interview

Jean-Jacques Cloquet (Pairi Daiza): "Misons davantage sur la formation en alternance"

Jean-Jacques Cloquet ©Wouter Van Vooren

Il y a un an, Jean-Jacques Cloquet s’apprêtait à rejoindre le parc animalier Pairi Daiza, déchargeant ainsi le fondateur Eric Domb. Entretien avec ce manager charismatique après une année bien chargée.

Il y a pratiquement un an, Jean-Jacques Cloquet faisait la une des gazettes du pays. Non seulement il se voyait consacré manager de l’année pour son action à la tête de l’aéroport de Charleroi dix années durant, mais en outre il s’apprêtait à rejoindre le parc animalier Pairi Daiza, déchargeant ainsi le fondateur Eric Domb.

L’occasion de prendre le pouls de ce manager charismatique après une année bien chargée, marquée par le lancement d’un nouveau "monde" dédié à la faune et à la flore de la Colombie britannique, le lancement d’une première offre hôtelière et, ces jours-ci, l’ouverture du parc en pleine période des fêtes de fin d’année. Une grande première pour Pairi Daiza.

Le tout sur fond de résultats financier flatteurs. Mais là, Jean-Jacques Cloquet n’y est pour rien, l’exercice ayant été clôturé fin mars. Le temps d’avaler un chocolat et d’ajuster la cravate pour le photographe, c’est parti pour 45 minutes d’entretien où sont abordés des sujets qui lui tiennent à cœur.

Voilà quasiment un an que vous faites "tourner la boutique" Pairi Daiza. Un premier bilan?

C’est conforme à ce qu’Eric Domb m’avait dit. Je travaille beaucoup plus. Eric est quelqu’un de très exigeant qui n’est jamais satisfait, qui recherche l’excellence, mais d’un autre côté, il vous fait confiance. Avec lui pour le côté stratégique et le CFO, Yvan Moreau, nous formons une équipe très complémentaire. C’est important car les enjeux sont énormes. Chaque année, on doit offrir de la nouveauté aux visiteurs. On a une  obligation de résultats par rapport à l’endettement de la société dû à tous les investissements effectués ces dernières années. Il faut donc sensibiliser tout le monde à la notion d’économie, de productivité tout en respectant le bien-être animal.

C’est fou le nombre de métiers que j’ai appris en un an: faire de la bière, m’occuper des animaux, gérer des hébergements!

Précisément, en termes d’investissements, l’année a été riche en nouveautés pour Pairi Daiza. Avec quel résultat?

On a dépassé les deux millions de visiteurs grâce au nouveau monde dédié et à l’offre hôtelière. Cette dernière est un réel succès avec un taux moyen de remplissage de 80%, supérieur aux prévisions de 75%. Cela nous a permis d’élargir notre zone de chalandise. Pour une première, c’est donc une réussite, d’autant que l’on gère tout nous-mêmes. D’ailleurs, c’est fou le nombre de métiers que j’ai appris en un an: faire de la bière, m’occuper des animaux, gérer des hébergements!

Il y a quelques semaines sortait un ouvrage qui vous est consacré où l’on apprend à mieux vous connaître au-delà de Pairi Daiza. Vous qui êtes un patron très écouté, que vous inspire la situation politique actuelle? 

Pfff... Ça traîne… Ce n’est jamais bon pour un pays de ne pas avoir un gouvernement. Je l’ai déjà dit mais on m’a demandé de quoi je me mêlais… De fait, pour nous, cela ne change rien. Les gens s’habituent. C’est plutôt pour l’économie internationale, pour les entreprises qui font de l’import-export que c’est important. En raison de cette instabilité, peut-être que certains pays se demandent s’il est opportun investir chez nous. Ça, c’est très embêtant. J’espère en tout cas que l’on n’ira pas revoter Cela coûte de l’argent qui pourrait être utilisé à autre chose.

En Wallonie au moins, il y a un gouvernement. Son action va-t-elle dans la bonne direction?

Pairi Daiza est un acteur du développement économique durable.

En ce qui nous concerne, et même si c’est un peu égoïste de dire cela, on sent qu’il y a une prise en compte de l’importance du tourisme économique. Car on crée beaucoup d’emplois qui ne sont pas tous des emplois qualifiés. Ce sont des emplois de proximité, qui génèrent du développement économique. Beaucoup de gens qui viennent travailler ici s’installent dans la région, à Mons, à Ath… Quand j’étais à l’aéroport de Charleroi, 90% de nos collaborateurs habitaient dans un rayon de 40 kilomètres. On peut donc dire que Pairi Daiza est un acteur du développement économique durable, à l’instar de nos investissements pour construire le plus grand parking photovoltaïque du monde. Il va générer une énergie électrique 30% supérieure aux besoins du parc et qui seront réinjectés dans le circuit à partir du 2ème trimestre.

Le gouvernement wallon prévoit beaucoup d’investissements, ce qui va alourdir la dette. Comme chef d’entreprise, comment voyez-vous cela?

C’est vrai, mais ces investissements doivent être faits. Il ne faut pas louper le train et, si j’ose dire, il faut beaucoup investir dans les transports publics. On en sait quelque chose puisque c’est un des points faibles de Pairi Daiza. On attire plus de 2 millions de visiteurs par an, mais on n’est pas facilement accessible en transport en commun, même si on essaye d’encourager nos visiteurs à la faire. On le fait notamment en offrant 25% de réduction sur le prix d’entrée pour ceux qui viennent en train. Le TGV traverse le Hainaut, mais ne s’y arrête pas. D’autres grands parcs – suivez mon regard - n’ont pas ce problème, hein!?

Mettre la population au travail, c’est la priorité des priorités. C’est en tout cas la mienne.

Il y a la mobilité, mais aussi l’emploi…

Mettre la population au travail, c’est la priorité des priorités. C’est en tout cas la mienne. On peut faire toutes les équations possibles, il faut créer de l’emploi pour tout le monde.

Mais il y a des métiers en pénurie…

Exact. C’est là qu’il faut mettre les moyens. Le chômage baisse, mais il y a encore près de 200.000 demandeurs d’emplois en Wallonie. Il faut investir dans la formation et, surtout, dans la formation en alternance. J’ai vécu des expériences excessivement riches en la matière chez Solvay et aujourd’hui chez Pairi Daiza où on emploie beaucoup de jeunes. On a des accords avec le Forem pour l’Horeca, on travaille en synergie avec les écoles horticoles pour tout ce qui est botanique. Dans nos nouveaux mondes, nous avons besoin de technologies nouvelles dans des domaines comme la filtration des aquariums et des bassins. On peine à recruter pareilles compétences mais la formation en alternance peut nous aider.

Le politique entend-il cela?

©Wouter Van Vooren

Je lui lance le message. Trop de jeunes sont aujourd’hui dans la rue. Arrêtons de les laisser dériver dans le système scolaire. Il faut détecter au plus vite les gens qui n’ont pas envie d’étudier, ceux auxquels le système scolaire ne convient pas. Tout le monde n’est pas fait pour étudier. Essayons de les motiver par une alternance de formations. Les entreprises sont demandeuses. C’est un win-win pour tout le monde. C’est la meilleure manière selon moi de redonner le goût au travail. Surtout dans des métiers en pénurie comme la construction, l’électromécanique ou l’informatique.

La logistique est aussi un pôle de développement avec Alibaba, Thunder Power, etc. Vous y croyez?

Qu’Alibaba se développe à Liège, c’est une bonne chose. Cette région a tout pour être un pôle logistique important. C’est un secteur qui génère beaucoup d’emplois importants dans un bassin qui en a perdu beaucoup. Quant à Thunder Power, Joker!

Peut-être faudrait-il consacrer plus d’argent à développer la voiture à hydrogène que d’essayer d’aller sur Mars.

Posons la question autrement: vous croyez dans la voiture électrique?

Je crois surtout dans la voiture à hydrogène. En 1983, j’en avais même fait mon mémoire d’ingénieur. Cela a pris du retard à cause du lobby des pétroliers. A l’époque, mes collègues qui étaient en automatisation travaillaient déjà sur la voix, le traitement de la parole. Maintenant, cela marche. Peut-être faudrait-il consacrer plus d’argent à développer la voiture à hydrogène que d’essayer d’aller sur Mars. Les priorités sont sur la terre.

Votre point fort, ce sont les relations sociales. Vous en parlez beaucoup dans votre livre. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de Jean-Jacques Cloquet dans les entreprises?

Il faut rester modeste. Ce livre, ce n’est pas consacré à "Jean-Jacques le magnifique" et ce n’est pas non plus un guide du management idéal. Il montre, entre autres, qu’il est possible, sur base de mes expériences, de baser un management sur l’humain. Que ce n’est pas une perte de temps de s’intéresser aux autres, qu’il n’y a aucun calcul derrière cela. Mieux: il y a même un retour, ce que j’ai appelé le ROC, le "return in consideration" que ce soit en termes d’absentéisme, de productivité, de rotation, d’absence de grève. A l’aéroport, on n’avait que 3% d’absentéisme alors que la moyenne du secteur est de 11%. Le titre de manager de l’année m’a donné définitivement confiance dans ce type de management.

Peut-on faire cela dans une multinationale cotée en Bourse avec une pression sur les résultats?

C’est plus difficile mais pourquoi pas? Ce n’est pas parce qu’il faut respecter des indicateurs financiers forts que l’on ne doit pas les partager avec son personnel. J’ai vécu cela chez Solvay. Il faut l’expliquer aux gens. Expliquer dans quel type d’entreprise on est. Si on n’est pas d’accord, on n’est pas obligé de rester.

En même temps, les burn-out explosent, comme l’indiquait une récente enquête de L’Echo…

J’ai appris tout récemment que le burn-out vient aussi de ceux qui ne se plaignent jamais, qui sont de fidèles serviteurs car ils ne veulent pas décevoir. Mais ce n’est pas parce que la personne travaille bien qu’il faut la surcharger, il faut discuter, dialoguer avant qu’elle ne plonge. J’ai appris aussi que quelqu’un qui est heureux au boulot est 30% plus efficace. Une autre étude montre que pour les jeunes entre 25 et 35 ans, le critère rémunération n’est que 7ème. Les jeunes diplômés recherchent beaucoup plus l’équilibre vie privée, vie professionnelle. Mon fils a ainsi refusé un job à Bruxelles pour rester dans la région alors que c’est moins bien payé. Il ne voulait pas perdre 3 heures par jour dans les embouteillages…

Votre parcours est quasi sans faille. Quelle a été selon vous votre plus grosse erreur?

©Wouter Van Vooren

J’en ai fait plein! Mais je ne les regrette pas, car ce sont des expériences. Je lutte contre la culture de l’échec. Celui qui a fait le maximum mais qui n’a pas eu de bol, comme, par exemple, une conjoncture difficile, pourquoi n’aurait-il pas droit à une deuxième chance? Pour en revenir à votre question, quand je suis retourné comme CEO au Sporting de Charleroi en 2003 après y avoir été joueur dans les années 80, je n’ai pas pris le temps de bien étudier le contexte dans lequel je revenais. J’ai été naïf. En 20 ans, les choses ont radicalement changé dans le foot, ce monde appartient à d’autres personnes, des managers, des agents. L’individualisme a pris le pas sur l’esprit d’équipe. Mais je ne regrette rien car cela m’a ouvert d’autres portes.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect

Messages sponsorisés

n