interview

Gaëtan Hannecart, CEO de Matexi: "La manière de penser l’habitat peut tuer la vie en commun"

©siska vandecasteele

"À 56 ans, j’ai habité dans une douzaine d’endroits. J’adore les quartiers qui ont un cœur qui bat. Ils devraient être l’élément essentiel de toute réflexion sociétale et urbanistique". Interview-promenade avec Gaëtan Hannecart, le CEO de Matexi.

Quand on a parlé d’interview-promenade à Gaëtan Hannecart, très vite il a essayé d’esquiver la forêt, wallonne ou bruxelloise. En motivant que ce n’était pas n’importe quel quartier où il voulait planter notre balade. Et que oui, il y aurait moyen d’y déambuler dans la verdure en respectant les distances. Au final, on l’avoue: la découverte valait vraiment le détour jusqu’à Anvers. 

D’autant qu’en ce matin de lent déconfinement, la ville, aux abords du ‘t Groen Kwartier, non loin de la gare de Berchem, semble encore un peu endormie, douce et accueillante. On a pris nos marges, histoire d’arriver à l’heure. Avant l’entrée en scène du patron de Matexi, on a le temps de sentir les lieux: 8 hectares de ruelles et d’immeubles réaffectés ou neufs en brique rouge. Tout est feutré. Ça discute, ça circule, surtout à vélo, ça joue, ça déambule paisiblement.

A l’angle d’une ruelle latérale, on devine l’enseigne de Stokers, une brasserie-centre d’affaires réaménagée dans un ancien pavillon centenaire de l’hôpital militaire. 

Des Andes à Grimbergen

Quinze minutes plus tard, notre invité pointe le nez. À peine posé, il entre dans le vif du sujet. "Pour comprendre l’importance que j’accorde à ce quartier, je dois expliquer mon trajet personnel: croisement d’un père carolo et d’une mère bruxelloise, je suis né près d’ici. Je suis même venu chez les scouts dans ce quartier. Depuis ma naissance, en 1964, j’ai déménagé une douzaine de fois. Les lieux que j’ai le plus appréciés, c’était toujours des quartiers où il y avait de l’interaction, de la cohésion entre les habitants, où l’énergie circulait sans être canalisée, sans hiérarchie. Des quartiers avec de la verdure, des services de proximité, où on se sentait naturellement en sécurité. Un quartier dans une ville, s’il fonctionne bien, c’est un peu comme un village traditionnel. Mais pour ça, il faut qu’il y ait un cœur, une identité partagée".

"Mon rêve, c’est de quadriller la Belgique en plus ou moins 2.000 quartiers et villages autonomes de 500 mètres de rayon ."
Gaëtan Hannecart
CEO de Matexi

Le propos monte d’un cran: "Récemment, durant une journée de débats organisée par l’ULB, j’ai échangé quelques idées avec Benoît Frydman, professeur de philosophie du droit. Il posait notamment la question de savoir si on aime ce qui est bien ou si on trouve que quelque chose est bien parce qu’on l’aime. Je n’ai pas la réponse; mais cette ambiance de quartier(s) m’a toujours fait vibrer. Je l’ai ressenti à Anvers puis à Leuven, quand j’y étais étudiant, ensuite à Londres et à Cambridge aux USA. À Stuttgart, où j’ai pourtant aimé travailler, je n’ai pas retrouvé cette énergie. Et ça m’a manqué sans que je comprenne pourquoi. C’est lors d’une expédition à cheval et à la belle étoile dans la cordillère des Andes que la pièce est tombée: on a parlé de ça avec mon compagnon de balade et il m’a renvoyé vers un architecte-urbaniste d’origine polonaise, qui travaillait à Miami. Il m’a suggéré de le rencontrer. J’ai donc pris un avion et je suis allé à sa rencontre. J’étais depuis un an à peine chez Matexi. C’est cet architecte, Maciej Mychielski, qui m’a vraiment fait prendre conscience de l’importance vitale de cette notion de quartier. C’est alors que j’ai pris la pleine mesure de l’urgence à (re)penser la ville autrement."

©siska vandecasteele

Notre compagnon de balade est sur orbite. "J’habitais à Grimbergen quand j’ai rencontré Maciej. Il m’a démontré que ma maison d’alors était une aberration: elle avait une double porte de garage donnant sur la rue. Ma porte d’entrée – voordeur en flamand – n’était pas devant, mais sur le côté; et le tout était entouré d’une clôture, comme la plupart des voisins. Tout pour se couper du monde…"

Au loin, les enfants crient, rappelant que le quartier qui nous accueille quelques heures ne s’en laisse pas conter si facilement. Il est temps de partir en balade. 

La Belgique découpée en quartiers

"Mon rêve, reprend Gaëtan Hannecart, c’est de quadriller la Belgique en plus ou moins 2.000 quartiers et villages autonomes de 500 mètres de rayon qu’on peut parcourir en une dizaine de minutes à pied et qui regrouperaient chacun 1.000 à 3.000 foyers autour d’activités et de services de proximité. Ces quartiers, avec leurs spécificités propres, comme Châtelain versus Matongé à Ixelles ou Chinatown versus Mayfair à Londres, seraient la cellule de base pour toutes les décisions importantes en matière d’urbanisme, sociologie, services, sécurité. La globalisation inconditionnelle qui standardise à outrance, avec les mêmes enseignes voire façades et moquettes partout, c’est une machine sournoise qui tue la vie et la diversité naturelle. Mais autant j’aime ce concept de quartier, autant, pour mes temps libres, je recherche plutôt les grands espaces vierges – la mer, la montagne, la forêt ou les déserts – pour respirer. Des zones où on retourne à l’élémentaire, où c’est la nature qui est la plus forte." 

"Plutôt qu’une liste fermée et réductrice qui impose quel type d’activité doit accueillir un terrain, je suis partisan d’une liste ouverte qui précise plutôt ce qu’on ne pourra pas y faire."
Gaëtan Hannecart
CEO de Matexi

Sur le seuil du porche principal du ‘t Groen Kwartier, un ouvrier enclenche son tueur de dialogue: un bruyant souffleur de feuilles qui jure tout particulièrement dans la cadre. Notre invité hausse le ton pour rivaliser avec l’intrus mécanique. On perd le fil et on se dit – un bref instant - que la forêt est décidément plus facile. 

Développer l’existant. Y retisser du lien

Notre interviewé reprend: "Un journaliste m’a un jour demandé quelle était la décision la plus importante de ma vie professionnelle. Je suis convaincu que ce fut, en 1996, d’oser abandonner, poussé dans le dos par une décision politique, le métier de lotisseur pour orienter l’entreprise vers celui de développeur de quartiers. Le Beton Stop (stop au béton) récemment confirmé par la Région flamande – mais qui fait aussi son chemin en Wallonie –, c’est un cri du politique dont il faut bien sûr nuancer la mise en œuvre. Surtout là où le tissu bâti n’a pas la masse critique pour éviter que les gens prennent leur voiture pour le moindre besoin. Mais passé le diktat, on peut lui donner du sens: ça oblige à être créatif, comme quand la grand-mère Vande Vyvere – une femme, en plus! - a décrété avant la Seconde Guerre mondiale, alors que tout son cercle rapproché était encore agricole, que ses enfants feraient des études. Elle est passée pour une illuminée, mais ça a été le tournant pour les générations suivantes qui ont fondé l’entreprise familiale."

©siska vandecasteele

Le patron revient au présent: "Là, c’est la cour intérieure de l’hôtel August, qui rouvre également aujourd’hui." On prolonge la balade vers une ruelle parsemée de terrasses et de commerces. Avec la beauté du lieu et sa convivialité, on en oublie les distances toujours de rigueur. L’occasion, pour notre interlocuteur, de rappeler qu’il a été parmi les premiers Belges à contracter la Covid-19, dès février. "J’ai prévenu tous ceux que j’avais croisés, dont plusieurs patrons belges et quelques journalistes."

On lui demande ce qu’il pense du travail à domicile. Il esquive: "Arrêtons de figer à outrance et jusque dans le moindre détail ce qu’on peut faire ou ne pas faire à tel ou tel endroit avec la lunette du présent. Qui dispose d’une boule de cristal pour prédire quelle fonction – logement, bureaux, commerces, services, loisirs – doit se trouver à quel endroit demain et dans plusieurs décennies? Un bâtiment a une durée de vie qui dépasse largement l’horizon d’une affectation. Il doit être pensé flexible, en harmonie avec son environnement. Regardez ce qu’on a réussi à faire avec ce vieil hôpital. Ce projet a redynamisé tout le quartier environnant. Si, en plus, on pense affectations à long terme, alors tout devient possible."

On rappelle que les règlements sont souvent contraignants en la matière… "Plutôt qu’une liste fermée et réductrice qui impose quel type d’activité doit accueillir un terrain, je suis partisan d’une liste ouverte qui précise plutôt ce qu’on ne pourra pas y faire. Une activité polluante ou bruyante à proximité de logements, par exemple. Croire qu’on a la capacité de prédire quelle sera la meilleure fonction pour un lieu précis dans 10 ans ou plus est d’une prétention folle. C’est pour ça que le quartier comme mètre étalon ou 'building-block' prend tout son sens. Un bon quartier comporte quatre dimensions: l’accessibilité et la mobilité douce à l’intérieur, la qualité du bâti, des voiries et des espaces verts, la qualité des services et commerces disponibles et, finalement, le profil des gens qui y vivent et leur interaction. Ce sont ces quatre éléments qui, ensemble, déterminent son identité. Prenez le quartier du Marais à Paris: quelle réussite!"

Se loger, ce droit inaliénable galvaudé

On lui fait gentiment remarquer que les prix qui y sont pratiqués excluent d’office une large frange de la population. Vient alors sur la table la notion de logement social… que le patron de Matexi balaie d’un revers de la main: "Cette notion même de logement social est une aberration, une stigmatisation qui crée un clivage entre les citoyens. Pour moi, le droit au logement est fondamental et devrait aller de soi. Les pouvoirs publics ne devraient d’ailleurs pas avoir à développer ni à gérer avec les moyens du bord un parc croissant de logements sociaux souvent en piteux état. Laissons les investisseurs privés s’endetter pour mettre sur le marché un type d’habitat accessible au plus grand nombre. Et pour ceux qui ne peuvent pas y accéder financièrement, la formule la plus fonctionnelle est pour moi l’allocation 'logement', calculée selon le profil des personnes qui en ont besoin là où elles doivent continuer à tisser du lien à proximité de leur emploi et de leur noyau familial. Il faut faire confiance aux gens, les laisser choisir ce qui est le plus pertinent pour eux."

Gaëtan Hannecart brandit alors l’étendard: "Qu’on arrête de critiquer la Belgique! C’est un pays fantastique, qui regorge de possibilités et où on vit relativement bien malgré toutes les incohérences. Je suis néanmoins convaincu que, quel que soit le rôle qu’on remplit, chef d’entreprise ou politicien, ce qui est important c’est d’avoir une vision claire qu’on peut coucher sur quelques pages. Si c’est un long document, la vision perd de sa force."

Tenir un cap à long terme

On passe devant la chapelle de l’hôpital. Désacralisée, elle a été transformée en restaurant gastronomique par le chef Sergio Hermans, après son départ du Oud Sluis triplement étoilé et gratifié d’un 20/20 au Gault-Millau.

©siska vandecasteele

Mais là aussi, lourde porte de bois: le restaurant The Jane ne rouvre ses portes qu’à partir de ce soir. Et tout est déjà complet pour des mois… "Je ne viens pas assez souvent manger ici. Ils ne me reconnaissent pas…", lâche-t-il, sourire en coin.

"Une entreprise familiale, c’est un peu comme un élastique. Il faut tirer sur l’élastique jusqu’à ce qu’il change de couleur, et alors le relâcher un peu, sinon il casse."
Gaëtan Hannecart
CEO de Matexi

Avant de reprendre le fil: "Ce qui coince aujourd’hui pour construire la société à long terme, c’est le rythme et les ruptures des législatures. À chaque législature, on repasse les plats. Pour des projets à long terme, c’est mortifère. C’est pour ça aussi que j’apprécie les entreprises avec un ancrage familial. Quand il y a une bonne gouvernance en place, c’est puissant. Même si l’activité évolue, on tient le cap tout en gardant la capacité de se réinventer en cours de route. Nous fêtons ce 10 juillet le 75e anniversaire de l’entreprise. On est passé de marchand en terrains agricoles à lotisseur, puis à constructeur de maisons individuelles pour devenir il y a 25 ans développeur de quartiers".

On lui fait remarquer que le patron qu’il est, comme celui d’une société cotée en Bourse, doit garantir un retour sur investissement à ses actionnaires, même familiaux. "Ma réflexion a évolué depuis 25 ans: aujourd’hui, le cadre dont je ne veux pas sortir, c’est la sécurité et l’intégrité. Et à l’intérieur de ce cadre, la profitabilité n’est qu’un des trois ingrédients, à côté du respect des personnes et de l’environnement. Quand une entreprise contribue positivement à une cause écologique et sociétale, comme l’aménagement de quartiers, et qu’en plus elle dégage du profit, cela lui permet juste d’accélérer et améliorer la réalisation de cette cause."

Le beau-fils

On insiste, côté chiffres… Aujourd’hui, Matexi est valorisée à plus de 400 millions d’euros: en 2016 déjà, Bénédicte, l’épouse de notre compagnon de balade, Bruno Vande Vyvere et lui-même avaient en effet racheté pour 123 millions d’euros les 33% de parts encore détenues par leur oncle Philippe. Sur le plan familial, tout n’a pas toujours été simple. On demande au beau-fils Vande Vyvere comment il est parvenu à prendre les rênes d’une société familiale de Flandre orientale (Waregem) qui fait partie du top 100 des plus fortunées du pays sans éveiller la méfiance de sa belle-famille. Il répond, sans même ciller: "D’abord, je répète qu’il faut avoir une vision. Mais une entreprise familiale, c’est un peu comme un élastique. Il faut tirer sur l’élastique jusqu’à ce qu’il change de couleur, et alors le relâcher un peu, sinon il casse. Ensuite, il faut recommencer… et tirer un peu plus fort, en sachant jusqu’où on peut aller trop loin. Dans aucune famille, les choses ne se font facilement avec tout le monde, surtout si on est nombreux à devoir adhérer au même projet. C’est d’ailleurs tout à l’honneur de feu mon beau-père, Christian Vande Vyvere, ce que je vais dire: au début, la cohabitation fut franchement difficile. J’étais l’intrus. Mais au bout de quelques années, mon beau-père est devenu un de mes plus fervents supporters."

Next generation

On lui demande si la transmission à la génération suivante est déjà sur les rails. "Bien sûr, puisqu’on pense long terme. Il y a six successeurs potentiels en train d'étudier ou de se tailler une vraie expérience professionnelle hors du groupe. Mais rien n’est encore finalisé. Le plus important, c’est d’être clair sur le lien entre famille et entreprise. L’entreprise est-elle au service de la famille ou l’inverse? Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix, mais c’est d’autant plus important en cas d’arbitrage important à faire. Cela fait plus de 20 ans que je travaille avec mon beau-frère, très impliqué lui aussi à tous les niveaux. Et pour nous, c’est clair: nous sommes au service de l’entreprise. Et quand j’étais administrateur chez Cofinimmo ou chez RealDolmen, c’était la même chose."

"Exigeant… mais correct "

Sur le plan personnel, on rappelle à Gaëtan Hannecart qu’on lui prête une réputation de patron dur. Il rétorque directement "exigeant mais correct". Il ajoute s’être déjà séparé d’excellents éléments qui manquaient d’humanité pour diriger. Il dit aussi particulièrement apprécier les femmes dans l’entreprise, même si elles y sont encore trop rares. "Intellectuellement, je n’aime pas la notion des quotas imposés. Mais d’un point de vue pragmatique, ils ont fait évoluer les choses dans le bon sens. Je l’ai vécu chez Cofinimmo et chez RealDolmen, où j’étais administrateur. Quand on prend la peine de chercher, on découvre des femmes brillantes."

Reste, comme point d’orgue de notre balade, la question du rêve à accomplir encore. "J’aurais besoin de plusieurs vies pour réaliser tout ce que j’aimerais encore faire. J’ai, au sens figuré et propre, une âme d’explorateur et d’ingénieur: j’aime découvrir de nouvelles idées, m’attaquer à de nouveaux projets, solutionner des problèmes et, en même temps, j’aime découvrir des contrées et des gens inconnus." Ses coups de cœur: Chili, Nouvelle-Zélande, Alaska, Ecosse, Botswana, Namibie. Entre autres…

Instantanés

La plus grande frustration : "Comprendre qu’un accident va se produire sans parvenir à le faire comprendre ou le faire éviter à mon entourage. Mais une fois que l’accident s’est produit, je suis dans l’action. On ne peut plus rien faire pour l’éviter; donc je gère et on passe à autre chose".

La plus grande déception : "Ma première expérience à l’international en 1995, en Pologne, avec notre filiale Sibomat. Essayer de redresser un projet mal embarqué et finalement devoir décider de l’abandonner. On est néanmoins retourné en Pologne 15 ans plus tard (2010) après avoir fortement grandi en Belgique. Reculer pour mieux sauter, ce n’est pas évident…"

La plus grande satisfaction : "Avoir pu trouver un épanouissement tant dans la sphère professionnelle, au travers de Matexi (et de quelques entreprises où je suis administrateur), que dans les sphères sociétale (Guberna, YouthStart, Itinera) et familiale. J’ai une magnifique famille. Nos quatre filles ont toutes fait des études, sont autonomes et se débrouillent bien."

Le modèle humain: "J’ai une immense admiration pour Douglas Tompkins, le patron-fondateur de The NorthFace et Esprit. Il a remembré des terres au Chili et en Argentine – pas loin d’un million d’hectares - dans le seul but de réparer et préserver la biodiversité existante pour les générations futures. On devrait établir un prix Nobel pour la conservation de la nature et des paysages et il devrait le recevoir. A titre posthume car malheureusement il est mort d’hypothermie lors d’un accident en kayak au Chili il y a cinq ans." 

©siska vandecasteele

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés