interview

"On peut ramener une activité industrielle importante en Wallonie"

©Anthony Dehez

Yves Prete, le patron sortant de Safran Aero Boosters, avoue avoir connu une décennie faste à la tête de l’entreprise liégeoise. Pour lui, la Wallonie doit utiliser les possibilités de l’industrie 4.0 pour rapatrier de l’activité sur son sol. François Lepot lui a succédé aux commandes de l’entreprise ce vendredi.

Passage de témoin cette semaine chez Safran Aero Boosters: après huit ans à la tête de l’entreprise liégeoise et quarante ans de carrière dans le groupe, Yves Prete a cédé ce vendredi ses fonctions d’administrateur délégué et de directeur général à François Lepot, jusqu’alors directeur des opérations de la société. Une transition en douceur donc pour l’ex-Techspace Aero, qui affiche une santé financière exemplaire.

Safran Aero Boosters est une entreprise qui a beaucoup changé. Vous pouvez donner une idée de cette évolution?
Il y avait environ 2.500 employés quand je suis entré en 1979, pour un chiffre d’affaires d’une centaine de millions d’euros, avec comme activité principale le programme moteur militaire F-16. Mais les résultats étaient mauvais. La société était quasiment en faillite en 1990. C’est la raison pour laquelle la Région wallonne est entrée dans le capital et puis Pratt & Whitney et Snecma par la suite. L’entreprise a été redressée. 1996 a été la première année positive et depuis lors, la société est en bénéfice.

J’ai été désigné comme CEO en 2010. À l’époque, on était environ à 300 millions de chiffre d’affaires, pour environ 1.150 employés et ouvriers. Aujourd’hui, on approche les 800 millions et on est presque à 1.600 personnes. Une décennie faste donc. Pour 2018, on attend de très bons résultats. On a embauché 139 personnes l’année passée.

"Mon modèle, ce n’est pas la Flandre. C’est une Wallonie apaisée."
Yves Prete Ancien CEO de Safran Aero Boosters

Vous êtes très optimiste pour l’avenir. Qu’est-ce qui justifie cela alors que d’autres traversent des passes difficiles?
On a procédé à des investissements massifs. Nous connaissons une grande transition, puisqu’on passe du moteur CFM56 au Leap. Celui-ci va devenir largement majoritaire en 2019. Il est déjà vendu à 16.000 exemplaires, ce qui nous fait un carnet de commandes d’environ sept ans. C’est extraordinaire, il y a peu de sociétés qui ont cela. Et nous avons aussi le moteur GE9X du B777-X, plus quelques autres…

Sauf crise mondiale inattendue, un attentat ou une guerre, on devrait donc avoir une activité tout à fait sympathique dans les 10, 15 ou 20 ans à venir. Sur les moyen-courriers, on a les trois quarts du marché mondial et sur les long-courriers, on aura 50% du marché mondial. Et ce sont des programmes qui commencent.

Cela veut dire qu’on peut toujours fabriquer en Belgique et être concurrentiel?
Oui. Nous sommes assez fiers d’avoir pu remettre à Herstal des opérations que l’on faisait à l’étranger. On a internalisé ici en automatisant. Il est clair que si on veut prendre la même technologie qu’un pays où les salaires sont 50% plus bas que les nôtres, on ne va pas y arriver. Par exemple, on a fait revenir ici la soudure par friction inertielle. Un gros investissement récent.

Si on utilise à fond les possibilités de l’industrie 4.0, il y a moyen non pas de tout ramener, mais de ramener une activité industrielle importante en Wallonie. Un des problèmes structurels pour la Wallonie, c’est que la part de l’industrie dans le PIB est trop faible. C’est un drame. L’Allemagne a un taux d’industrie dans son PIB beaucoup plus important. La productivité d’une région est principalement tirée par l’industrie et moins par les services. Nous sommes un bon exemple d’industrie qui évolue. Ce qu’on vend, c’est notre know how. Depuis la conception jusqu’au partenariat avec le client. Si on maîtrise toute cette chaîne, on peut vendre son intelligence.

Venons-en à la gouvernance en Wallonie, si souvent décriée. Votre avis sur le sujet, vous qui avez présidé l’Union wallonne des entreprises (UWE)?
Je suis quelqu’un d’optimiste. Je trouve quand même que la gouvernance politique s’est améliorée, et ce n’est pas une question de parti. C’était déjà le fait du gouvernement précédent. Ici, on a pris des décisions de fusion d’institutions, de simplification… On est évidemment très loin de l’idéal, mais il y a une amélioration.

Il y a aussi la gouvernance industrielle. Pour moi, l’État n’a pas vocation à être pendant 50 ou 100 ans actionnaire d’une entreprise qui opère sur un marché privé. Maintenant, a contrario, Sonaca, la FN et nous-mêmes, nous sommes quand même des exemples du fait que sans l’intervention de l’État, nous n’en serions pas là aujourd’hui.

©Anthony Dehez

Qu’est-ce qui ne va donc pas dans le sud du pays?
Ce qui est problématique en Wallonie, c’est le manque de cohésion dans le triptyque politique-social-entreprise, où on n’a pas encore atteint le bon équilibre. On ne devrait pas avoir en Wallonie de problèmes sociaux et de gens qui s’opposent les uns aux autres dans des conflits inutiles qui ne font qu’affaiblir l’industrie et l’économie. On sent que le climat social wallon n’est pas le même que le climat social flamand. Je ne suis pas nécessairement un admirateur de la Flandre, mais je crois qu’on a intérêt à avoir un climat social apaisé qui serait bon pour le futur de l’économie. C’est cela qui fait du tort aux grandes industries.

C’est si grave que cela?
Dans les études d’attractivité, quand on commence à parler du climat social en Wallonie, il y a une mauvaise perception. Que ce soit juste ou pas juste. L’investisseur y réfléchit donc à deux fois. Et cela, on pourrait le changer facilement.

Vous seriez d’accord avec l’analyse d’un Geert Noels, qui veut "flandriser" la Wallonie?
Non. Je déteste ce genre de formule et de raccourci. C’est tout à fait excessif. Il y a un tas de choses qui ne vont pas en Flandre mais ils le disent moins que nous. Mon modèle, ce n’est pas la Flandre. C’est une Wallonie apaisée. C’est différent. J’aime bien les relations allemandes, assez mûres, avec des syndicats qui ont parfois des réactions très dures, mais qui sont plutôt dans la construction. On rentre quand même dans une économie différente, celle de la connaissance. On n’y arrivera pas si on répète nos vieux stéréotypes de début du vingtième siècle, avec les patrons opposés aux ouvriers.

Ces critiques visent aussi le mouvement des gilets jaunes?
Je suis tout à fait anti-gilets jaunes. Je suis un démocrate. Quand je vais voter, je ne réclame pas qu’on vote une deuxième fois. Et je n’ai jamais accepté que quelqu’un me bloque dans la rue. Quand je vois que des gilets jaunes bloquent l’autoroute, on ne sait pas trop pourquoi, cela me dérange. On sent bien qu’il y a des gens qui sont honnêtes et qui ont des vrais problèmes, mais les gouvernements, que vont-ils faire avec cela? Avec ces revendications qui partent dans tous les sens? Le dimanche, il y a 70.000 personnes qui disent qu’on ne peut pas polluer et le lundi, on bloque les routes parce que la TVA sur le mazout est trop élevée… Le mouvement des gilets jaunes, c’est le signe que l’on n’a pas expliqué à la population ce qu’on voulait. C’est probablement un problème politique, parce qu’on a un peu perdu aujourd’hui les programmes politiques qui peuvent nous faire rêver.

Mais on ne peut nier un certain problème de répartition de la richesse?
On désinforme un peu les gens. On nous dit toujours que les inégalités augmentent dans le monde. Ce qui est vrai, je suis assez sensible à cela. Mais pas en Belgique. Nous sommes un des pays les plus égalitaires au monde. La Belgique est loin de tous ces excès, que l’on rencontre en Chine ou en Russie. On essaie de nous vendre une sorte de Belgique affreuse où il y a des méchants, des riches et des pauvres, tout cela sans aucune nuance. Je n’aime pas cela. Qu’il y ait des choses à faire, je suis le premier à le reconnaître. Pour moi, la meilleure inclusion, c’est le travail. Que l’on travaille sur les fondamentaux. Un bon enseignement, des bonnes conditions de travail, une activation des gens qui n’ont pas d’emploi, une bonne formation… C’est quand même anormal qu’il y ait tant d’emplois en pénurie alors qu’il y a tant de chômage.

Comment dire que la meilleure inclusion c’est le travail alors que l’on licencie en même temps?
Oui, mais on a créé 220.000 emplois en quelques années. Il y aura toujours des licenciements. Il faut s’en rendre compte, bien que c’est dur quand on vit soi-même cette situation. On doit se rendre compte que l’économie n’est pas statique. Par exemple, les métiers de Proximus ne sont pas les mêmes qu’avant. Dominique Leroy est quelqu’un de remarquable et ce n’est pas moi qui vais la critiquer. Elle a quand même hérité d’une société compliquée, une société d’État, et dans laquelle il y avait des choses à faire. Le chiffre fait mal, mais en même temps, on embauche.

On est trop dans la méfiance. Et la période est catastrophique pour ce genre de débat parce qu’on est en période électorale.

Il y a un autre débat, celui sur la limitation des salaires dans les entreprises publiques…
Je trouve ce débat démagogique et détestable. Il y a eu parfois des sursalaires et des choses scandaleuses. Mais on n’a pas vraiment de salaires scandaleux en Wallonie. Il faut regarder ce qu’apporte quelqu’un à la société. Un exemple: imaginez que Bill Gates veuille venir en Wallonie, on n’aurait aucune chance de l’avoir. Moi, s’il vient et qu’il crée 100.000 emplois, cela ne me dérange pas qu’il ait un gros salaire. Je suis plus choqué par les salaires des footballeurs. Cela ne gêne personne qu’un footballeur gagne 4 ou 5 fois le salaire du plus gros patron belge. Et on va d’ailleurs l’applaudir.

Comme disait un certain Michel Daerden, le salaire sera toujours trop élevé. Allez dire qu’un grand patron ne pourrait pas avoir plus qu’un Premier ministre, même les communistes ne le font pas. Et nous on le fait… Je trouve cela inacceptable. On doit être raisonnable. Des règles comme cela deviennent des carcans.

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