me sens ancrée.” 

Quand elle parle de sa jeunesse marocaine, c’est pour rendre hommage à sa grand-mère maternelle, Fatima. "On vivait toutes les deux, elle a beaucoup compté dans ma vie. C’est elle qui m’a portée pendant 17 ans, avant que je parte étudier en France. C'est grâce à elle que j'ai osé faire des choses. C'est elle qui m'a permis de trouver dans l'éducation une sortie."

Car tout part de l'éducation, enchaîne la Franco-marocaine. "Si je n'avais pas eu accès à une école publique de qualité à Casablanca, si je n'avais pas eu ces profs qui m'ont donné le goût d'aller plus loin, où est-ce que j'en serais aujourd’hui? Il faut mieux valoriser le travail de profs. Ils ont un impact énorme sur les enfants et leur futur."

Pas pleurer

"Donc oui, il faut avoir l’écosystème qui vous porte. Mais il y a aussi des choix individuels à faire. Il ne faut pas pleurer parce qu’il vous manque ceci ou cela. Il faut y aller, avoir une ambition et y croire. Personne n’est prédéterminé. Chacun est propriétaire de sa vie. À vous d’aller chercher ce que vous voulez devenir. Votre vie, ce n’est pas un film que vous regardez sur un écran. C’est votre film, vous en êtes le rôle principal. Il n’y a pas d’excuse à chercher."

"Prendre un avion pour s'enfermer dans une meeting room et regarder des slides sur un mur, je ne ferai plus jamais ça."

On quitte le Cinquantenaire et ses joggeurs pour redescendre vers le parc Léopold et ses promeneurs. La diversité revient dans la discussion. Se sent-elle une mission, un rôle-modèle sur ce terrain? "J'ai été très surprise du splash que ma nomination a provoqué l’an dernier en Europe. Une femme d’origine marocaine devient CEO d’une boîte cotée. On était en plein cliché. Aux États-Unis, j’étais CEO de Diversey à 46 ans, une boîte de 3,5 milliards de dollars et 10.000 employés. Ça n’a pas fait le même bruit. Bon, si ça peut aider une jeune fille de Casablanca ou de Bruxelles à se dire 'moi aussi, je peux y arriver', tant mieux! Mais je ne me lève pas tous les matins en me disant que je suis un modèle."

"La diversité, ce n’est pas pour le showroom", appuie-t-elle en levant son index ganté. "La diversité, il faut l'écouter. Parce que c'est bon humainement et parce que cela impacte positivement la bottom line. Les chiffres sont meilleurs quand une entreprise est diverse. Je parle de la diversité au sens large: de genre, d’origine, de pensée."

La diversité, ça se travaille, poursuit-elle. Il ne faut pas des mots mais des actes. "Cette année, on a décidé de porter le congé de maternité et de paternité à 16 semaines, partout dans le monde et quelle que soit l’orientation sexuelle du parent. Dans une vie, ces moments sont précieux. Vous imaginez le niveau d’engagement et de confiance lorsque le collaborateur revient après dans l’entreprise! Tout le monde sait que c’est un moment critique dans la carrière d’une femme, je l’ai vécu. Il est important pour une entreprise de ne pas les perdre à ce moment-là. C’est comme ça qu’on peut améliorer l’écosystème. En travaillant sur les causes, pas sur les symptômes."  

D’un seul coup, son histoire de culture d’entreprise devient plus concrète. "C’est ma mission chez Solvay, ancrer une culture d’entreprise moderne. Mon job, c’est de transmettre au prochain CEO une entreprise meilleure que celle dont j’ai hérité, dans le but qu’il ou elle fasse encore mieux, et ainsi de suite. Je suis dans un relais, je dois transmettre le bâton au suivant dans les meilleures conditions possible." 

L’inspiration

Retour au parc Léopold. "On va encore faire un tour”, indique-t-elle à son chief of staff qui depuis le début veille sur elle, à vingt mètres de distance.

Et quand elle recrute, Ilham Kadri, que regarde-t-elle en priorité? La réponse fuse, sans attendre la fin de la réponse. "La personnalité. Je regarde les yeux. Je cherche la petite flamme qui fait toute la différence. Bien sûr, il faut le bagage. Mais pour moi, le QI est une commodité. Ce que je regarde, c'est l'intelligence émotionnelle."

Ce n’est pas exactement la norme parmi les CEOs, fait-on remarquer. "Parce qu'on est tous formatés! Les écoles de business imposent de porter un costume bien précis, on devrait au contraire permettre aux CEOs d’être eux-mêmes."

On se rapproche de la grille du parc. Elle place un dernier développement. "L’empathie prend une place de plus en plus importante dans le management des entreprises, et c’est très bien. C'est une question d'équilibre. L'agilité humaine, la compréhension des autres, c'est essentiel. Un leader, homme ou femme, doit être empathique. Parce que le leadership, c'est faire en sorte que les autres, autour de vous, donnent le meilleur d'eux-mêmes. Le succès d'un leader se mesure au nombre de leaders qu'il fait éclore."

Fin de la balade. Remerciements réciproques. Ilham Kadri s’en va rejoindre sa famille. Ilham. "L’inspiration" en arabe.

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