Publicité
interview

"Une petite structure comme la nôtre peut faire peur aux grandes"

©Anthony Dehez

Le groupe de construction Eloy progresse de 15% par an depuis cinq ans. Les deux frères à la tête de la société familiale détaillent les recettes qui leur permettent d’évoluer à contre-courant.

Un trajet Aywaille-Liège en 10 minutes: ce matin-là, Pierre Eloy a battu des records de vitesse. Un problème sur un chantier, la crainte qu’il se soit produit une catastrophe. Plus de peur que de mal, au final. "Dans les PME, s’il y a un souci, le patron doit être sur place", lance celui qui officie, avec son frère Louis, comme administrateur délégué de la société fondée par leur père il y a 50 ans.

Si les deux hommes aiment se classer dans la catégorie "moyennes entreprises", Eloy a désormais dépassé ce statut, avec ses 350 salariés, ses 72 millions d’euros de chiffre d’affaires et ses multiples activités. Si le groupe familial est surtout connu pour sa division "travaux", il comporte également des filiales dédiées au développement de systèmes d’épuration, à l’immobilier, à la production de béton…

La firme sprimontoise commence à épingler quelques grands chantiers à son tableau de chasse. Comme l’esplanade de la gare des Guillemins, la plateforme multimodale Trilogiport ou encore le MontLégia, ce méga hôpital en cours de construction à Liège.

La plupart des sociétés actives dans la construction tirent la langue. Pourtant, vous affichez une croissance moyenne de 15% par an depuis 2010. Votre secret?
Louis Eloy: Nous sommes une structure familiale! Notre force est notre culture d’entreprise. L’humain est important. Quand nos ouvriers nous rencontrent, ils nous appellent Louis et Pierre, voire "M. Louis" ou "M. Pierre". Le respect est réciproque.

Pierre Eloy: Notre croissance, nous la devons à notre personnel. On nous choisit souvent parce qu’on voit sur nos chantiers que nos hommes sont propres, polis, organisés… Nous ne voulons pas remporter un marché parce que nous sommes les moins-disants, mais parce que nous sommes les meilleurs. Nous voulons être différents. Et agiles. Il nous arrive de prendre des décisions importantes entre deux portes, en 15 minutes.

L.E.: C’est ce qui nous différencie par rapport aux grands groupes. Une petite structure peut faire peur aux grandes.

La clé, c’est aussi la diversification?
P.E.: Nous restons dans notre cœur de métier, mais nous l’améliorons pour devenir plus performants. Nous réalisons aujourd’hui des chantiers que je n’aurais jamais pensé mener il y a 5 ans! Contrairement à d’autres sociétés qui externalisent beaucoup de postes, nous internalisons. À chaque fois qu’un sous-traitant nous fait défaut, nous nous lançons nous-mêmes. À chaque fois, cela a été un succès.

Faites-vous malgré tout face à un ralentissement du marché?
L.E.: Complètement. Le public n’investit plus. Le privé connaît une légère reprise, mais il ne peut pas tout compenser. On a beaucoup tapé sur le gouvernement fédéral, mais c’est pareil au niveau régional. Le ministre des Travaux publics Maxime Prévot a dit qu’il n’y aurait rien en 2015 et 2016, mais que les commandes reprendraient en 2017. En attendant, il faut poursuivre!

P.E.: Depuis 50 ans, nous avons traversé beaucoup de crises, mais nous avons toujours fait face. Même lorsque le contexte économique est difficile, nous continuons à investir, à engager. Celui qui se rétracte lors de mauvaises périodes remontera très lentement la pente.

Quelles sont vos ambitions?
L.E.: Laisser venir la croissance, mais pas à tout prix. Aller chercher de la valeur ajoutée. Nous ne faisons jamais marche arrière. Pas comme les politiques, qui avancent dans une direction puis qui changent de cap lorsque d’autres majorités arrivent au pouvoir, et ainsi de suite. Il faut poursuivre sur la même voie. Nous prenons 10 millions de croissance par an depuis 5 ans, il faut continuer. Quand on emploiera 500 personnes, ce sera sans doute plus dur.

Recruter, c’est compliqué?
P.E.: Très. Je cherche des ingénieurs d’étude depuis deux ans. Il faut dire qu’on est exigeant. On préfère les têtes bien faites aux têtes bien pleines. On aime ceux qui rentrent dans le "cadre Eloy": bonne éducation, politesse, envie de travailler, venant d’un milieu sain… Sur nos 230 ouvriers, il y en a 200 qu’on a formés nous-mêmes. Si on mise sur un jeune, on sait que pendant au minimum six mois, il ne sera pas rentable. Il faudrait que le politique octroie davantage d’aides à la formation. D’ailleurs, nous avons le projet de lancer notre propre centre de formation interne. Ça coûtera cher, mais si grâce à ça on a du bon personnel…

Beaucoup de vos ouvriers exercent des métiers lourds. La pension à 67 ans vous effraye-t-elle?
L.E.: Nous ne sommes pas encore confrontés à cette problématique. La moyenne d’âge est de 35 ans.

P.E.: Je pense qu’on pourra orienter les fins de carrière. Permettre aux personnes d’exercer des tâches moins physiques.

L.E.: J’espère que le gouvernement ira dans le sens d’un choix de la pension à 67 ans plutôt qu’une obligation. Je pense que nos dirigeants sont conscients qu’il faut mettre en place des mesures pour qu’un maçon ne doive pas mettre au bloc jusqu’à la fin de sa carrière. Nous réorienterons. En venant nous-mêmes des chantiers, nous sommes plus proches de nos hommes. Plus que si on avait fait l’université et qu’on ne voyait que les chiffres.

Vous avez la particularité de ne pas avoir de délégation syndicale…
L.E.: On fait tellement de réunion avec le personnel, notre GSM est toujours ouvert, on communique tous les chiffres, on donne la parole à chacun… On organise aussi des journées sportives, le barbecue d’été, des excursions avec les familles, des soupers de fin d’année, les récompenses des "casques d’or" qui sont remises aux cinq meilleurs ouvriers. Ils reçoivent un voyage au soleil avec leurs épouses.

P.E.: On a pris la place du syndicat. Il ne pourrait rien apporter d’autre. Que des ennuis!

Une présence syndicale bloquerait-elle votre développement?
P.E.: Oui. On est complètement contre les grèves. Elles paralysent le pays, coûtent cher à l’économie. Une entreprise à l’arrêt, ce n’est pas une solution.

Malgré tout, les syndicats vous apprécient, disant que vous mettez un point d’honneur à ne pas employer de travailleurs détachés. Comment l’évitez-vous?
L.E.: Dans la voirie et le terrassement, le dumping social est peu présent. Et puis, on fait peu de bâtiments publics. Sinon, on serait obligé d’y recourir pour être compétitif. Un ouvrier belge coûte 35 euros de l’heure. Un étranger en règle, c’est 25 euros. Voire 15 euros s’il n’est pas en ordre.

P.E.: On ne crée pas une entreprise avec du personnel qui va, qui vient. Une fois des Portugais, des Italiens, des Polonais… Les grandes sociétés qui procèdent de la sorte coupent la branche sur laquelle elles sont assises. Le jour où les pouvoirs publics imposeront des changements, elles auront perdu toutes leurs ressources internes. Je suis étonné de voir que de petites entreprises, d’une vingtaine de personnes, commencent à s’y mettre.

Refuser d’entrer dans ce système vous pénalise-t-il?
P.E.: Au niveau de la concurrence, cela devient compliqué. Nos hommes doivent aller plus vite, on ne peut se distinguer que par un rendement plus élevé. Mais il y a une limite.

Quelles seraient vos solutions pour contrer le dumping social?
L.E.: D’abord engager des contrôleurs.

P.E.: On ne peut pas travailler les week-ends, mais sur chantiers, je vois des tas d’ouvriers les samedis, dimanches et jours fériés. Il n’y a pas de contrôleurs, sans doute sont-ils en congé. Il faudrait des contrôleurs détachés (rires).

L.E.: Les salaires minimums légaux des pays d’origine doivent être respectés. Les lois sociales devraient être payées ici. Il n’y a pas de raison pour que les règles en matière de bien-être ne s’appliquent pas. Certains vivent dans leurs camionnettes! Surtout, il faut changer le système d’adjudication des appels d’offres, pour que le prix ne soit pas le seul critère. Enfin, la sous-traitance en cascade sans autorisation devrait être interdite.

Un message à l’adresse des politiques?
L.E.: Si on n’arrête pas le système, on va accroître la problématique économique du pays. Des ouvriers sont mis volontairement au chômage, les caisses d’allocations sociales ne se remplissent pas. Nos représentants politiques n’ont pas été assez proches des entreprises pour faire tourner l’économie. C’est dommage.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés