"Ceux qui réussissent doivent reconnaître qu'ils ont aussi eu de la chance"

Jannie Haek, patron de la Loterie nationale, aux côtés de Stéphane Pallez, patronne de la Français des Jeux. ©Karoly Effenberger

Stéphane Pallez, présidente-directrice générale de la Française des Jeux, et Jannie Haek, CEO de la Loterie nationale, comparent leurs modèles et leurs environnements alors que le secteur des jeux de hasard traverse une période riche en défis.

A ma gauche, Stéphane Pallez, présidente-directrice générale de la Française des Jeux (FDJ), deuxième opérateur de loterie européen avec 15,8 milliards d’euros de mises annuelles et 30.000 points de vente. à ma droite, Jannie Haek, administrateur délégué de la Loterie nationale, 1,33 milliard de mises et 7.300 points de vente. La première dirige une entreprise publique en voie de privatisation partielle (l’Etat français prévoit de conserver au moins 20% du capital), le second une entreprise publique entièrement détenue par l’Etat. Rencontrés tous deux en marge du 10e congrès des Loteries européennes qui s’est tenu fin mai à Anvers, ils ont accepté de confronter leurs expériences et de se prêter au jeu des comparaisons.

Si leurs entreprises se ressemblent beaucoup, Stéphane Pallez et Jannie Haek aimeraient tous deux bénéficier d’une certaine liberté d’action qu’ils s’envient mutuellement. Au passage, on apprend aussi que la Loterie belge pourrait passer commande auprès de sa consœur française dans le domaine des technologies liées au jeu.

Vos sociétés ont eu toutes deux le même nom au départ : Loterie nationale. Cela induit-il que vous ayez un destin commun?
Jannie Haek: Oui, certainement. Ce n’est pas un hasard si l’on siège ensemble dans des organisations comme EuroMillions (loterie transnationale organisée dans 9 pays, dont la France et la Belgique, NDLR) et si l’on partage un certain historique: nos deux entreprises sommes nées peu avant la Seconde Guerre mondiale.

Les phrases clés
Les phrases clés

"Je suis jaloux de la façon dont FDJ fonctionne avec son régulateur et le gouvernement français..." (Jannie Haek)

"Je suis jalouse aussi... J’aimerais être plus proche de ce qui se fait à la Loterie belge sur un point: en ayant plus d’affectations explicites de l’argent que je rends à l’Etat." (Stéphane Pallez)

Stéphane Pallez : Nous avons des origines communes, comme toutes les Loteries en fait. Je ne sais pas si c’est un destin commun, mais c’est sûr qu’on partage des valeurs communes et des biens communs. Parmi ces derniers, il y a tout ce qu’on fait en matière de certification, de jeux responsables, avec des standards communs qui incarnent nos valeurs. Nous nous trouvons très naturellement alliés sur ces sujets-là. Et il y a aussi les collaborations qu’on a développées, que j’espère qu’on va continuer à le faire. Nous sommes ensemble dans EuroMillions: c’est une très belle coopération, un très beau succès. Et puis, il peut aussi y avoir des collaborations industrielles. Et là, cela concerne FDJ avec sa casquette business-to-business, qui peut proposer à d’autres Loteries des offres de plateformes ou de services technologiques. Cela permet d’enrichir l’offre de services entre Loteries, ce qui est un atout, parce qu’on se connaît bien et qu’on travaille dans un contexte de valeurs communes. Je pense que nous avons beaucoup de choses à faire ensemble.

Avez-vous identifié un aspect de la gestion de votre vis-à-vis qui vous inspirerait ?
J. H. : Oui, je suis jaloux de la façon dont FDJ fonctionne avec son régulateur et le gouvernement français, de la manière dont le régulateur réfléchit avec FDJ à l’organisation du marché, afin d’y faire émerger une offre qui soit innovante et attractive sans tomber dans l’excès de compétition.

La Française des Jeux

Total des mises: 15,8 milliards d’euros

Nombre de points de vente: 30.000

Emplois: 2.300

Part détenue par l’Etat: 72%

Classement: 2e opérateur en Europe

La Loterie nationale

Total des mises: 1,33 milliard d’euros

Nombre de points de vente: 7.323

Emplois: 425

Part détenue par l’Etat: 100%

S. P.: Je suis jalouse aussi… J’aimerais être plus proche de ce qui se fait à la Loterie belge sur un point: en ayant plus d’affectations explicites de l’argent que je rends à l’Etat. L’essentiel de ce que FDJ verse va au budget de l’Etat, ce qui est important et satisfaisant. Je pense toutefois que dans le monde d’aujourd’hui, les gens ont besoin d’une meilleure incarnation de l’affectation des recettes qui viennent des Loteries. Ce qui a été fait par FDJ concernant le patrimoine a été très important, de ce point de vue-là, car cela a incarné le fait que l’argent allait effectivement à des causes proches des gens, qu’ils connaissent et dont ils voient la réalisation concrète. (Pour la première fois en 2018, FDJ a versé des fonds à la Fondation du patrimoine grâce à une nouvelle offre de jeux "Mission Patrimoine", NDLR).

"Il faut créer un écosystème où l’essai est promu et où échouer est possible."
Jannie Haek
CEO de la Loterie nationale

Jannie Haek, vous aimez analyser le concept de chance: quel rôle doit et peut jouer la chance dans la société ? Doit-on confier son destin à la chance ?
J. H. : En disant que la chance est importante, je veux dire que rien n’est sûr dans la vie. Vous pouvez vous préparer tant que vous voulez en multipliant les plans d’entreprise, les prévisions, en essayant de tout anticiper, il n’en restera pas moins que ce sera toujours une prise de risque. Il est d’ailleurs normal de prendre des risques, sans quoi on ne serait pas innovant, ni entrepreneur… Il faut donc un peu de chance : l’environnement évolue-t-il comme on avait cru qu’il le ferait ? N’y a-t-il pas quelque génie dans la Silicon Valley qui est en train d’inventer un concept autour des loteries, qui va tout révolutionner ? On ne sait jamais. Il faut vivre avec cette incertitude, ce qui n’empêche pas qu’il faut entreprendre, essayer et réessayer. Il faut créer un écosystème où l’essai est promu et où échouer est possible. Et quand on veut créer une culture d’entrepreneurs dans un pays, il faut être capable de pardonner à ceux qui ratent et leur permettre de recommencer. De même, ceux qui réussissent doivent reconnaître qu’ils ont aussi eu de la chance. Ceux qui échouent ne sont pas nécessairement paresseux ou inintelligents. C’est important pour l’innovation et la tolérance.

Stéphane Pallez, vous vous êtes fort investie dans la promotion des femmes aux postes à hautes responsabilités. Avez-vous le sentiment que cette cause progresse ?
S. P.: Je ne suis pas la seule investie, j’ai beaucoup de soutien de mes collègues masculins! S’il n’y avait que les femmes qui s’y investissaient, cela ne marcherait pas. C’est un sujet qui n’est pas seulement important pour les femmes, mais aussi et d’abord pour les entreprises. Au Congrès des Loteries, on nous a exposé un certain nombre de données qui nous ont rappelé que la diversité fait partie des facteurs du succès des entreprises et des organisations. Comme tout chef d’entreprise – homme ou femme –, je porte une attention particulière à l’égalité salariale (parce que c’est aussi la loi et qu’il n’y a plus à hésiter), à la place des femmes dans les postes de management, et à tous les moyens qu’on peut mettre en œuvre dans une organisation pour que les femmes saisissent les opportunités qui leur sont offertes. Je fais cela dans mon entreprise, beaucoup de mes collègues le font également et ont atteint la parité dans leur comité exécutif. C’est tout à fait possible. Il est prouvé que c’est un facteur de performance, comme l’est la diversité en général. Et au niveau d’European Lotteries, l’association des Loteries européennes, nous avons décidé de lancer un programme spécifique pour promouvoir les femmes aux postes de leadership, via de l’information et du mentoring. Nous voulons incarner une organisation qui soutient les bonnes causes, dont la mixité fait partie.

Combien de pourcent de femmes compte le comité exécutif de FDJ ?
S. P. : 40%.

Et à la Loterie nationale?
J. H. : Nous comptons un tiers de femmes au conseil d’administration. Au comité de direction, j’ai recruté la première femme il y a un et demi.

Une femme sur combien ?
J. H. : Une sur cinq.

S. P. : Comme ça, Jannie a une grande marge de progrès ! (rires)

J. H. : (rires). Oui, Stéphane a raison, c’est la diversité et la tolérance pour la diversité qui comptent. Car si tout le monde faisait la même chose, ce serait difficile d’innover…

S. P. : C’est prouvé: quand les gens se ressemblent, ils sont moins innovants.

J. H. : Et la chance, le hasard sont créateurs de diversité.

Française des Jeux et Loterie nationale pourraient collaborer

Contrairement à la Loterie, la Française des Jeux a développé ses propres technologies de jeux et paris. À l’avenir, la Loterie pourrait-elle recourir à une technologie de FDJ? C’est tout à fait envisageable, répond Jannie Haek. "Il faut savoir que les fournisseurs de technologie sont peu nombreux dans le secteur des Loteries, dit-il. Il y en a cinq dans le monde entier. C’est une bonne chose que les Loteries cherchent des solutions technologiques afin de disposer d’une offre différente et parfois plus innovante que celle de leurs fournisseurs traditionnels. Et en effet, il y a beaucoup de contact entre nos deux entreprises."

À ses côtés, Stéphane Pallez enchérit: "Il va falloir acheter maintenant, lance-t-elle. Nous en serions très heureux. Ce serait une bonne collaboration. C’est du business, il faut donc que tout le monde y trouve son compte."

Autre sujet d’actualité, la digitalisation de leurs activités. "Toutes les Loteries font face au même défi, pour ne pas dire toutes les entreprises, souligne Jannie Haek. Dans notre cas, nous possédons un bel atout: dans tout ce qui est e-commerce, nous n’avons pas de transport, aucune logistique. Quand nous vendons un de nos produits par le canal digital, il est vendu, point. On réalise actuellement 17% de nos ventes dans la branche digitale, ce qui fait de nous la plus grande entreprise d’e-commerce en Belgique."

Chez FDJ, "la définition de ce qu’est le canal digital n’est pas exactement la même, relève Stéphane Pallez. Mais à part cela, nos histoires se ressemblent. La vision que nous partageons avec Jannie Haek, c’est de considérer le digital comme une opportunité pour les Loteries. Alors qu’à une époque, certains pensaient que c’était un danger, on l’a inscrit comme une opportunité au cœur de notre plan stratégique FDJ 2020, lancé en 2015 et qui est en train de se dérouler. A nos yeux, le digital ne se déploie pas contre, ou au détriment du réseau physique, mais enrichit au contraire l’ensemble des canaux de distribution de l’entreprise et l’expérience du joueur. Dans notre manière de compter, on ne regarde pas seulement les ventes en ligne, mais toutes les ventes qui passent soit par les plateformes en ligne, soit par les applications numériques (même si les mises sont comptabilisées chez le détaillant). Aujourd’hui, selon cette définition, le digital est au-dessus de 15% à FDJ et on a pour objectif d’arriver à 20% en 2020. Et on y sera. À mon arrivée fin 2014, on était à 3,7%: cela a donc été un changement majeur."

"Le digital, c’est aussi de l’investissement, ajoute la PDG. Dans notre cœur technologique, dans le réseau, dans l’innovation. Cela touche tous les aspects de l’entreprise, tous les jeux, tous les services, sans oublier notre propre mode de fonctionnement. C’est donc une révolution complète."

Avec ou sans effet négatif sur l’emploi? "Dans notre cas, cela a, à la fois, enrichi l’expérience du client en point de vente (en contribuant à y faire croître les mises) et développé les ventes en ligne. Il s’agit donc plutôt d’un vecteur de croissance et, aussi, de création d’emplois dans l’entreprise", répond Stéphane Pallez.

De son côté, le CEO de la Loterie fait observer que "malgré ce qu’on croit, la plupart des joueurs jouent en même temps dans les points de vente et sur le réseau digital. Je sais qu’on aime bien présenter les deux canaux comme s’ils étaient concurrents, mais ce n’est pas vrai", martèle-t-il.

"Les mêmes joueurs vont utiliser les deux canaux, renchérit la PDG de FDJ, car ils ont envie d’avoir le choix et il y a des moments où l’un ou l’autre canal s’impose à leurs yeux. Le digital permet en outre d’aller conquérir de nouveaux types de clients qui ne vont pas dans les points de vente. Cela ne se fait donc pas au détriment des points de vente, mais au profit de l’accroissement de notre base de clients, et de son rajeunissement. C’est pour cela que c’est générateur de croissance."

L’avenir aux paris?

Point d’attention pour le futur, les statistiques mondiales montrent que les paris sportifs progressent plus fort que les autres jeux de hasard. Risque-t-on d’arriver à un moment où l’activité de loterie disparaîtra? Au profit des paris? "Sur le marché belge, la Loterie est toujours en croissance, de 3 à 5% par an, surtout grâce aux jeux de loterie, répond Jannie Haek. On boucle chaque nouvelle année sur des records de mises et de chiffre d’affaires. En même temps, c’est vrai, le secteur privé enregistre une croissance telle que chaque année, on peut ajouter l’équivalent d’une Loterie nationale aux chiffres globaux du secteur! Il faut se rendre compte de ce que cela représente pour la Loterie nationale d’être confronté à pareil mouvement! C’est énorme. Mais cela n’empêche pas, avec un peu d’innovation, de travail et de chance aussi, de réaliser de bons chiffres avec des jeux responsables. J’en suis assez fier. Et quand il y a des problèmes, ce n’est pas chez nous qu’ils apparaissent."

Stéphane Pallez ne s’en inquiète pas non plus: "Quand on demande à des experts de faire des projections sur le secteur du divertissement et notamment des jeux d’argent, ils répondent qu’ils voient un secteur en croissance. Cela correspond à une demande globale dans le monde d’aujourd’hui. Il est ensuite normal qu’on attende une croissance plus dynamique des paris sportifs, parce que c’est un marché qui, dans certains pays, est tout juste naissant, comme aux Etats-Unis par exemple. Quant aux loteries, cela dépend des marchés, mais on voit qu’en France comme en Belgique, nous sommes en croissance. Et comme dans tous les secteurs, quand il n’y a plus d’innovation, il n’y a plus de croissance. Si les Loteries se montrent innovantes, il n’y a aucune raison qu’il n’y ait plus de croissance. La Loterie, c’est un concept qui a beaucoup évolué à travers les âges, mais qui existait déjà au XVIe siècle; il n’y a pas de raison qu’il n’existe plus au XXIIe siècle."

 

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