interview

"Pour le remplacement des F-16, la Belgique arrive beaucoup trop tard"

©Debby Termonia

Le conseil des ministres devrait donner rapidement son feu vert pour le cahier des charges qui doit être envoyé auprès des 5 agences étatiques proposant un appareil pour succéder aux F-16 de la composante Air.

C’est parti pour le renouvellement des avions de combat belges: le conseil des ministres devrait donner d’ici une semaine ou deux son feu vert au "Request for governmental proposal", le cahier des charges qui doit être envoyé auprès des 5 agences étatiques proposant un appareil pour succéder aux F-16 de la composante Air. Malgré l’interdiction des compensations économiques, ce marché est crucial pour les industriels belges de l’aéronautique, qui sont parfois à la peine dans l’aviation civile, explique le nouveau CEO de la Sabca, Thibauld Jongen.

 

Comment se porte aujourd’hui la Sabca?

Nous allons avoir une fois de plus des résultats négatifs pour 2016, pour la troisième année consécutive. Une situation due à plusieurs éléments, dont une certaine dégradation au niveau opérationnel, qui nécessite de poursuivre le plan d’action que nous avons lancé.

En quoi consiste ce plan d’action?

Ce plan, appelé "projet du siècle" a été annoncé en juillet. C’est un projet important, qui permettra à la Sabca de passer son siècle d’existence. On veut s’appuyer sur nos racines pour se redéployer dans le futur. Ce plan d’action sur 3 ans nous permettra, en nous appuyant sur le personnel, de devenir robustes, profitables et compétitifs.

Quels en sont les grands axes?

En premier lieu, l’organisation interne. On va travailler comme une Sabca unie plutôt que comme différents sites pilotés séparément. On aura un management unique pour nos quatre sites. On sera plus souple, plus réactif, mais aussi plus lisible par le marché. On va devoir aussi réapprendre à bien travailler ensemble: changer la culture de l’entreprise et en faire une culture orientée "processus", avec une responsabilisation des employés. En gros, on va refaire la partition de musique pour que chaque musicien puisse savoir ce qu’il doit jouer.

"La Belgique n’est dans aucun programme. Toutes les places sont prises."

Au niveau industriel, cela signifie quoi?

Nous devrons savoir avec quels instruments nous voulons être des virtuoses. Le marché nous demande de choisir. Mais pour les instruments que nous aurons choisis, nous devrons être les meilleurs du monde. Et la Sabca a un potentiel gigantesque. Nous avons six métiers. Notre organisation industrielle va s’appuyer sur ces six métiers-là.

Quels sont-ils?

Il y a d’abord toutes les structures intégrées et les équipements "plug and fly". Le marché attend des fournisseurs comme la Sabca qu’ils livrent des équipements prêts à être intégrés dans leur ligne de production. Deuxièmement, nous voulons capitaliser sur notre expérience de centre d’excellence pour les systèmes d’actuation, qui sont des espèces de muscles qui permettent de changer la direction d’éjection des jets de gaz sur une fusée. On veut faire évoluer cette connaissance vers d’autres marchés. Troisième secteur: les procédés spéciaux et les traitements de surface. On a beaucoup investi dans un centre de traitement de surface qui est unique en Europe.

Nos trois autres métiers, ce sont la conception et la fabrication de pièces en composite de grande taille et complexes, la maintenance et modernisation d’avions militaires et d’hélicoptères, et enfin, l’assemblage de structures métalliques basiques, qui est l’activité de notre filiale à Casablanca.

Mais six secteurs d’activité, est-ce que ce n’est pas trop?

Demain, ce sera peut-être 5, mais aussi 7. On va en discuter avec nos clients, évaluer le marché. Aujourd’hui, on a besoin de tout pour tenir nos engagements. Six, cela peut faire beaucoup, mais on doit voir cela comme un moyen pour faire par exemple des structures hybrides, dans lesquelles il y aurait des composites, des structures métalliques et des actuateurs. Nous devons voir comment on peut tirer parti de ces différents métiers pour faire un nouveau métier combinant tout. À ce niveau-là, je pense que nous sommes uniques au monde. On a beaucoup de concurrents sur chacun de ces métiers, mais nous sommes un des seuls à avoir tous ces métiers sous un seul toit.

"Notre ADN, c’est d’être technologique."

Comment pouvez-vous améliorer votre compétitivité?

En remettant la technologie au centre. On ne sera jamais une société capacitaire, capable de produire des dizaines de milliers de pièces. Nous ne sommes pas en Chine. Nous n’avons pas un parc qui peut fournir des capacités gigantesques. Notre ADN, c’est d’être technologique. C’est trouver des solutions qui répondent à des besoins clients. On ne sera jamais les moins chers, mais on doit garantir le résultat.

La maintenance reste-elle une activité forte pour la Sabca?

Nos clients reconnaissent que nous sommes les meilleurs du monde pour la maintenance des F-16. C’est un capital que l’on veut garder et utiliser pour se développer sur d’autres plateformes, comme le remplacement du F-16 et les drones. On souhaiterait aussi se déployer de façon plus proche vers les clients, pour faire certaines réparations d’urgence, au bord de la piste. Et pourquoi pas, nous diriger plus vers la gestion de flotte au lieu de faire de la simple maintenance: garantir la disponibilité de l’avion, proposer les pièces de rechange, la maintenance préventive…

À ce stade, vous n’avez rien pour l’après F-16, même s’il y en a encore pour plusieurs années…

Oui. C’est un vrai motif d’inquiétude. Utiliser les programmes gouvernementaux, c’est vital. Ce n’est pas demander une aumône, c’est au contraire examiner l’opportunité d’apprendre de nouveaux métiers pour se redéployer. Si on regarde la plupart des industriels de premier plan dans l’aéronautique en Belgique, c’est grâce au contrat F-16 qu’ils existent. Ils se sont ensuite réorientés. Pour le remplacement du F-16, la Belgique n’est dans aucun programme. On arrive beaucoup trop tard. Toutes les places sont prises. Et vu que l’on ne peut plus parler d’offset, il n’y a plus du tout de mécanismes.

On doit donc se débrouiller tout seuls, en utilisant notre capital réputation. Ceci dit, le F-16 belge va s’éteindre, mais il est encore produit pour d’autres pays. On doit prospecter des marchés à l’extérieur de la Belgique. Mais ce ne sera pas suffisant. Il faudra regarder quelles sont les autres plateformes. Actuellement, il y a un vent nouveau qui souffle en matière de défense. Cela serait bien que la Belgique ne soit pas que spectateur. Il y a des places importantes qui se prennent et qui auront des répercussions importantes en termes de capacité à capter des nouvelles technologies.

Votre actionnaire vous laisse les coudées franches pour les contacts en vue du remplacement du F-16?

Absolument. Nous avons le support total de nos actionnaires pour le plan d’action. Le Groupe Dassault comprend très bien les enjeux belges.

Vous n’avez donc pas de préférence pour le prochain chasseur belge?

Aucune. Nous sommes neutres. On a aussi reçu les autres industriels, pour voir ce qu’il serait possible de faire. Ce qui nous intéresse le plus, c’est de travailler en terme de R&D sur de nouveaux programmes avec les avionneurs. Avoir juste des heures de production, cela m’intéresse beaucoup moins. Parce que cela dure juste un temps et que de surcroît, on sera dans une compétition féroce avec des gens qui sont déjà installés depuis longtemps. Il sera impossible d’amortir les frais d’industrialisation et les outillages. S’insérer dans la chaîne de production existante, je pense que c’est trop tard. Il aurait fallu être partenaires dès le départ. Je suis plus intéressé par la haute valeur ajoutée et pourquoi pas, la R&D, qui nous permettra d’apprendre quelque chose. Mais je suis un fervent défenseur du maintien de la présence d’une industrie en Belgique et en Europe.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés