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"C'est en créant une offre aussi large qu'on a créé un problème d'addiction"

©BELGA

Jannie Haek, CEO de la Loterie Nationale, s’exprime sans langue de bois sur les nombreux défis qui se posent dans un marché tiraillé entre secteurs public et privé, entre canalisation de l’offre et danger d’assuétude, entre jeux en dur et en ligne, entre régulation et laisser-faire.

Jannie Haek était l’invité d’honneur vendredi dernier au Cercle de Lorraine. L’administrateur délégué de la Loterie Nationale y a disserté sur "les implications économiques et sociétales de la Loterie" en philosophant au passage sur les notions de hasard et de chance. Il a accordé une interview à L’Echo en marge de cet événement. L’actuel patron de la Loterie, par ailleurs ancien chef de cabinet du ministre (sp.a) Johan Vande Lanotte et ancien CEO de la SNCB Holding, s’exprime sans langue de bois sur les nombreux défis qui se posent dans un marché tiraillé entre secteurs public et privé, entre canalisation de l’offre et danger d’assuétude, entre jeux en dur et en ligne, entre régulation et laisser-faire.

Depuis la libéralisation de 2010-2011, le secteur des jeux de hasard se porte-t-il mieux?
J’ai participé à beaucoup de libéralisations, dans nombre de secteurs, et à beaucoup de privatisations. L’objectif était à chaque fois d’obtenir de meilleurs produits, meilleur marché, au profit du consommateur. Mais ce n’est pas… par hasard que la Cour de Justice européenne a dit de faire attention aux jeux de hasard, que la libre circulation ne s’y appliquerait pas, que les Etats membres devraient être capables de s’organiser correctement. Il ne s’agit pas d’un produit comme les autres, et créer de la compétition en ce domaine pour arriver à des produits beaucoup plus séduisants pour le consommateur revêt quelque chose de paradoxal.

"Nous n’avons pas peur de la concurrence, mais elle doit se faire dans des conditions équitables."

Trouvez-vous que le système belge soit équilibré entre, d’une part, le service public pour les produits de loterie et, d’autre part, le secteur privé en compétition limitée par les licences pour les casinos, les salles de jeux et les paris?
Je ne peux que faire quelques constats. Avant la libéralisation des jeux de hasard, quand le paysage ne comprenait que la Loterie et neuf casinos, avait-on un problème sociétal d’addiction au jeu? Je ne le pense pas. Depuis la libéralisation, c’est devenu un vrai thème. Je pense que les deux sont liés, que le fait que l’offre soit tellement large aujourd’hui en Belgique (et peu réglementée) amène un problème sociétal. Est-ce lié à la Loterie, est-ce lié à ces neuf casinos? Je ne le crois pas. C’est parce qu’on a créé tellement d’offres, tellement compétitives et attrayantes pour le consommateur qu’on a créé un problème. Deuxième constat, il n’y a qu’en Belgique que l’on voit autant d’opérateurs en ligne, de salles de jeux, d’agences de paris, sans compter la présence de paris sportifs dans presque toutes les librairies du pays…

En ligne, on trouve partout dans le monde une telle offre…
Oui, mais je constate quand même que les jeux de casino en ligne sont toujours illégaux en France. Le régulateur les interdit, on y ferme les sites web, on peut y introduire des plaintes… Je constate qu’ils sont également illégaux aux Pays-Bas, en Allemagne et au Grand-Duché. On est le seul parmi les pays proches dans lequel n’importe qui peut offrir sur internet des jeux en ligne…

Et parfois différents types de jeux sur une même adresse URL…
Oui. Dans un contexte pareil, il faut de la proportionnalité. A une extrême, vous avez un jeu comme le Lotto, où le joueur mise 5 euros et attend trois jours pour constater s’il a gagné ou non, et à l’autre extrême un jeu de casino en ligne où l’on peut jouer toutes les trois secondes sans limite…

La loi de 2010 est donc mal rédigée, ou bien est-ce la régulation qui est mal conçue?
Je pense que l’exécution de la régulation a été mal conçue. On ne sait pas contrôler ni sanctionner parce qu’il nous manque des arrêtés d’exécution de la loi. Cela dit, je ne comprends toujours pas pourquoi la Commission des jeux de hasard a donné des licences à l’époque…

Que faudrait-il faire? Ne plus autoriser que la Loterie et les casinos, comme avant?
Nous n’avons pas peur de la concurrence, mais celle-ci doit pouvoir se faire dans des conditions équitables.

Mais quel autre système que des licences pour ouvrir ou entrouvrir le marché?
On pourrait faire comme en France, où il y a un monopole sur la loterie exercé par la Française des Jeux, un autre monopole des PMU (paris hippiques), et des casinos. Il y a une bonne offre, tout est réglementé et une série de choses, telles que les jeux de casino en ligne, ne sont simplement pas acceptées.

Mais il y a le poker en ligne en France…
Oui, mais tout est fait en fonction des dangers liés aux produits, tout est bien organisé et bien exécuté. Je ne comprends pas pourquoi on n’est pas capable d’avoir une politique similaire à celle de la France.

Et la liste noire des sites en ligne non autorisés n’est pas un outil efficace?
Honnêtement, cela peut fonctionner. Mais le simple fait que depuis la libéralisation cette liste noire ne cesse de s’allonger en dit beaucoup. On a créé un problème sociétal, il est temps qu’on agisse. Je sais que le ministre de la Justice Koen Geens essaie de faire quelque chose, mais à mon avis, le problème a été créé par la Commission des jeux de hasard qui a donné trop largement des licences. Quand quelqu’un la demandait, il la recevait; cela n’existe nulle part ailleurs dans le monde.

Dans ce contexte, pourquoi la Loterie s’est-elle lancée dans les paris sportifs?
Nous avons une obligation de canalisation du jeu. Nous le faisons d’une façon professionnelle. Et quand des paris sportifs apparaissent sur le marché, nous nous lançons aussi dans les paris sportifs. Nous sommes aussi présents sur le marché, dans les limites de nos modérateurs, alors que dans le secteur privé, vous pouvez miser sans problème un million d’euros! Et ce n’est que depuis quelques mois que l’identité et l’âge du joueur y sont vérifiés…

Vous êtes entré dans les paris sportifs pour canaliser, mais vous n’êtes pas entré dans les casinos en ligne, où vous auriez aussi pu canaliser…
Je pense qu’il ne faut pas entrer dans certains produits, parce qu’ils sont trop dangereux. Cela veut-il dire que je l’exclus définitivement? Non, mais c’est un domaine où j’espère toujours qu’à un moment donné, seront prises des mesures en sens inverse, afin de limiter l’offre du secteur privé.

Mais si vous offriez un casino en ligne, vous pourriez mieux canaliser les joueurs?
Il y a un autre domaine où c’est plus parlant: les machines dans les cafés. C’est un grand problème, car ce sont des jeux fort addictifs, non seulement les bingos, mais aussi les machines à sous 3.3. Celles-ci sont illégales, soyons un peu sérieux: l’article 3.3 de la loi n’avait pas été rédigé pour elles, mais devait concerner les jeux de cartes où chacun met un euro et celui qui gagne paie les bières… Dans plusieurs pays, dont la Norvège et le Canada, confrontées au même problème, les autorités ont demandé à leurs loteries nationales d’organiser des jeux bien contrôlés, avec de petites mises et petits gains, dans les cafés. Mais s’il n’existe pas un vrai soutien pour cela, on ne pourra pas le faire! On ne peut pas simplement nous enjoindre d’aller à la confrontation commerciale avec le secteur privé, sans qu’il y ait un encadrement réglementaire. Je suis incapable de le faire. Cela vaut pour les machines dans les cafés comme pour les jeux de casino en ligne. On n’est pas confrontés ici à de petites PME belges, mais à des groupes de taille mondiale, qui prennent l’argent des Belges pour renvoyer leurs profits vers Las Vegas, Gibraltar ou Malte… C’est cela, la réalité. Sans encadrement correct, nous, la petite Loterie Nationale, ne pouvons pas entrer en compétition avec eux. Ils disposent de moyens beaucoup plus importants que la Loterie Nationale, et peut-être même que l’Etat belge.

Concernant les machines 3.3., que faudrait-il faire? Les supprimer? Comment?
Il faudrait en principe revenir à ce qui était le but de la loi à l’origine. Je trouve malheureux qu’il n’y ait pas de contrôle, qu’on constate qu’il se passe n’importe quoi et qu’on régularise la situation par après. D’un autre côté, je suis bien conscient qu’il faut trouver un compromis quelque part. On a trouvé un compromis dans les projets d’arrêtés royaux en préparation; je vais défendre ce compromis-là, mais j’espère qu’à l’avenir ce sera bien organisé, avec un vrai contrôle.

Vous avez chapeauté la SNCB Holding durant cinq ans avant de diriger la Loterie. Pouvez-vous effectuer une comparaison entre le secteur ferroviaire et celui des jeux de hasard?
Dans le secteur ferroviaire, introduire un peu plus de concurrence pourrait peut-être servir les intérêts du consommateur. En faisant émerger davantage d’innovation et de nouvelles idées, notamment. Or on ne le fait pas. Dans les jeux de hasard, c’est l’inverse: c’est un marché libre qui part dans tous les sens, et qu’il faudrait davantage réguler, au profit du consommateur.

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