analyse

"Animal Crossing", le capitalisme doux et ludique de Nintendo

©Nintendo

C'est un phénomène mondial. Un jeu vidéo à l'univers mignon et relaxant où ont trouvé refuge près de 14 millions de joueurs en un mois. Plongée dans un monde où les navets sont les biens les plus précieux.

"Animal Crossing: New Horizon", c’est le jeu vidéo événement du confinement de l’année et peut-être bien au-delà. Pour comprendre comment un jeu vidéo a envahi le quotidien de millions de personnes de tout âge à travers la planète en quelques semaines jusqu’à être recommandé par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), il n’y a pas 36 solutions, il faut y jouer. L’Echo a pris sa manette à deux mains et vous emmène dans un monde où tout est beau, bien rangé, relaxant, mais qui paradoxalement possède certains travers du monde capitaliste qui fait notre réalité.

Le principe paraît d’une simplicité enfantine. Vous vous retrouvez sur une île déserte, au sein d’une communauté où tout est à faire, vous décidez où planter votre tente et vous voilà embarqué dans un univers peuplé d’animaux anthropomorphiques, tous plus mignons les uns que les autres. En débarquant sur l'île, vous n'aurez pas beaucoup à faire si ce n'est découvrir le "crafting" pour commencer à fabriquer vos premiers outils. La canne à pêche et le filet vous seront d'une grande utilité puisqu'ils vous permettront de capturer des poissons et des insectes.

Tom Nook, le boss de l'île, fait un discours tous les jours et présente les objectifs. ©Nintendo

Ce nouvel opus d’"Animal Crossing" n’est pas un jeu vidéo classique dans le sens où il n’y a pas de quête ultime. Bien sûr, l’objectif est de faire de votre île la plus belle des îles en obtenant les 5 étoiles à l’image d’une note sur Google ou Booking.com pour attirer les touristes virtuels. Vous voudrez aussi remplir votre musée des espèces les plus incroyables ou amasser le plus de clochettes, la monnaie locale. Mais en réalité, chacun y trouve un objectif ou une raison personnelle qui fait que l’on devient complètement accro en quelques heures. Le dernier né de la série "Animal Crossing", qui appartient à Nintendo, est un objet virtuel qui mérite une attention particulière même si jouer à la console est loin de votre zone de confort.

La notion du temps

L’élément clé du jeu et qui en fait son succès, c'est le temps. La temporalité du jeu est exactement la même que dans le monde réel. Les heures, les minutes et les saisons sont scrupuleusement similaires à la réalité. Hormis pour les petits malins qui changent l’heure ou la date de leur console pour avancer plus vite, cette notion est devenue la raison d’être du jeu.

"Nintendo a une stratégie à long terme qui lui permet aujourd’hui d’arriver avec la dernière version d’"Animal Crossing" et de la rendre populaire bien au-delà des joueurs habituels."
David Verbruggen
General Manager de la Belgian Entertainment Association

Vous pouvez réaliser un certain nombre d’actions par jour pour améliorer, embellir et faire évoluer votre île et toutes ces composantes, mais une fois faites, il vous faut attendre le lendemain pour pouvoir continuer et récolter les fruits au propre et au figuré de vos actions. Le jeu devient un rendez-vous qu’on attend, on se surprend même à venir y jouer à d’autres moments juste pour contempler ce qu’on a réalisé. Vous asseyez votre personnage, profitez du calme et étrangement vous vous relaxez devant un paysage idyllique en écoutant le vent dans les feuilles des arbres. Même la petite musique qui est agaçante au début devient synonyme de plaisir et de plénitude.

Pour beaucoup de joueurs, le jeu est presque devenu une thérapie, une bulle d’oxygène dans une période particulièrement angoissante qui a vu la moitié de la population mondiale obligée de rester chez elle.

Dans Animal Crossing, on passe son temps a redessiner les chemins et cueillir des fruits. ©Nintendo

La philosophie du jeu est en fait une lutte contre la vitesse de nos vies. Au travers de ce qui apparaît comme des défauts de jouabilité au premier abord, il y a un message sociétal qui incite à revenir à une vie plus lente, plus authentique qui se trouve être cohérente avec les réflexions issues du confinement et ça ce n’était pas prévu. C’est un jeu lent, on est obligé d’attendre et attendre devient un plaisir. Cela apprend aussi aux enfants à attendre dans une société où tout est disponible en deux clics, un message qui fait mouche auprès des parents.

Pêcher dans "Animal Crossing" est par exemple devenu une activité relaxante pour beaucoup de joueurs. C’est un phénomène que l’on avait déjà connu avec un jeu comme "Red Dead Redemption 2" qui proposait de revivre l’époque du Far West au travers d’un personnage solitaire. Le jeu permettait aussi de pouvoir pêcher ou chasser pendant des heures dans un monde cette fois-ci beaucoup plus réaliste. Le principe reste le même, se déconnecter complètement de sa réalité stressante par l’entremise d’un jeu vidéo. Sauf qu’ici, on parle d’un phénomène de société tant le jeu touche toutes les catégories d’âge.

Tout le monde devant la console

Le jeu de Nintendo ne touche pas que la cible habituelle que visent généralement les producteurs de jeux vidéo. Enfants et parents se sont retrouvés sur les îles d’"Animal Crossing New Horizon" et jouent ensemble. Cette prouesse, on la doit à Nintendo et une stratégie entamée il y a plusieurs années: "Nintendo a réussi à élargir sa base de joueurs en lançant des consoles comme la 3DS ou la Wii. Via ces consoles, ils ont amené des gens qui n’y jouaient pas ou peu. Ce sont des consoles collaboratives qui font qu’on a même vu des grands-parents jouer à la Wii avec leurs petits-enfants", explique David Verbruggen, General Manager de la Belgian Entertainment Association qui représente le secteur du jeu vidéo en Belgique.

"Animal Crossing", qui est uniquement disponible sur la console Switch, va encore un pas plus loin dans cette stratégie de Nintendo. "C’est une stratégie à long terme qui leur permet aujourd’hui d’arriver avec la dernière version d’'Animal Crossing' et de la rendre populaire bien au-delà des joueurs habituels." La console est un élément essentiel, mais c’est surtout le style du jeu qui crée l’attractivité. "Le style du jeu est paisible. Ce n’est pas violent. Tu te balades, tu vas pêcher. Ça amène un autre style de joueur", poursuit David Verbruggen. Le coup de maître étant de parvenir à rassembler devant un même jeu des novices et ce qu’on appelle des "hard gamers", les vétérans du gaming.

Pour beaucoup de joueurs, le jeu est presque devenu une thérapie, une bulle d’oxygène dans un période particulièrement angoissante.

Julien Holef en fait partie. Ce père de famille adore les jeux vidéo et partage sa passion avec ses enfants, mais sous des règles strictes: "Ils ne peuvent jouer que le week-end". Avec ses trois enfants (deux jumeaux de 9 ans et un plus jeune de 5 ans), ils jouent depuis un mois à "Animal Crossing" en famille. Pas forcément en même temps, le mode simultané n’étant pas très agréable, mais à tour de rôle. Nintendo a prévu de ne pouvoir avoir qu’une île par console. Les membres de la famille ont chacun leur maison dessus et progressent ensemble et individuellement. "Ce jeu est fascinant, car il est non-violent ce qui est très rare. La mécanique de combat est quasi omniprésente dans les jeux vidéo. On remarque que parfois cela influe sur leur humeur après une session de jeu de combat. Ils sont plus excités." Ici, rien de tout ça dans l’univers policé et dépouillé d’"Animal Crossing". "Étonnamment, c’est le plus jeune qui a le plus accroché, même s’il ne sait pas encore lire tous les textes. Pour aider les enfants, je joue parfois sans eux et je leur dépose des ressources devant leur maison pour qu'ils puissent progresser dans le jeu". Le jeu en famille se veut collaboratif, entraîne des discussions et des découvertes communes.

Aux antipodes des jeux classiques dits familiaux qui impliquent quasi toujours une notion de victoire sur un adversaire, "Animal Crossing" se paie même le luxe de cultiver et d’éduquer. "Le musée est l’un des endroits les plus intéressants de l’île. Nous avons appris des tonnes de choses ensemble." Lieu emblématique de la licence "Animal Crossing", le musée a fait son grand retour dans "New Horizons". Le musée est un endroit où l’on dépose un exemplaire de chaque espèce découverte et capturée sur l’île et que l'on vient visiter régulièrement pour apprendre.

Une économie très réelle

Si tout est beau et tout le monde est gentil (les modérateurs veillent au grain), le monde réel et les comportements humains ne sont jamais très loin. La société qui se crée dans "Animal Crossing" fonctionne sur un modèle capitaliste qui vise in fine à amasser un maximum de richesses. "On essaye de préserver les enfants de cet aspect-là du jeu", nous confie Julien Holef. Sur l’île, il y a une sorte de chef et ce n’est pas vous. Il s’appelle Tom Nook et est à la tête du bureau des résidents, où le joueur se rend pour bricoler ou se procurer des objets servant à contribuer à l'évolution de son île.

Tom Nook, connu au Japon sous le nom de Tanukichi, est le gérant du magasin du village. ©Nintendo

Comme dans la vraie vie, les spéculations et trocs en tout genre n’ont pas mis longtemps pour apparaître. La monnaie locale, les clochettes servent à acheter des objets pour sa maison par exemple. Mais une autre denrée rare est très recherchée par les joueurs: le navet. Ils s’acquièrent lorsque Porcelette, la vendeuse de navets, passe une fois par semaine le dimanche. Ensuite, le but est de réussir à les vendre quand le cours du navet est au plus haut pour en retirer un maximum de bénéfice. Le prix de vente des navets fluctue deux fois par jour (matin et après-midi). Vous voyez le truc arriver: les traders de navets sont les rois du jeu. Comme vous avez la possibilité d’acheter et de vendre des navets sur l’île de vos amis, si le prix d’achat/revente y est plus intéressant, on ne compte plus les discussions dédiées à ce sujet sur internet et les rendez-vous sur les îles où le cours est plus élevé. La spéculation est un sport dans ce jeu.

La revente de navets, c’est la meilleure solution pour… rembourser rapidement son prêt et payer des infrastructures comme les ponts et les rampes. Oui, vous avez bien lu, nous avons dû contracter un prêt immobilier au départ de l’aventure. "Le côté capitaliste du jeu est assez fort. Mes deux enfants plus âgés l’ont compris avec le prêt immobilier qu’on vous force à contracter pour votre maison au départ. Le jeu pousse clairement à la consommation", explique Joel Holef.

Les vêtements sont personnalisables et les marques n'ont pas tarder à apparaître dans le jeu.

Les ressources ne sont pas illimitées, elles se renouvellent chaque jour. Si vous ne voulez pas attendre le lendemain, il existe une autre valeur refuge dans le jeu: les Miles Nook. Ils permettent de s’envoler vers d’autres îles grâce à la compagnie aérienne Dodo Airlines qui, elle, ne connaît pas la crise. "Les billets d’accès aux îles sont devenus la véritable monnaie du jeu. L’échange des billets d’avion est devenu le vrai Graal qui permet de faire venir des personnages sur son île. Il y a un vrai commerce lié à "Animal Crossing"."

Après plusieurs semaines de jeu, on arrive au stade du "terraforming" qui permet de modifier l’aspect et la topographie de son île. Pixel par pixel, une nouvelle fois la patience est de mise, mais révèle un autre aspect du jeu: l’ultra-personnalisation. On peut donc décider de l’aspect visuel de son île, mais des vêtements aux objets de sa maison, absolument tout est personnalisable.

Un aspect qui a rapidement intéressé des marques notamment de prêt-à-porter, de haute couture et de meubles. Il faut savoir que vous pouvez designer vos propres vêtements au pixel près. Il existe donc des tutoriels pour faire entrer dans votre garde-robe vos habits préférés, mais c’est aussi l’occasion de porter des vêtements exceptionnels. Coronavirus oblige, les défilés de la traditionnelle fashion week ont été annulés. Les grandes maisons se sont, pour rattraper le coup, retrouvées sur une île d’"Animal Crossing". Une trentaine de petits avatars ont défilé sur un podium virtuel, dans des tenues imaginées par Dior, Balenciaga, Fendi ou encore Louis Vuitton. Des tenues de leurs collections automne/hiver 2020, qui ont été digitalisées pour l’occasion. Comme dans un vrai défilé, il y a du public, le fameux premier rang, avec ici des petits animaux qui scrutent les vêtements, applaudissent de temps en temps. Le tout sur la musique de Michel Gaubert, célèbre illustrateur sonore des plus grands défilés.

Un défilé de haute-couture dans Animal Crossing: New Horizons

Social Distancing

Au-delà de l’exemple d’une famille jouant ensemble au jeu, les liens sociaux créés dans le jeu sont un phénomène très intéressant. La tentation d’ignorer certains animaux un peu collants pour les faire quitter l’île ou au contraire d’en attirer d’autres laisse vite entrevoir les travers de nos relations humaines classiques. Mais ce sont d’autres relations qui ont fait du jeu un hit planétaire. Pendant le confinement, ""Animal crossing" proposait, tout ce qui était interdit" rappelle David Verbruggen. Certains ont organisé leur fête de mariage ou d’anniversaire sur leur île en y invitant leurs amis et d’autres se sont rencontrés par l’intermédiaire du jeu en s’échangeant des ressources ou en visitant les îles d’autres utilisateurs. Ces visites procurent parfois une grande frustration qui donne envie de raser sa propre île qui paraît bien pauvre par rapport à d’autres, plus évoluées. Un fruit cueilli et une session de pêche plus tard, l’addiction est de retour, pas d’inquiétude.

Une addiction qui peut se comparer à "vouloir l’ensemble des cartes des albums Panini, une quête obsessionnelle vers la collection ultime." Avoir tous les objets, tous les fossiles du musée, toutes les œuvres d’art (sans se faire avoir par le vendeur en achetant un faux).

Avec ses particularités et son côté addictif, "Animal Crossing" a réalisé des scores de vente impressionnants. Entre sa sortie le 20 mars et début mai, ce sont au total 13,4 millions d’exemplaires qui ont trouvé preneurs. "Il n’existe pas de chiffres plus récents, mais le jeu a certainement passé la barre des 14 millions, c’est énorme ". C’est le 3e meilleur score de vente de l'histoire pour un jeu Nintendo. Coup gagnant en plein confinement, le jeu n’a peut-être pas encore révélé toutes les facettes de son univers. Un univers qui fait découvrir au monde entier le terme et la notion japonaise de "Kawaii" qui représente tout ce qui est mignon, adorable. Un jeu "Kawaii" donc, mais aussi consumériste. Le capitalisme mignon est né.

 

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