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La crise sera longue dans l'aéronautique belge

L'aéronautique mondiale traverse la plus grave crise de son histoire, avec de nombreuses entreprises qui, à l'instar de la Sonaca, tournent au ralenti. ©Anthony Dehez

Grâce au chômage temporaire, le secteur aéronautique belge a réussi à éviter les licenciements... jusqu'à présent. Il plaide pour un véritable plan de relance.

Suppressions d'emplois, annulations de commandes, faillites: l'aéronautique mondiale subit de plein fouet les conséquences de la crise du Covid-19. Les constructeurs sabrent dans leurs effectifs: 15.000 postes en moins chez Airbus, 16.000 chez son rival Boeing, 2.500 chez le canadien Bombardier... Un cauchemar pour un secteur qui, il y a encore un an, affichait des carnets de commandes records pour certains appareils.

En Belgique, l’inquiétude est grande également. Jusqu'ici, les grands acteurs ont réussi, certes, à limiter la casse, malgré des interruptions de la production et des baisses de cadences souvent sans précédent. La recette? Le chômage temporaire mis en place par le gouvernement. Ce dispositif, qui a permis d’éviter les licenciements secs dans les usines du pays, devrait être prolongé jusqu’à la fin de l'année.

La Sabca tourne à 70%

Mais ensuite? La situation n’est pas tout-à-fait la même partout. À la Sabca, qui vient de former le groupe Blueberry avec Sabena Aerospace, l’activité tourne environ à 70%. "Nous sommes de nouveau au travail, mais il y a des poches où nous sommes au chômage complet; c’est le cas de nos activités composites à Lummen", explique le CEO de l'entreprise, Thibauld Jongen.

"Il faut envisager une certaine hibernation, ou en tout cas un ralentissement de l’activité".
Thibauld Jongen
CEO de la Sabca

"À l’opposé, le spatial tourne bien avec Ariane 6. Idem pour la maintenance militaire.  Sabca est fortement diversifiée et ce qui était parfois vu comme une faiblesse est, en fait, une force, puisque cela nous donne une résilience.  L’activité civile pour Airbus, Dassault, Gulfstream reste, elle, fortement touchée - une  baisse de l’ordre 50% -, avec parfois une demande client qui est tombée à zéro", poursuit le patron.

Mais ensuite?  "Il y aura certainement une dépression structurelle de la demande dans l’aviation civile.  On va devoir s’adapter à cette période où la demande sera déprimée. Au-delà des mesures de chômage temporaire, il faut envisager une certaine hibernation, ou en tout cas un ralentissement de l’activité, qui aura un impact sur la charge de travail et partant, de l’emploi", admet Thibauld Jongen.

Le CEO évoque donc d’autres mesures, comme l’arrêt du recours au personnel intérimaire externe et le départ à la pension de certains travailleurs.

Grâce à la maintenance militaire, la Sabca conserve un certain niveau d'activité. ©Photo News

Fin de la sous-traitance chez Sabena Aerospace

Des recettes que la société sœur, Sabena Aerospace, est déjà en train d’utiliser. "On arrête la sous-traitance, on essaie de réinternaliser", souligne son dirigeant, Stéphane Burton.

"Si on passe à la formule du chômage économique, celui-ci est limité dans le temps à 80 jours et cela ne sera pas suffisant."
Stéphane Burton
CEO de Sabena Aerospace

"On a 60% de l’activité du groupe qui n’est absolument pas dépendante d’avions commerciaux. Sur les 40% restants, on va être impacté, mais pas à 100%. Pour 2021, Il faudra cependant trouver quelque chose lié à notre secteur. Car si on passe à la formule du chômage économique, celui-ci est limité dans le temps à 80 jours et cela ne sera pas suffisant".

L’entreprise espère donc grandir sur d’autres segments. "Nous sommes en train de faire des prévision à 18 mois, en regardant les opportunités liées à la défense et au cargo".

Surtout le site belge d'Asco qui est impacté

L'impact de la crise semble être du même ordre pour Asco, à Zaventem, où 30% des employés sont en chômage temporaire. Le groupe est présent dans plusieurs pays  (USA, Canada, Allemagne...) et le patron de l'entreprise, Christian Boas, reconnaît que le site belge, qui travaille notamment sur l’A320 et l’A350, est le plus impacté, même si il n'y a pas eu de suppressions d'emplois.

"Difficile de donner une évaluation de la diminution de l’activité car nous avons peu de visibilité. C’est la rapidité avec laquelle les différents pays vont sortir du déconfinement qui donnera la cadence pour le futur", explique-t-il. En revanche, l’usine du canada, qui fabrique des éléments pour le F-35, tourne bien.

"Nous pensons également que, comme l’ensemble du secteur est affecté et que certaines entreprises sont beaucoup plus touchées, il y a des opportunités de reprise de contrats".
Christian Boas
CEO d'Asco

Christian Boas, qui négocie toujours la reprise de l'entreprise familiale par l'américain Spirit - lui-même en difficulté -, estime pouvoir garder la tête hors de l'eau un certain temps grâce à "une gestion relativement prudente et une dette modérée". Mais il lui faut trouver de nouveaux marchés.

"Nous venons de décrocher un contrat sur le nouvel appareil de bombardier, le Global 7000. Nous pensons également que, comme l’ensemble du secteur est affecté et que certaines entreprises sont beaucoup plus touchées, il y a des opportunités de reprise de contrats".

Pas de retour à la normale avant 2025 à la Sonaca

À la Sonaca, la situation est sans doute encore plus délicate. Plus mondialisé, le groupe présente un profil différent, avec une forte présence sur l’aviation civile, ce qui a entraîné une diminution de 60% de la charge de travail globale. "On sait qu’on sera à 40 ou 50% de volume en moins fin 2020. On ne reviendra sans doute pas aux cadences de 2019 avant 2025", déplore le CEO, Bernard Delvaux.

"On ne reviendra sans doute pas aux cadences de 2019 avant 2025"
Bernard Delvaux
CEO de la Sonaca

Cette diminution a conduit la direction du groupe à entamer des réductions d’effectifs dans certains pays: 1.200 emplois supprimés aux États-Unis, 250 au Brésil, ainsi que certaines coupes au Canada et en Roumanie.

L’entreprise de Gosselies a bénéficié, par ailleurs, d’un soutien de 100 millions de ses actionnaires publics et des banques. Si les problèmes de liquidité sont temporairement résolus, il faudra néanmoins assurer la profitabilité avec un chiffre d’affaires réduit.

"Cela nécessite d’adapter durablement notre empreinte industrielle. On va essayer de concentrer nos activités sur moins d’usines, avec nos programmes actuels, mais aussi en essayant de récupérer des programmes qui retomberaient sur les marchés car il y a aura sans doute des défaillances de sous-traitants".

Chômage temporaire chez Safran Aero Boosters

Pour le motoriste liégeois Safran Aero Boosters, le coup est rude également. Le niveau d’activité reste faible sur 2020 et "on craint qu’il ne reste faible également sur 2021", analyse le manager de la société, François Lepot.

"On utilise massivement le chômage temporaire, à plus de 50% et cela va se poursuivre, même si, au fur et à mesure des mois qui passent, on va réactiver du personnel." L'ex-Techspace Aero a également réussi à éviter les licenciements secs, mais a mis fin aux contrats à durée déterminée et de sous-traitance en interne.

"On doit garder nos ingénieurs, tout en préparant la technologie du futur, qui comme cela, restera ici."
François Lepot
CEO Safran Aeros Boosters

Pour un plan de relance, comme en France

À l'unisson, tout le secteur plaide pour des mesures additionnelles. Des discussions sont déjà en cours avec le Fédéral et les Régions. "La France a adopté un plan de relance. Ils ont prolongé leur propre chômage corona jusque fin 2021", poursuit François Lepot. "Mais ils ont aussi un volet recherche sur les avions plus propres. Cela permet de faire travailler les ingénieurs, plutôt que de les payer à ne rien faire. On appelle à faire la même chose en Belgique. On doit garder nos ingénieurs, tout en préparant la technologie du futur, qui comme cela, restera ici."

Une vision que partage Thibauld Jongen: "rien n’est pire que de devoir se séparer d'un personnel hautement formé. Nous sommes en faveur d’un paquet de mesures de relance industrielle, que ce soit à travers la défense, le spatial ou en avançant des projets de R&D", indique le CEO de la Sabca, qui plaide avec force pour que la Belgique rejoigne un des projets européens de chasseur de nouvelle génération.

De toute façon, conclut Bernard Delvaux, la Belgique n'a guère le choix: les plans de soutien à l’aéronautique des grands pays vont entraîner "une tentation protectionniste et créer des distorsions de concurrence très fortes. Cela pourrait avoir des répercussions importantes en Belgique".

Solvay et Lockheed promeuvent l'innovation universitaire dans l'aéronautique

Solvay et l'américain Lockheed Martin ont annoncé, ce vendredi, la conclusion d'un accord permettant la sélection de projets d'innovation des universités belges dans le secteur aéronautique, une initiative qui fait suite au choix de l'avion de combat F-35 américain par le gouvernement belge.

Solvay et Lockheed Martin, ainsi que sept entreprises belges (Asco, Coexpair, Feronyl, SABCA, Safran Aeroboosters, Sonaca et Thales Belgium) ont démarré la procédure de sélection dans le cadre de l'"Innovative Growth University Challenge" ces 1er et 2 juillet.

Soutenus par le gouvernement belge, les projets s'inscrivent dans une stratégie de renforcement des pôles de défense, d'industrie et de technologie en Belgique.

Plus de vingt projets ont été présentés par sept universités belges, répondant à l'objectif du "Challenge" qui vise à découvrir ou faire émerger la future génération de composites de l'industrie aéronautique belge. Solvay, Lockheed Martin et les sept autres sociétés feront leur sélection finale d'ici la fin août.

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