Le blanchiment d'argent en hausse dans la construction

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Selon des données compilées par la Ctif, 223 millions d’euros de transactions suspectes liées au phénomène des sociétés de compensation ont été effectuées en 2019, contre 198 millions en en 2018. Les autorités judiciaires veulent mettre les grandes entreprises devant leurs responsabilités.

Malgré les plans de lutte contre la fraude sociale et les quelques moyens déployés par la justice belge, le phénomène des "filières brésiliennes" devenu celui des "sociétés de compensation" ne cesse de s’aggraver, dans le secteur de la construction principalement, mais aussi du nettoyage, apparaît-il.

Selon des chiffres compilés par la Ctif (Cellule de traitement des informations financières) et obtenus par L’Echo, 223 millions d’euros de transactions douteuses ont été repérées en 2019 sur 144 dossiers renvoyés aux autorités judiciaires. En 2018, le montant s’élevait à 198 millions d’opérations suspectes sur 121 dossiers renvoyés vers la justice. Les chiffres des années précédentes sont jugés moins précis par la Ctif. Il y a de fortes chances que ces sommes ne soient que la partie émergée de l’iceberg, la Ctif pouvant toujours passer à côté d’autres transactions. "Le phénomène ne diminue pas, au contraire, il augmente légèrement", constate une source à la Ctif.

Plateformes de transit

Ces chiffres – colossaux – ne signifient pas systématiquement que des dossiers judiciaires seront ouverts, précisent des sources judiciaires, mais ils sont un indicateur clair de la progression d’un phénomène criminel connu sous le nom de "filière brésilienne, qui au fil du temps est devenue la technique de la compensation", poursuit l’instance chargée de repérer les mouvements d’argent douteux. C’est principalement elle qui sert d’alerte à la justice, mais aussi de tamis.

La Ctif chronique le phénomène depuis des années. Dès 2014, elle le mettait en exergue. Dans son dernier rapport en date, celui de 2018, elle expliquait ainsi: "La Ctif constate de manière croissante que plusieurs sociétés agissent en réseau en tant que plateformes de transit dédiées au blanchiment de capitaux issus de diverses formes de criminalités sous-jacentes."

"Le système est bien rodé et, le temps que nous, justice, ayons l’info, les comptes sont déjà vides."
Une source judiciaire

Un "win-win" criminel

Le principe des sociétés de compensation est le suivant: il est le fruit d’une alliance entre des acteurs de la fraude sociale dans le bâtiment et ceux de domaines plus classiques de la criminalité comme par exemple le trafic de stupéfiants. Ces derniers disposent en masse de cash à blanchir d’urgence. Les premiers disposent du moyen de les blanchir. C’est une forme d’accord "win-win" qui est ainsi scellé, une double criminalité. "On parle de sociétés constituées sur le pouce. Lors de leur première année d’existence, elles récupèrent sur leurs comptes en banque des millions qui partent vite en cash pour payer des ouvriers sur les chantiers. Cela prend de trois à six mois et, le temps que la TVA et l’ONSS comprennent, il est trop tard. Le système est bien rodé et, le temps que nous, justice, ayons l’info, les comptes sont déjà vides et l’on ne peut plus saisir. Le temps judiciaire est bien trop lent. On n’arrive pas à limiter le phénomène", commente une source judiciaire qui suit ces affaires de très près.

Le nom de "filières brésiliennes" vient du fait que, souvent, les acteurs de ces fraudes à grande échelle sont… de nationalité brésilienne, travaillant sous de fausses identités portugaises.

Un phénomène surtout bruxellois

C’est en grande majorité à Bruxelles que le phénomène se déroule car les délinquants savent bien que la justice y est désarmée, notamment le tribunal de l’entreprise qui doit faire face à un nombre important de radiations de société.

Pourtant, les autorités, conscientes du problème, tentent de prendre les choses en main. Le parquet fédéral dispose de magistrats spécialisés qui mettent les mains dans le cambouis. Les auditorats du travail ainsi que les parquets ne sont pas en reste. Pourtant, les enquêtes sont laborieuses car les sociétés impliquées forment des amas tentaculaires et il est difficile de parvenir à saisir des fonds avant qu’il ne soit trop tard.

Parmi les dossiers récemment traités, on retrouve ainsi celui d’un Brésilien placé sous mandat d’arrêt à Nivelles, dont le "métier" était de blanchir l’argent de la construction. L’homme œuvrait sous 21 fausses identités et était gérant de droit de 11 sociétés qui ont servi à faire transiter vers la Chine de l’argent issu, selon l’auditorat du travail de Bruxelles, du trafic de stupéfiants. La plupart de ces sociétés ne servaient qu’à blanchir l’argent. Pris sur le fait, l’homme a accepté de signer une transaction pénale contre de précieuses informations.

On note aussi un important dossier concernant la société de nettoyage uccloise Handy qui a vu la condamnation, en juin, de plusieurs ressortissants brésiliens dont des anciens footballeurs professionnels du KV Mechelen ou d’Alost. L’enquête a démontré que 10 millions d’euros avaient transité via les comptes de 49 sociétés-écran et des gérants de paille de celles-ci.

Il s’est également avéré que beaucoup de ces sociétés frauduleuses interviennent sur des chantiers publics. Pour la plupart des acteurs du monde judiciaire, une intervention du monde politique est nécessaire pour réussir à juguler le phénomène pourtant connu mais si dur à traiter.

bâtiment
Les géants du BTP critiqués

Dans le phénomène des filières brésiliennes, il est un acteur particulièrement critiqué, anonymement, par tous les magistrats que nous avons interrogé: il s’agit des géants belges du bâtiment. En effet, en recrutant des sous-traitants qui, eux-mêmes font appel à des sous-traitants qui font de la fraude sociale, certains participent, de loin, à l’entretien d’un schéma de délinquance. "Il y a un problème et je ne sais pas comment le régler. Il faut fermer le robinet et la réponse doit être politique. Il y a une responsabilité des grandes sociétés de construction et de nettoyage. Mais leur objectif est de faire du bénéfice", soupire un haut magistrat spécialisé. La justice tente cependant de confronter ces grandes entreprises. Ainsi, par exemple la semaine prochaine, CFE Bâtiment Brabant Wallonie SA, filiale de CFE, sera jugée à Bruxelles pour faux, dans le cadre d’une chaîne de sous-traitance dans un chantier de construction d’immeuble à Uccle. Les géants du BTP que nous avons sollicité n’ont pas répondu à nos demandes. Contactée, la Confédération Construction assure se battre depuis des années "pour un durcissement de toutes les conditions pour arriver à une concurrence loyale et des pratiques loyales de toutes les entreprises et tous les acteurs actifs dans la chaîne de construction". Elle parle d’une"priorité absolue"et appelle à "tous ensemble collaborer pour lutter contre les abus et la fraude."

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