interview

"La Belgique va monter sur les nouvelles évolutions d'Ariane 6"

©REUTERS

2020 s’annonce comme une année charnière pour l’Europe spatiale. Elle sera en effet marquée par les premiers vols d’Ariane 6, qui prendra peu à peu la relève d’Ariane 5, et de Vega C, le lanceur léger. Modulaire, flexible et compétitive, Ariane 6, conçue suivant un schéma industriel repensé, doit permettre à l’Europe de conserver un accès à l’espace et de faire face à une compétition internationale marquée par l’arrivée de nouveaux acteurs.

Derrière ces nouveaux lanceurs, il y a ArianeGroup, qui a été constitué en réunissant les actifs spatiaux de ses deux actionnaires, Airbus et le motoriste Safran. Le groupe, qui emploie 9.000 personnes pour un chiffre d’affaires de 3,6 milliards, coordonne un réseau industriel regroupant des centaines d’entreprises dans 13 pays.

Dans ce meccano industriel, les sociétés belges occupent une place de choix, explique André-Hubert Roussel, président exécutif d’ArianeGroup, qui dévoile au passage ce que pourrait être la participation des entreprises de notre pays sur de futurs projets.

La Belgique a annoncé une augmentation de sa contribution à l’Agence spatiale européenne. Mais cette hausse fait suite à une diminution en 2016 des investissements sur les programmes de lanceurs. Donc, elle a un peu perdu sur Ariane 6 par rapport à Ariane 5. C’est exact?
Il est vrai qu’au démarrage du programme Ariane 6, il y a eu une souscription de la Belgique un peu en retrait pour les lanceurs. Mais les industriels belges restent quand même sur des éléments assez particuliers, comme les actuateurs – les systèmes qui orientent la poussée de la fusée, qui sont la spécialité de Sabca – et l’électronique de puissance. Ce sont des éléments très importants. Et puis, effectivement, la souscription lors de la dernière conférence de l’ESA porte très fortement sur la préparation de l’avenir. Cela permet à la Belgique de monter sur les nouvelles évolutions que l’on aura sur Ariane 6.

Il y aura une participation belge éventuelle sur le démonstrateur d’étage réutilisable Themis.

Mais les schémas industriels d’Ariane 6 étant figés, ce sera donc uniquement pour les évolutions futures?
Pour la version d’Ariane 6 qui va sortir d’ici la fin de l’année, c’est clair que cela ne va rien changer. Mais pour les évolutions qui auront lieu, il y aura des choses supplémentaires. En particulier Safran Aero Boosters à Liège, qui va participer aux éléments liés aux vannes cryogéniques. Il y aura aussi potentiellement des choses sur les structures.

Et il y a également une participation éventuelle, à définir, sur le démonstrateur d’étage réutilisable Themis. Une participation qui se situera certainement dans le domaine des actuateurs. Ce qui permettra de continuer à faire progresser la technologie belge pour l’adapter à la réutilisation, puisque Themis vise une réutilisation. Cet étage doit permettre soit de faire évoluer Ariane 6, avec une réutilisation partielle sans changer l’architecture, soit d’aller vers une architecture complètement différente, avec des possibilités de réutilisation beaucoup plus importantes que si on faisait évoluer Ariane 6.

Les clients demandent de mettre quelque chose en orbite, ils ne demandent pas forcément de faire revenir la fusée.

Le design du projet Themis est-il déjà défini?
Pour Themis, cela avance bien, mais le design n’est pas figé. Il ne s’agit toutefois que d’un démonstrateur et l’application dans les lanceurs reste à définir. Cela sera décidé sans doute à la prochaine ministérielle de l’ESA. Et là, l’industrie belge sera bien présente du fait des phases de préparation.

Ce démonstrateur Themis est donc lié au moteur de nouvelle génération Prometheus, qui devra être dix fois moins cher que les moteurs actuels?
Oui, pour Prometheus, la phase de préparation a débuté en 2016, avec une nouvelle filière méthane-oxygène, alors qu’aujourd’hui il s’agit soit de combustibles solides pour les fusées d’appoint, soit d’hydrogène-oxygène. Cette nouvelle filière est basée sur une architecture extrêmement simplifiée qui a pour objectif de baisser les coûts et de faire du réutilisable. Il s’agit d’une technologie particulière de réutilisation, c’est-à-dire qu’on utilise le même moteur pour faire revenir l’étage sur terre à la verticale. Pour cela il faut une poussée variable puisque pour partir, il faut une pleine puissance et pour revenir moins de poussée, puisqu’il n’y a plus de charge utile et y a moins de carburant. Cette poussée variable sera une nouveauté du moteur Prometheus.

La participation à Themis permettra de continuer à faire progresser la technologie belge pour l’adapter à la réutilisation.

Pourquoi l’Europe n’a-t-elle pas fait du réutilisable plus tôt, comme SpaceX?
D’une part, parce qu’il n’y avait pas de besoin. Les clients demandent de mettre quelque chose en orbite, ils ne demandent pas forcément de faire revenir la fusée. Cela n’a un intérêt qu’au niveau économique, pour faire un lancement moins cher. Cela reste compliqué, car il y a plein de facteurs à prendre en compte dans le calcul économique: combien de fois on réutilise le lanceur, quelle quantité de carburant il faut ramener, qu’est-ce que cela coûte de remettre en service, quelle performance on perd… Jusqu’à présent, les cadences de lancement en Europe, nettement plus faibles qu’aux états-Unis, et les calculs que nous avons faits, ne montrent pas d’intérêt économique de la réutilisation dans le contexte européen actuel. Par ailleurs, les technologies n’étaient pas encore mûres. D’où l’intérêt du moteur Prometheus et de l’étage Themis.

Tout cela, c’est à quel horizon?
Pour Prometheus, on a déjà fabriqué certains éléments et testé certains composants. On va produire quelques moteurs d’ici deux à trois ans. Themis, on espère le faire voler à l’horizon 2023 ou 2024. Si on décide d’introduire ces technologies dans une évolution d’Ariane 6, on peut imaginer qu’il s’agisse de 2025 ou un peu plus. Si c’est une nouvelle technologie de lanceurs avec une utilisation beaucoup plus importante de la réutilisation, ce sera plutôt en fin de décennie. On parle là du remplacement d’une fusée qui va seulement voler d’ici la fin de l’année. Pas parce qu’elle est déjà obsolète, mais parce qu’elle a été conçue pour évoluer.

"Sabca, un savoir-faire assez unique à préserver"

Question: la perte de certains éléments sur Ariane 6 par la Belgique ne va-t-elle pas entraîner une diminution des compétences pour l’industrie belge? Le patron d’ArianeGroup ne le pense pas, estimant que le savoir-faire des différentes entreprises spatiales belges reste robuste grâce à des compétences pointues. "Il est vrai que pour Ariane 6, on a un peu spécialisé l’organisation industrielle en créant des centres d’excellence", fait-il observer. En plus des actuateurs, la Sabca faisait aussi des structures métalliques, qui ont été rationalisées au profit de l’Allemagne et un peu des Pays-Bas"Mais je ne suis pas sûr qu’il s’agissait d’un savoir-faire critique de la Sabca, qui continue par ailleurs de travailler pour l’aéronautique, où les volumes sont beaucoup plus importants. C’était de l’emploi et du volume d’activité, mais sans doute pas une compétence unique."

Autre interrogation: le groupe Dassault a mis Sabca en vente. Est-ce que cela suscite certaines inquiétudes pour ArianeGroup? Pas spécialement, rétorque André-Hubert Roussel. "Dans toutes les discussions que l’on peut avoir en Europe, l’éligibilité va à la préférence européenne. Un actionnariat non européen peut donc rendre potentiellement les choses un peu plus complexes même si Sabca restera une entreprise belge. Mais il y a déjà dans l’industrie européenne des groupes qui sont possédés par des capitaux non européens. En ce qui nous concerne, nous sommes ravis de travailler avec une industrie performante, mais cela pourrait poser des questions pour l’accès éventuel aux financements européens. Il est vrai par ailleurs que la Sabca fait des choses assez sensibles. Les actuateurs sont les seuls éléments qui permettent de diriger une fusée dans la phase initiale. C’est un savoir-faire assez unique qu’il faut absolument préserver en Europe."

Une bonne stratégie

Selon le CEO, il n’est pas exclu d’autre part que de nouvelles entreprises belges prennent pied dans le spatial au vu de toutes les évolutions en cours. "Dans ce meccano industriel, il y a tout le savoir-faire reconnu. Ensuite, il y a tout ce qui peut tourner autour des nouvelles applications du spatial. Je ne sais pas si cela va aboutir, mais ArianeGroup a essayé de monter un consortium qui comprend notamment une PME bruxelloise, Space Applications Systems (SAS), pour évaluer les possibilités d’aller sur la lune. Cela n’a pas encore abouti, mais cela pourrait faire partie des savoir-faire belges valorisés. Il y a aussi tout ce qui tourne autour de la cybersécurité (avec la désignation de Redu pour y loger un centre dédié de l’ESA, NDLR). Je trouve intelligent le positionnement belge qui consiste à ne pas saupoudrer un peu partout, mais qui cherche à acquérir des choses critiques en terme de souveraineté technologique. C’est une bonne stratégie".

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