interview

Colonel Harold Van Pee: "Les coûts annuels d'exploitation du F-35 seront similaires à ceux du F-16"

©BELGA

L’architecte du remplacement des F-16, c’est lui: le colonel Harold Van Pee dirige l’équipe de la Défense (ACCaP) qui a réalisé l’évaluation des candidats ayant mené au choix du F-35 par le gouvernement. Une procédure arrivée à terme dans des délais plutôt réduits, pour qui connaît les marchés de l’aviation militaire.

Seuls deux candidats sur les 5 initialement intéressés ont postulé pour le marché belge. Certains ont dit que c’était la preuve que la "Request for government proposal" (RfGP) était conçue pour Lockheed Martin. Que leur répondez-vous?

Cela n’a pas de sens. Cela arrive tout le temps que des candidats se retirent après avoir manifesté une marque d’intérêt. Pour le remplacement des chasseurs de mines, c’est également le cas: ils ont commencé à 5 et ne sont plus que 3. Certains évaluent leurs chances sur la base de la RfGP, regardent qui participe et décident de se lancer ou pas. Car c’est un sérieux investissement. Il faut aller chercher des données. Ce sont des dizaines de personnes qui doivent rédiger l’offre finale, qui faisait 3.000 pages chez Lockheed et Eurofighter! Cela coûte des millions. Si certains estiment qu’ils ont peu de chances de gagner, ils ne participent pas. Surtout si c’est transparent. Personne ne veut perdre, car cela peut écorner la réputation pour des marchés ultérieurs.

"Cela arrive tout le temps que des candidats se retirent après avoir manifesté une marque d’intérêt."

Sait-on finalement pourquoi les Français ont choisi de déposer une proposition hors compétition?

Je ne sais pas. C’est assez incompréhensible. D’habitude, cela ne pose pas de problème pour se retirer. On dit que l’appel d’offres ne convient pas ou qu’il est orienté… Et personne n’y trouve rien à redire. Comme tout était public, il est difficile ici de dire que la RfGP était orientée au profit d’un candidat.

Jusqu’à une semaine avant le délai pour le dépôt de l’offre, ils participaient encore à des réunions avec nous. Quelque chose s’est passé la dernière semaine d’août 2017. Quoi? Je l’ignore. Il est vrai que les Français ont eu à cette période plusieurs ministres de la Défense, que le chef d’état-major des armées avait démissionné et celui de la Délégation générale de l’armement (DGA) était arrivé en fin de mandat. Ils ont aussi eu des problèmes en Inde. Ce que je peux dire, c’est que tout ce qu’il y avait dans la proposition de partenariat française, c’était précisément ce que la RfGP demandait. Ils auraient pu le proposer dans le cadre de la procédure.

Et les deux autres candidats initiaux, Boeing et Saab?

Peut-être que Boeing ne se sentait pas soutenu par son gouvernement. Quant à Saab, tout le monde a dit que c’était à cause du nucléaire. En réalité, ils ont clairement indiqué – et ils sont venus nous l’expliquer – que le gouvernement suédois ne pouvait pas apporter le soutien qui était demandé par la Belgique pour les opérations extérieures.

Est-ce que la Défense souhaitait un appareil avec une capacité nucléaire, même si cela ne figurait pas dans la RfGP?

Il n’y a pas de référence à une capacité nucléaire dans la RfGP. Sauf une phrase qui réclame un appareil capable d’opérer dans un environnement NBC (Nucléaire, Chimique, Bactériologique, NDLR).

Et la furtivité?

Vous faite référence à un article qui a conclu que le gouvernement belge aurait accepté, au niveau de l’Otan, d’avoir une capacité de suppression des défenses antiaériennes ennemies (Sead). Ce qui aurait débouché sur l’obligation d’acheter un avion furtif. C’est complètement faux. L’Otan a certes reconnu qu’il y avait une lacune en la matière. Mais la Sead concerne plusieurs aspects: les armes tirées à distance, des radars plus avancés et d’autres techniques, dont ce que certains appellent la furtivité. Il était donc logique qu’on mentionne une telle capacité dans la RfGP. Il aurait été complètement anormal de ne pas le faire! De là à dire que nous voulions un avion de combat furtif, c’est inexact. Si on suit cette logique, cela voudrait dire que les Français seraient obligés d’acheter le F-35… L’Agence européenne de l’armement fait aussi référence dans ses documents à cette capacité Sead, dans des termes parfois plus explicites que l’Otan.

Le Rafale et l’Eurofighter, et même le F-16, ont aussi certaines capacités de furtivité. Les Français estiment d’ailleurs que le Rafale est le meilleur avion au monde pour réaliser des missions de Sead. Meilleur que le F-35!

"Les Français estiment que le Rafale est le meilleur avion au monde pour réaliser des missions de suppression des défenses antiaériennes."

Est-il exact que le logiciel de maintenance du F-35 permet de bloquer tous les avions depuis les USA?

Non. Ce n’est pas exact. Pour la simple raison que tous les F-35 ne sont pas en contact constant avec ce système.

Comment expliquer que le prix obtenu par la Belgique soit inférieur à ce qui était prévu? Le gouvernement américain a-t-il consenti un baisse de prix?

Le F-35 est construit à 250 exemplaires par an, contre 10 ou 15 pour les autres appareils… Si vous prenez le montant total divisé par le nombre d’appareils que l’on achète, le prix d’achat pour la Belgique est de 76,3 millions d’euros pour l’appareil prêt à voler. Les Etats-Unis ont laissé tomber la partie des coûts de développement historiques qu’on aurait dû leur payer. Soit un cadeau de 475 millions de dollars. Ce genre de réduction, que les USA ont déjà accordé pour d’autres achats, se faisait plus rare. Mais ici, ils ont été poussés dans le dos par la compétition avec les Britanniques. Ils ont aussi exonéré la Belgique jusque 2030 de leur partie des frais de développement futurs, soit 7,2 millions par an.

"Le prix d’achat du F-35 pour la Belgique est de 76,3 millions d’euros par appareil."

Des critiques ont été émises sur les coûts d’utilisation du F-35. Peut-on chiffrer ces coûts?

À la base, une heure de vol de F-35 coûte 30% plus cher que le F-16 en coûts d’exploitation. Mais on va voler 30% d’heures en moins. Car on aura moins d’avions et on s’exercera davantage sur simulateur. Au total, là où il faut 222 millions d’euros pour les F-16 en coûts annuels d’exploitation, on va passer à 229 millions. Ce qui est beaucoup moins que ce qui avait prévu comme plafond dans la Vision stratégique (270 millions). On restera donc plus ou moins au même montant, même si l’heure de vol sur F-35 est effectivement plus chère. On constate aussi cela quand on compare l’A400M et le C-130 ou le NH-90 avec les Agusta.

Comment va s’opérer la maintenance?

Les grandes maintenances, comme celles pour les 300 heures, sont supprimées. Comme les appareils sont devenus modulaires, il ne faudra plus immobiliser un avion pendant des mois. On pourra se contenter de changer un module, qui sera envoyé dans l’industrie civile. Il y aura moins à faire en unité. On aura environ 250 techniciens de moins sur les deux bases.

Que peut espérer l’industrie belge pour la maintenance et les autres retombées?

Elle pourra être associée à la maintenance des F-35 mais pas au seul niveau belge, mais bien européen ou mondial. L’idée est de renforcer la position concurrentielle de l’industrie belge de défense pour l’aider à se positionner sur un marché global. Avec Lockheed Martin et Pratt & Wittney (constructeur du moteur), l’État belge va investir (277 millions pour le gouvernement) dans le know how des firmes belges pour les aider à remporter des marchés, pour le F-35 mais également d’autres marchés. Mais il n’y a pas de garantie à 100% que ces firmes vont remporter ces marchés.

"Dire que nous voulions un avion de combat furtif, c’est inexact."

Le fait d’arriver après tout le monde ne va-t-il pas rendre les choses très difficiles?

C’est vrai en partie. Mais il reste encore pas mal d’activités à répartir. C’est un système très compétitif. Ce n’est pas parce qu’on remporte un marché que c’est pour toujours. Les Américains veulent vraiment baisser les coûts de l’avion. C’est comme cela que cela fonctionne aussi dans le secteur civil.

Le marché du F-35 pourrait-il modifier le paysage industriel aéronautique belge?

À chaque fois qu’il faudra redistribuer les contrats, il y aura des gagnants et des perdants. LM et P&W ont fait le tour des entreprises belges pendant trois ans pour identifier les opportunités. Il est aussi dans leur intérêt que cela réussisse, parce que cela servira de modèle pour d’autres marchés ultérieurs. Mais il est possible que certaines firmes ont été moins consultées que d’autres. Et que certaines qui n’ont pas beaucoup à faire pour l’instant dans le secteur aéronautique seront peut-être plus gâtées à l’avenir…

Est-ce que ces transferts de compétences et la possibilité de participer à ces marchés sont les seules retombées offertes par Lockheed?

Non. Un tiers des propositions porte sur la production des pièces pour le F-35, au niveau global. Un autre tiers concerne la mise en œuvre du F-35. Je pense par exemple à l’exploitation des simulateurs. Enfin, le troisième tiers concerne des mesures qui n’ont pas de lien direct avec le F-35, comme la cybersécurité ou des composants sensibles.

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