Sonaca: la piste de repreneurs belges écartée par la Région wallonne

Bernard Delvaux, CEO de la Sonaca, devant les bords d'ailes d'avions, la spécialité de l'équipementier wallon. ©BELGA

Alors qu’elle cherche à faire entrer un partenaire dans le capital de la Sonaca, la Région wallonne a écarté à deux reprises un groupe d’industriels belges.

La Région wallonne a-t-elle négligé la piste d’un repreneur belge dans le dossier Sonaca? Selon plusieurs sources, les autorités régionales ont raté l’occasion de faire entrer des investisseurs wallons et bruxellois dans le capital de l’équipementier aéronautique. Voici plusieurs années déjà que la Wallonie, actionnaire très majoritaire (à plus de 90%) du groupe Sonaca, a mandaté la banque d’affaires française Rothschild pour susciter l’entrée d’un partenaire privé dans le capital de la société basée à Gosselies (Charleroi).

Depuis lors, si plusieurs marques d’intérêt se sont manifestées auprès du cabinet du ministre de l’Économie Jean-Claude Marcourt (PS), les différentes pistes explorées par les autorités publiques n’ont toujours pas permis d’aboutir à un accord. Pas plus tard que mardi, le groupe français Zodiac Aerospace a fait savoir qu’il renonçait à entrer dans le capital de la Sonaca. Parmi les explications données, il y a le refus, dans le camp wallon, de céder une participation majoritaire dans la Sonaca. La prise d’une participation majoritaire d’un acteur étranger dans le capital a d’ailleurs soulevé un vent de contestation ces dernières semaines dans le rang des travailleurs qui craignent, à terme, une délocalisation des activités situées aujourd’hui à Gosselies.

Soutien du management

La rupture des négociations avec Zodiac Aerospace pourrait relancer aujourd’hui la piste d’une prise de participation d’industriels belges au capital de la Sonaca. Cette alternative, restée jusqu’ici secrète, a pourtant été écartée à deux reprises par le cabinet de Jean-Claude Marcourt.

Les premiers contacts remontent à 2009. Ils font apparaître deux noms: Olivier Goldberg, d’abord, industriel et promoteur immobilier, par ailleurs mari de la députée européenne Frédérique Ries (MR). À ses côtés, il y a Laurent Levaux, le patron d’Aviapartner.

Ayant eu vent des difficultés financières de la Sonaca, Philippe Bohez, ancien banquier qui dirige la société liégeoise Alter Finance, initie en 2009 les premiers contacts avec le management. Son projet est clair: "Il existe en Belgique des entrepreneurs qui ont les moyens d’investir dans des sociétés belges et dans l’économie locale. Après avoir discuté du projet avec Olivier Goldberg, j’ai pris contact avec le directeur de la Sonaca, Bernard Delvaux, et son CFO, Paul Adam. Le management est réceptif au projet et le soutiendra!", confirme-t-il aujourd’hui.

Très vite, une phase de négociation est lancée et Olivier Goldberg prend part aux discussions. Avec son partenaire Laurent Levaux, il crée en 2010 la société Aero Belgium. Ce véhicule financier doit permettre aux deux hommes d’affaires de mener l’opération. Parallèlement, ils mandatent la banque d’affaires Degroof.

Une première réunion avec les membres du cabinet Marcourt est organisée en mars 2010. Du côté de la Région, c’est Julien Compère, à l’époque chef de cabinet de Jean-Claude Marcourt, qui dirige les négociations. Mais une collaboratrice du cabinet, Anne Prignon, a également pris part, de près ou de loin, aux discussions. La Société Régionale d’Investissement de Wallonie (SRIW) a aussi apporté sa contribution en tant qu’expert via le président du comité exécutif, Olivier Vanderijst. La Région est par ailleurs conseillée par le cabinet d’avocats CMS DeBacker. "Lors de cette rencontre, nous avons exposé notre projet. Notre volonté n’était certainement pas de jouer un rôle opérationnel dans la Sonaca. Nous ne venions pas avec une vision agressive comme peut l’avoir un fonds d’investissement. Notre vision était industrielle et portait sur le long terme. Le projet misait sur une prise de participation minoritaire de 49% via une augmentation de capital de la société", explique aujourd’hui Olivier Goldberg. Il se refuse à en dire davantage sur le montant de l’augmentation du capital mais, selon nos informations, elle oscille entre 15 et 20 millions d’euros. Quant à l’avenir de la Sonaca, son objectif est à l’époque de renforcer son ancrage belge. "La Sonaca avait besoin d’un support et il lui fallait de l’argent pour garder son ancrage wallon. Mais l’apport de fonds devait également lui servir à saisir les opportunités", précise Olivier Goldberg.

Premier refus en 2011

Outre le maintien du quartier général et du centre de compétences à Gosselies avec près de 1.700 emplois, les deux hommes d’affaires imaginent déjà à l’époque des alliances avec des sociétés israélienne et indienne dans les matériaux composites. "Nous voulions renforcer la Sonaca, notamment en développant le spatial." Il a d’ailleurs visité les sites de la Sonaca au Canada et au Brésil, pour s’imprégner des activités du groupe.

Le projet porté par les industriels belges serait d’ailleurs soutenu par le management de la Sonaca. Contacté par nos soins, Bernard Delvaux, CEO de l’entreprise, se refuse à tout commentaire. Mais d’autres sources proches du dossier saluent le courage et la prise de risque des investisseurs belges. "Leur projet n’était pas absurde et c’était courageux de leur part. À l’époque, la Sonaca perdait de l’argent", glisse l’une d’entre elles.

Une première offre ferme et liante est déposée le 1er octobre 2010. "Le dossier semblait avancer normalement jusqu’au jour on est en janvier 2011 où la banque Rothschild me signifie que nous ne sommes plus dans la course", se souvient Olivier Goldberg. C’est à ce moment que le cabinet Marcourt lance des négociations exclusives avec le Français ACE. Elles échoueront en mars 2011.

Nouveau tournant: en juin 2011, la Région relance les contacts avec le tandem Goldberg Levaux. "Dès la reprise des discussions, nous posons nos conditions. Il n’est plus question que la banque Rothschild interfère dans les discussions", se rappelle Olivier Goldberg.

Pour renforcer leurs chances et la puissance de leur offre, les deux hommes ouvrent leur projet à d’autres industriels belges connus. "La Région semblait vouloir privilégier des gens du secteur. L’arrivée de plusieurs industriels belges dans notre projet a certainement renforcé la crédibilité du projet. Nos fonds étaient suffisants pour faire face à des soucis liés au développement de la Sonaca", explique Olivier Goldberg, tout en refusant de dévoiler aujourd’hui le nom de ses partenaires.

Un simple SMS

Les deux camps aboutissent à un accord de principe en juin 2012, soit près d’un an après la reprise des contacts. "Les négociations ont été très lentes mais nous arrivions à un accord. C’est alors qu’intervient un nouveau rebondissement. Au moment de tout finaliser, la Région se rétracte. En juin 2012, le chef de cabinet du ministre m’avertit par SMS que les discussions sont rompues. Depuis, nous n’avons plus eu aucun contact et je n’ai jamais su pourquoi la Région a mis fin aux discussions, alors que nous avions un accord".

"Il est vrai que nous avons été loin avec des investisseurs belges mais, malheureusement, il ne s’agissait pas d’industriels de l’aéronautique. Par ailleurs, nous n’avions pas assez de visibilité sur la capacité financière qu’ils pouvaient dégager au profit de l’entreprise si les choses tournaient mal par la suite", nous ont répondu des membres influents de l’entourage du ministre wallon de l’Économie et des PME, Jean-Claude Marcourt. "La recherche d’un partenaire répond à plusieurs objectifs, dont notamment des synergies de type industriel et la capacité du partenaire à apporter sa contribution en cas de difficultés. Par ailleurs, on s’attend aussi que le futur partenaire apporte de nouveaux clients et permette à la société de faire son entrée sur de nouveaux marchés", renchérissent d’autres acteurs du dossier.

Si Olivier Goldberg se dit prêt aujourd’hui à revenir à la table des discussions si la Région le recontacte, il ne pourra s’empêcher d’aborder le dossier avec plus de prudence. "Je n’avais jamais eu de négociations avant ce dossier avec le monde politique. J’ai perdu trois ans! Je trouve que la Région a manqué de professionnalisme et de respect. Mais elle a surtout manqué une occasion de renforcer l’ancrage wallon de la Sonaca."

Contraintes européennes

D’autres acteurs ayant participé au tour de table ont une lecture différente du processus et tentent d’expliquer l’attitude du cabinet Marcourt. "La Région wallonne a agi avec beaucoup de professionnalisme. Nous sommes déçus que les négociations n’aient pas abouti mais il y a eu de la compréhension des deux côtés. Il n’y a pas eu de conflit. Le dossier peut toujours ressortir et si Aero Belgium relance son tour de table, des investisseurs sont toujours prêts à y participer", nous a confié l’un des investisseurs belges, candidat au rachat de la Sonaca.

Il estime d’ailleurs que l’équipementier aéronautique, qui a des filiales au Canada et au Brésil, devra, de toute façon, faire entrer un investisseur minoritaire privé dans son capital. Car, soutient-il, "il sera plus facile pour la Région wallonne de défendre sa présence dans le capital de la Sonaca auprès de la Commission européenne, pour éviter une procédure d’aides d’État illégales. Elle pourra soutenir qu’elle agit comme les autres investisseurs privés présents".

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