Les Compagnons du Devoir ne connaissent pas la crise

Face au décrochage des jeunes, les Compagnons du Devoir proposent des formations manuelles très prisées, y compris dans les technologies avancées.

À la recherche d’une formation solide dans les métiers manuels avec, à la clé, la garantie de trouver un emploi? Dans ce cas, il faut vous adresser aux Compagnons du Devoir et du Tour de France, une institution née au temps des bâtisseurs de cathédrales mais qui n’a rien perdu de sa pertinence et de son actualité, surtout en ces temps de crise où l’emploi est devenu une denrée rare. Pour les Compagnons, "un manuel, c’est un intellectuel qui sait se servir de ses mains". La maxime a fait mouche chez les employeurs également, qui apprécient l’excellence des formations prodiguées. "Au point que les compagnons sélectionnent leurs employeurs et non l’inverse", souligne Xavier-Laurent Petit, qui vient de publier une étude sur le sujet ("Un très bon Plan", éditions Globe).

Chaque année, environ 10.000 jeunes âgés de 15 à 25 ans sont formés par les Compagnons, principalement en France mais aussi en Belgique. Pour 6.500 d’entre eux, la formation se passe au sein des 40 Centres de formation d’apprentis (CFA) et des 38.000 entreprises partenaires. Quant aux 3.500 autres, ils accumulent de l’expérience sur le terrain pendant leur fameux "Tour de France". Après trois années de formation (pour laquelle l’accès est gratuit), le jeune accède au statut d’aspirant. On lui offre alors la possibilité d’accomplir un périple de minimum trois ans où il alternera travail et rencontres au sein de maisons communautaires.

Les "itinérants" sont reçus et hébergés dans l’une des 84 maisons d’accueil des Compagnons en France. Avec le temps cependant, les Compagnons sont sortis du périmètre de l’Hexagone. Aujourd’hui, ils sont nombreux à faire le choix d’un tour du monde. Soixante pays reçoivent ces itinérants au long cours, parfois tout près (Belgique ou Allemagne), mais de plus en plus souvent hors d’Europe (Australie, Canada, Mexique ou ailleurs). Les Compagnons disposent de maisons d’accueil dans 43 pays. En Belgique, c’est une maison de maître située Avenue ‘t Kint n°42 à Bruxelles qui sert de pied-à-terre pour une soixantaine de compagnons et apprentis. La journée, ils partent suivre des formations en alternance à Anvers, Liège, Mons ou Bertrix.

Ce qui compte, c’est l’accumulation des expériences humaines et professionnelles. "À 29 ans, j’ai l’impression d’avoir vécu trois vies", confie Yann Duhal, Compagnon plombier. Au terme de ce parcours, l’aspirant peut devenir compagnon, après avoir obtenu l’aval de ses pairs. L’évaluation porte autant sur la qualité de la "pièce de réception" ou "chef-d’œuvre" qu’il aura réalisé que sur les qualités humaines de l’aspirant. Le statut de compagnon lui impose ensuite de transmettre son savoir à la génération suivante. "La passation de compétences constitue la colonne vertébrale de l’organisation", indique Xavier-Laurent Petit.

Jusqu’à une période récente, 80% des apprentis étaient des jeunes de 14-15 ans ayant décroché de l’école et pour 20% des jeunes adultes ayant terminé le cycle secondaire. Mais cette donne est en train de changer. "Il est de plus en plus difficile en effet de former des jeunes de 14 ans qui ne disposent même pas des bases les plus élémentaires", explique Xavier-Laurent Petit. D’où l’objectif des Compagnons d’inverser cette proportion d’ici 2015 en parvenant à 80% de post-bac et 20% d’avant-bac. Environ 5% des personnes formées ou en formation chez les Compagnons sont des filles, un chiffre en constante augmentation et qui varie fortement en fonction des métiers.

Un parcours exigeant

On ne devient pas Compagnon sur un coup de tête. C’est l’aboutissement d’un cheminement personnel et professionnel, qui nécessite non seulement des compétences techniques, mais aussi des qualités humaines exigées par la communauté des Compagnons. C’est un style de vie qui ne convient pas aux solitaires et farouches défenseurs de leur indépendance. Par conte, le cadre de vie communautaire proposé convient bien aux fortes têtes en manque de repères. Dans les maisons de Compagnons, on est plutôt strict sur les règles, qu’il s’agisse de la tenue vestimentaire, du vocabulaire, mais surtout en ce qui concerne l’attention pour les autres. Et chacun se voit attribuer des responsabilités par rapport à la collectivité.

Les Compagnons n’ont cependant rien d’une secte. C’est plutôt avec l’univers du scoutisme qu’on pourrait faire un éventuel rapprochement, comme en atteste leur jargon spécifique. "L’organisation travaille en étroite collaboration avec l’Éducation nationale. Elle suit les instructions du ministère mais utilise une méthode différente, c’est tout", explique Xavier-Laurent Petit. "Et un aspirant Compagnon peut quitter à tout moment s’il le souhaite", précise-t-il. D’ailleurs beaucoup lâchent prise en cours de route, tant le parcours est exigeant au plan individuel.

Tous les apprentis sortant des Centres de formation ne deviennent donc pas Compagnons. Nombre d’entre eux s’engagent directement dans un métier ou poursuivent dans d’autres voies. Au final, seuls 3% environ des apprentis deviennent des Compagnons.



La spécificité des Compagnons, c’est "l’alternance longue". Alors que les formations professionnelles classiques proposent des modules alternant deux semaines en entreprise et deux semaines de cours, les Compagnons proposent six semaines en entreprise et deux semaines de cours. "C’est la clé de la réussite de nos formations", affirme Daniel Le Stanc, responsable de la communication des Compagnons.

Pour Xavier-Laurent Petit, "la confiance totale accordée aux jeunes" est l’autre pilier sur lequel repose le succès de la formule. Une réussite couronnée par l’inscription en 2010 des Compagnons du Devoir et du Tour de France au patrimoine mondial de l’Unesco.

A savoir

Des métiers qui allient tradition et modernité

Vous voulez devenir avocat, trader ou journaliste? Alors les Compagnons ne peuvent rien pour vous. Héritiers de métiers très anciens comme les charpentiers ou les tailleurs de pierre, les Compagnons ne forment qu’à des métiers manuels, et plus précisément à 28 d’entre eux, regroupés autour de cinq branches.

- Construire: tailleur de pierre, maçon, charpentier, couvreur, menuisier, métallier, plombier, chauffagiste
- Aménager: ébéniste, peintre, plâtrier, tapissier, jardinier, paysagiste, solier, carreleur
- Équiper: cordonnier, maroquinier, sellier, électricien, maréchal-ferrant
- Fabriquer: chaudronnier, carrossier, forgeron, mécanicien, mécanicien de précision
- Élaborer: boulanger, pâtissier, tonnelier

Mais rien n’est figé pour autant. Des métiers comme celui d’électricien n’existaient pas au temps des cathédrales. Les Compagnons intègrent donc de nouveaux métiers, placés sous le parrainage de grands anciens. C’est ainsi que la spécialité de «carreleur» a fait son entrée dans le monde du compagnonnage, chaperonnée par les plâtriers.

Formé par les Compagnons, Yann Duhal travaille à l’Institut des métiers du sanitaire et du génie climatique. Il guette la moindre innovation dans les questions d’isolation et d’économies d’énergie. Il observe les nouvelles tendances technologiques et repère les marchés émergents dans le monde entier. Pas mal pour un ex-cancre, fumeur de pétards.

De son côté, Élodie Lapras, l’une des premières femmes à devenir Compagnon, travaille en tant que tapissière dans le monde du design contemporain. Quant au maréchal-ferrant Jérémy Jecker, les fers en matériaux ultra-sophistiqués qu’il fabrique équipent les meilleurs chevaux de concours au monde.



"Un très bon plan", Xavier-Laurent Petit, éditions Globe,
160 pages, 14,50 euros

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