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Déjà touchées, les agences de paris craignent un 2e tsunami

Pour le CEO de Ladbrokes Belgium, Yannik Bellefroid, 400 à 500 emplois seraient menacés dans le secteur. ©AFP

Les agences de paris "terrestres" ont beaucoup moins bien résisté à la crise que les sites en ligne. La première d'entre elles a perdu 12,9 millions d'euros en 2020.

En raison des mesures anti-covid, les agences de paris sportifs "terrestres" ont dû garder leurs portes fermées durant neuf mois et demi l'an dernier, puis cinq mois cette année. Pas besoin d'être grand clerc pour pressentir que cette situation a dégradé leurs comptes de résultat. La première d'entre elles en nombre d'agences, Ladbrokes, a senti le vent du boulet: elle a terminé l'exercice 2020 sur une perte de 12,9 millions d'euros, à comparer avec un profit net de 7,9 millions un an plus tôt. Son chiffre d'affaires a chuté de 42% à 314 millions. Et la filiale belge du groupe Entain (qui a racheté Ladbrokes Coral en 2017) s'attend à réaliser une perte du même niveau cette année.

-42%
baisse du chiffre d'affaires de Ladbrokes en 2020
L'an dernier, Ladbrokes a vu son chiffre d'affaires chuter de 42% à 314 millions d'euros.

Ladbrokes exploite 300 agences de paris en Belgique sur un total de 570. Loin derrière elle, le deuxième du marché en nombre d'agences est le groupe limbourgeois Betcenter. Coup d'œil sur ses comptes 2020: ses revenus ont diminué de 33% à 109 millions tandis que son bénéfice net a fondu de 86% pour rester de justesse dans le bleu (0,6 million).

Des différences selon les canaux

D'autres opérateurs de paris s'en sont mieux sortis. C'est le cas de la société Sagevas, qui exploite la marque Betfirst: son chiffre d'affaires n'a reculé que de 11% à 29 millions. Explications: elle distribue aussi ses produits via les librairies et en ligne. Kindred, qui opère sous la marque Unibet, a également moins souffert car il n'a qu'une agence terrestre, l'essentiel de ses activités se faisant en ligne. Sur ce segment, les opérateurs ont certes subi l'arrêt des compétitions sportives au premier confinement, mais ont vu leurs activités reprendre un cours normal par après quand les matches et les courses ont repris. En comparaison, même s'il propose aussi des paris en ligne, Ladbrokes a été pénalisé par la proportion élevée des revenus du terrestre dans ses résultats.

Dans cette situation, la moindre modification du cadre réglementaire du secteur est ressentie fortement. Or le gouvernement fédéral planche sur un projet d'arrêté royal qui pourrait changer pas mal de choses. Il voudrait imposer le contrôle de l'identité des joueurs via la consultation automatique du registre électronique Epis (Excluded Persons Information System) aux agences de paris terrestres. Ce registre reprend toutes les personnes interdites de jeu. Aujourd'hui, les casinos et les salles de jeux sont déjà tenus de faire une vérification dans Epis pour chaque client, de même que les sites de jeux en ligne. Une loi datée du 7 mai 2019 a prévu d'étendre ce contrôle aux agences de paris terrestres et le projet d'arrêté vient concrétiser la mesure.

Discriminatoire?

A priori, celle-ci semble logique. L'objectif est d'assurer la protection des joueurs en empêchant les personnes susceptibles d'addiction de miser de l'argent. Mais la mesure fait hurler le secteur, pour deux raisons. Un, les librairies ne sont pas concernées par le projet d'arrêté, alors que nombre d'entre elles distribuent des paris sportifs pour le compte d'opérateurs. Il y aurait donc discrimination entre les agences de paris pures et les librairies offrant aussi des paris. Deux, les parieurs qui se verraient interdire l'entrée d'une agence sur la base du contrôle Epis pourront facilement contourner l'écueil en allant jouer sur un site de paris illégal.

"On risque de les pousser vers les sites illégaux accessibles depuis la Belgique, dont le nombre a doublé depuis le début de la crise."
Yannik Bellefroid
CEO, Ladbrokes Belgium

"Dans les agences de paris, on mise 5 à 6 euros en moyenne", souligne Yannik Bellefroid, le CEO de Ladbrokes Belgium. "Les parieurs rechignent à produire leur carte d'identité avant de miser pareille somme. On risque de les pousser vers les sites illégaux accessibles depuis la Belgique, dont le nombre a doublé depuis le début de la crise."

Il estime aussi que la mesure menacerait 400 à 500 emplois dans le secteur. "À Courtrai, les autorités communales ont imposé un contrôle d'identité à une agence de paris, dit-il à titre d'exemple. Suite à cela, son chiffre d'affaires a chuté de 40%".

Mêmes règles du jeu partout

"Les libraires et la Loterie Nationale ne seront pas soumis à la même obligation de contrôle, poursuit Yannik Bellefroid. C'est discriminatoire et c'est une des raisons pour lesquelles nous attaquons la loi du 7 mai 2019 devant la Cour constitutionnelle". La Loterie, pour rappel, échappe à cette régulation, mais impose son propre contrôle sur ses jeux, tandis que les libraires sont tenus de vérifier que les candidats joueurs soient bien majeurs et ne peuvent accepter de mise supérieure à 200 euros.

"Nous proposons que le contrôle Epis soit encore plus étendu à toutes les formes de jeux de hasard."
Tanguy Laudelout
Directeur public affairs, Kindred Belgium

Dans le secteur, cette analyse ne fait toutefois pas l'unanimité. "En ce qui concerne les limitations Epis, nous sommes évidemment réceptifs à toute mesure qui cherche à mieux protéger le joueur, souligne ainsi Alexis Murphy, le CEO de Sagevas (Betfirst). Cela nous semble évident d'appliquer Epis dans un cadre digital ou dans un lieu dont la seule activité sont les jeux et paris. En librairie, il y a des limitations pratiques auxquelles le législateur a été sensible pour l'implémentation de telles mesures et il y a déjà un contrôle qui se fait par le libraire au comptoir". Mais son groupe recourt notamment aux librairies pour distribuer ses produits.

Entre les deux positions, Unibet défend une approche plus généralisée: "Nous proposons que le contrôle Epis soit encore plus étendu à toutes les formes de jeux de hasard, de sorte que l'objectif du système Epis soit réellement atteint", dit Tanguy Laudelout, son directeur public affairs. À ses yeux, il faudrait introduire Epis partout, non seulement dans les agences terrestres, mais aussi dans les librairies et pour les jeux de la Loterie. Ce n'est qu'alors qu'on n'aura plus affaire à la moindre discrimination.

Le résumé

  • Les agences de paris "terrestres" ont beaucoup moins bien résisté à la crise l'an dernier que les sites en ligne; Ladbrokes, le premier opérateur de paris en nombre d'agences, a perdu 12,9 millions d'euros en 2020.
  • Elles s'attendent à vivre un nouvel exercice difficile et redoutent, dans ce contexte, que le Fédéral leur impose désormais de contrôler l'identité de chaque client.
  • La mesure pourrait pousser une frange de leur clientèle vers les sites illégaux, où il n'y a aucun contrôle.
  • Les librairies offrant des paris et d'autres jeux de hasard ne seraient pas visées par la nouvelle obligation de contrôle, ce que les opérateurs "agences" estiment discriminatoire.

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