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interview

Alexandre Bouglione: "C'est un vrai génocide culturel qui se déroule sous nos yeux"

Alexandre Bouglione dans la roulotte de son grand-père Joseph. ©Tim Dirven

Nous avons pris l'apéro avec Alexandre Bouglione, représentant de la 7e génération de sa famille. Qui tourne comme un lion en cage depuis le second confinement.

Stambruges, pas loin de Belœil, pas loin de la France, est un heureux village qui peut se vanter d’avoir non seulement une librairie, mais aussi des circassiens à demeure. C’est ici qu’Alexandre Bouglione vient planter sa tente chaque année, et accrocher ses roulottes quand il n’est pas en tournée.

D’ordinaire, ils sont jusqu’à 60 artistes sur ce site, aujourd’hui – Covid oblige – ils ne sont plus que 20.

Il n’y passe en général pas plus de 3 mois par an. Cette année cela fait plus d’un an. Un an à vivre en autarcie entre ses murs et des grilles, errant entre ses chapiteaux et toutes ses roulottes, avant de grimper dans sa caravane grignoter le soir devant sa télé. D’ordinaire, ils sont jusqu’à 60 artistes sur ce site, aujourd’hui – Covid oblige – ils ne sont plus que 20. Certains sont restés car ils ne savaient pas où aller, d’autres n’ont pas réussi à rentrer dans leurs pays. Enfin, il y a les descendants Bouglione.

Lion sédentaire

Le patriarche nous reçoit ce soir dans sa plus belle roulotte, la roulotte des grands soirs, celle du grand-père Joseph, au-devant de laquelle on accrochait jadis une chambre et une salle de bain. Devant lui, une bouteille de Martini, 3 livres et un album photo. "C’est fou ce que vous ressemblez à Françoise Fabian jeune! On ne vous l’a jamais dit?", entame-t-il – charmeur – en s’emparant d’un verre en cristal, frappé d’une tête d’éléphant d’Afrique. "Moi, j’ai des faux airs de De Niro" poursuit-il, en nous offrant son plus beau profil. En vrai, ce n’est pas faux. Même si, au premier regard, c’est surtout le caractère léonin de sa face qui frappe, d’autant qu’il semble être le dernier fauve du cirque. Ici les animaux sont partis, ne restent plus que les chiens.

"Allez Santé! À notre Ministre, hein", lâche-t-il mi-figue, mi-raisin. C’est pas qu’il n’a pas confiance, c’est que cela fait tellement longtemps qu’on lui promet des choses que "sincèrement", ce coup-ci il l’avoue, il n’ose plus y croire. "Même si celle-ci a l’air bien (Bénédicte Linard – ministre écolo de la culture, NDLR). On a fait un zoom récemment, elle est gentille, à l’écoute et tout. Sauf qu’elle hérite d’un système qui est tellement ancré…" nous explique-t-il, avant de se lever d’un bond pour se planter sur la première marche de sa roulotte et de rugir sur ses petits-enfants qui font trop de bruit dehors.

"Ce qu’on vit est une catastrophe, on compare toujours avec la guerre, sauf qu’en temps de guerre, on avait au moins le droit de travailler."

Injustices et mépris

De retour sur sa chaise, il poursuit: "Ce qu’on vit est une catastrophe, on compare toujours avec la guerre, sauf qu’en temps de guerre, on avait au moins le droit de travailler. Et pour nous, artistes ou circassiens, c’est un vrai génocide culturel qui se déroule sous nos yeux. On aide certaines personnes, et on laisse crever les autres. Le drame, ce n’est pas le manque de richesses de la culture, c’est qu’elles sont mal partagées, c’est tout le système qui veut ça!"

En cause pour lui, non seulement les critères d’attributions des subventions, mais aussi la composition même des commissions chargées de les octroyer. Un système qui fait, selon lui, que "c’est toujours les mêmes qui touchent".

D’ailleurs, lui s’enorgueillit de n’avoir jamais rien demandé, nada, rien. Il a toujours réussi à faire fonctionner son cirque grâce à ses recettes, n’hésitant pas à changer de business model quand il le fallait, diminuer les prix des entrées pour que le cirque reste accessible aux familles tout en augmentant le nombre de représentations. Sauf que là, avec la crise… Il a tenu bon longtemps, quitte à vendre récemment une petite maison à kots qu’il avait achetée pour ses vieux jours, juste pour parvenir aujourd’hui à vivre. Sauf que là, ça s’amenuise aussi.

Plus il décortique le système "injuste", plus il se met à tousser. "C’est pas le Covid, c’est parce que je m’énerve", rassure-t-il, avant de s’emballer sur le mépris porté à son secteur – le cirque traditionnel – face au soutien sans limite qu’on offre au cirque contemporain. Avec ironie, il pointe ce microcosme qui ne fait à moitié pas d’entrées, et qu’il faut alimenter de plus en plus chaque année avant de lâcher: "Eux font du cirque pour avoir de l’argent, et moi je veux de l’argent pour faire du cirque." Voilà.

La tentation du découragement

Sinon, le confinement, le moral, tout ça, comment ça va? osons-nous. "Ça allait très bien jusqu’en janvier. Mais là, franchement, il y a depuis des moments où je n’ai même plus envie de vivre. On a cru plusieurs fois qu’on allait pouvoir rouvrir, mais là, on ose même plus y croire." Sur le fond, il ne critique pas – à l’inverse de beaucoup – les mesures de confinement. Même si tout de même, il se demande si à un moment "on ne s’est pas un peu emballé en mettant tout le pays à l’arrêt".

"La cirque vous apprend la tolérance. Quand on voit les tensions et la violence à l’extérieur, on se dit que le monde aurait bien besoin de prendre exemple sur nous."

Durant le premier confinement, il explique qu’ils étaient 40 à vivre en communauté sur son site: "Pas un seul cas de Covid"! Et tout s’est bien passé entre nous. Le monde du cirque, c’est aussi une grande famille, on a toutes les nationalités, des tas de religions différentes. Y’a rien à faire, ça vous apprend la tolérance. Quand on voit les tensions et la violence à l’extérieur, franchement on se dit que le monde aurait bien besoin de prendre exemple sur nous."

Quand on lui demande comment il envisage la suite, on le sent osciller entre force et découragement. Un impact terrible sur son secteur, 30% au moins des artistes arrêteront probablement le métier, pas mal de patrons de cirque aussi. Il rappelle tout de même que 5 ans auparavant, les attentats avaient failli tout ficher par terre. Lui explique avoir mis 3 ans à s’en remettre, alors qu’il refusait, bec et ongle, d’annuler ses représentations. "Et puis, bam, c’est le Covid."

"Alors, on attend!", lâche-t-il avant de terminer son Martini.

Le cirque dans les veines

Il est la 7è génération de sa famille dans le métier. Une famille originaire du Rajasthan qui, au départ, était "montreurs d’ours" et qui, au gré des années, trimballait sa roulotte à travers l’Afghanistan, la Grèce ou l’Italie avant d’atterrir en France et en Belgique. Aujourd’hui, le Cirque Bouglione est, d’après-lui, le dernier cirque traditionnel de Wallonie. Acrobate au départ, il a dompté des fauves pendant 30 ans.

Ses prochains combats: faire entrer le cirque au patrimoine immatériel de l’Unesco et se battre pour améliorer le statut des artistes.

Cela fait 10 ans qu’il n’y a plus d’animaux chez lui. Une très bonne chose estime-t-il, parce que, pour "vous dire la vérité, que ce soit le cirque ou le zoo, ce n’est pas la place des animaux". Nous raccompagnant sous la pluie, il explique ses prochains combats: faire entrer le cirque au patrimoine immatériel de l’Unesco et se battre pour améliorer le statut des artistes.

La nuit est tombée, des petits chapiteaux s’allument, l’ambiance est aussi triste qu’une fête sans musique. Alexandre Bouglione nous a flanqué deux livres dans les pattes. "J’aime faire des cadeaux." Avant de s’éloigner, tel un lion qui retournerait dans l’ombre de sa cage.

Que buvez-vous?

• Apéro préféré: un Martini Rosso.

• À table: j’ai arrêté le Coca pour ma ligne. Je ne bois plus que de l'eau, parfois une bière.

• Dernière cuite: dans les années 80. On venait de planter notre chapiteau Place Flagey, en revenant d'une tournée harassante. On est allés faire la fête dans un café sur la place, à la fin de la soirée. On a jeté le serveur dans les Étangs d’Ixelles, pour rigoler.

• À qui payer un verre: à Clint Eastwood. C’est un monument, il a bien vieilli et il réussit toujours à faire de merveilleux films. Je l'ai croisé un jour dans un aéroport. Je venais chercher un lion qui avait voyagé dans la soute de l'avion qui le conduisait à Paris. Je n'ai pas osé lui parler.

Le représentant de la 7è génération Bouglione en 5 dates

• 1974: je rencontre Gunther Williams, l'un des plus grands dompteurs du monde, et je décide d’en faire mon métier. Un combat, car ma famille ne voulait pas. Mais j'aimais tellement les animaux que je me révélais assez bon.

• 1976: mon père engage une fille pour le cirque. Je tombe amoureux d'elle rien qu'en voyant sa photo. Je la voulais tellement que j'ai interdit à tous les hommes du cirque de lui parler: "chasse gardée." C'était ma future épouse.

• 1977: mon premier numéro de tigre. Je rentre à peine dans la cage et là, panne générale de lumière durant 3 minutes. Je n'osais pas bouger de peur de me faire bouffer. Ce furent les 3 plus longues minutes de ma vie.

• 1978: après une représentation au Cirque d'hiver à Paris, au profit de la Fondation Perce-Neige de Lino Ventura, on sort faire la fête. Et je me retrouve à 5 heures du matin, à manger un pot-au-feu avec Lino, Thierry Le Luron, Mireille Mathieu et Yves Mourousi.

• 1990: je vais voir Siegfried & Roy à Vegas. À la fin du spectacle, je suis invité à le rejoindre dans sa loge. Et là, je tombe sur Micky Rooney et Angela Stevens dans les canapés.

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