interview

Thierry Vanlancker, CEO d'AkzoNobel: "Les Pays-Bas sont chauvins. C'est leur point fort"

©Kristof Vadino

Désigné il y a trois ans à la tête du géant néerlandais des peintures AkzoNobel, le Gantois Thierry Vanlancker a effectué la majorité de sa carrière à l'étranger. Mais il est resté "complètement belge".

Lorsqu’on l’interroge sur les raisons qui l’ont poussé à opter pour des études d'ingénieur en chimie, Thierry Vanlancker répond qu’il a également étudié la philosophie, une autre de ses passions. La philosophie des sciences, plus particulièrement. "Comme j’avais le malheur d’être bon en mathématiques et en sciences à l’école, j’ai également fait aussi des études d’ingénieur. Pourquoi en chimie? Je ne sais pas trop… "

Ce Gantois au rire facile vivant aujourd’hui à Amsterdam est inconnu en Wallonie. Il fait pourtant partie du cercle restreint des patrons belges qui dirigent de grosses entreprises internationales. Thierry Vanlancker est CEO et président du géant AkzoNobel, le numéro trois mondial des peintures et revêtements, présent à la fois dans le décoratif et l’industrie. Un groupe qui pèse 9,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires et dont certaines des sociétés parentes, comme Sikkens, ont plus de deux siècles d’existence.

Après une longue carrière chez le chimiste américain DuPont, où il mène plusieurs opérations de scission, c’est en 2016 que ce quadrilingue qui s’avoue fan absolu de Bob Dylan intègre le groupe néerlandais, où il prend la tête de la branche chimie de spécialité, dont AkzoNobel veut se défaire. Moins d’un an plus tard, il se voit propulsé à la tête de l’entreprise dans la foulée de l’offre d’achat avortée de l'américain PPG Industries et du départ, pour raisons de santé, du CEO Ton Büchner.  Son objectif? Améliorer la rentabilité, "qui était nettement plus faible  que celle de nos concurrents", Sherwin-Williams et PPG, respectivement numéros un et deux mondiaux du secteur. "On est arrivés très proche du but ambitieux de 15% de rentabilité en 2020. Aujourd’hui, AkzoNobel est un groupe moderne qui a fait en trois ans un parcours de dix ans. Il y a eu des changements d’activité, des restructurations, une gestion des coûts plus adaptée, on a peu de dette… On s’est finalement séparés des activités chimiques, alors que j’étais arrivé dans le groupe pour les gérer".

"AkzoNobel est un groupe moderne qui a fait en trois ans un parcours de dix ans".

Comment explique-t-il ces grands mouvements de scissions, acquisitions et autres fusions qui agitent la chimie et d’autres branches? "Il y a quinze ans, une entreprise, surtout cotée, devait être un conglomérat, parce que l’action de cette société avait une certaine stabilité", analyse Thierry Vanlancker. On était à la fois dans l’agriculture, les peintures, la chimie lourde… Tout était cyclique, mais si on avait réparti un peu dans tous les paniers, il y avait une certaine stabilité. Cela, les investisseurs n’en veulent plus. Aujourd’hui, c’est l’actionnaire qui décide où il met exactement son argent. Les grands actionnaires ont de plus en plus la fonction d’un conglomérat dans le temps". Les grandes entreprises se sont donc séparées de nombreuses activités, tout en améliorant la rentabilité des branches qu’elles ont conservées : "Une bonne chose, car avant, dans un conglomérat, chacun pouvait se cacher derrière les autres".

Une deuxième vague

Le CEO pense que le mouvement n’est pas achevé et qu’une deuxième vague se profile. "Il va y avoir d’autres recompositions. Il y a pas mal d’industries de taille moyenne. Certaines vont vouloir s’unir pour avoir une échelle plus grande". À ses yeux, c’est d’ailleurs ce qui manque à l’Europe: "Coincée entre des Américains qui ne savent plus où ils sont, et une Chine qui s’affirme de plus en plus, l’Europe sera mieux servie avec des grands leaders mondiaux.  Elle en est capable, alors qu’elle a la même inventivité que les USA et qu’elle a une vision en matière de développement durable. Mais sa stratégie industrielle et économique est lente".

"Coincée entre des Américains qui ne savent plus où ils sont, et une Chine qui s’affirme de plus en plus, l’Europe sera mieux servie avec des grands leaders mondiaux".

La crise du Covid-19 pourrait-elle bouleverser tout cela et mener à d’autres scénarios? Le patron d’AkzoNobel se montre sceptique. "Bien sûr, les visioconférences sont mieux acceptées et s’avèrent plus efficaces dans certains cas. Mais je ne crois pas trop à une grande transformation. Si un vaccin arrive, on reviendra vite au monde d’avant, même si on supprimera sans doute les voyages inutiles et que d’autres façons de travailler vont s’établir. Par contre, la crise économique sera profonde dans les 18 mois, que ce soit dans l’aéronautique, le tourisme ou la restauration".

Pour leur part, les grands groupes ont déjà bien évolué et intégré les notions de responsabilités sociale et environnementale, selon Thierry Vanlancker: "Les grandes entreprises chimiques sont davantage  contrôlées et s’autodisciplinent de plus en plus. Non seulement parce que les gens en leur sein le veulent réellement, mais aussi parce que cela coûte cher, notamment en terme de correction d’image. Les grosses sociétés ne peuvent plus se permettre d’être de grands pollueurs".

©Kristof Vadino

Dans la décoration par exemple, les peintures, à base de solutions aqueuses, "n’ont plus rien à voir avec ce qui existait il y a 20 ans au niveau de la santé et de l’environnement", explique Thierry Vanlancker. "Dans le marché industriel, pour les revêtements,  on utilise de plus en plus de poudres qui n’ont plus besoin d’eau. Ces poudres avaient besoin de 150 degrés pour leur application, on descend vers 120 degrés et on veut aller en-dessous de 100. Il y a beaucoup d’innovation. On a démarré une collaboration avec des start-ups et des universités: 300 entreprises avec des idées énormes! De nouveaux procédés basés sur la biologie, par exemple. Nous travaillons avec le Rijksmuseum à Amsterdam pour la rénovation de la Ronde de nuit de Rembrandt. Nous utiliserons ces connaissances pour reformuler les peintures pour l’automobile et l’aéronautique".

"Nous travaillons avec le Rijksmuseum à Amsterdam pour la rénovation de la Ronde de nuit de Rembrandt. Nous utiliserons ces connaissances pour reformuler les peintures pour l’automobile et l’aéronautique".

"Les jeunes ne veulent plus travailler pour une entreprise qui n’aurait pas ses affaires en ordre", conclut-il. "C’est un grand changement par rapport à la génération précédente. Avant, on regardait juste le salaire et la valeur du poste". Il aurait pu ajouter : ainsi que le pays de travail. À ce propos, comment vit-il son nouvel exil aux Pays-Bas, lui qui est déjà passé en Suisse, aux États-Unis où sont nées ses deux filles, en Allemagne et en France? "Je n’ai travaillé que les cinq première années en Belgique. Mais je me sens complètement belge. On peut enlever l’homme du pays, mais pas le pays de l’homme. Les Pays-Bas sont vraiment très différents de la Belgique, alors même que je suis Flamand. Cela n’a rien à voir. Par exemple, ils se comportent comme un seul pays. Ils se retrouvent très vite pour aller de l’avant. C’est leur point fort. Ils sont chauvins et pensent un peu que la Hollande est la plus grande nation sur terre (rires). En Belgique, au contraire, il est mal vu d’être trop fier. Pour le reste, ils n’entendent rien à la situation politique belge et ne comprennent pas que l’on n’ait pas de gouvernement..."

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