La nouvelle législation sur le prix du livre divise toujours le secteur

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La nouvelle législation sur le prix du livre a entraîné une chute des ventes dans les grandes surfaces selon les distributeurs. La suppression progressive de la tabelle les inquiète encore davantage. Les libraires indépendants disent déjà commencer à voir les effets de la réforme.

La Foire du livre est l’occasion de tirer un bilan de la nouvelle législation sur le prix unique du livre, entrée en vigueur début 2018, et la disparition progressive, depuis 2019, de la "tabelle", ce surcoût de 10 à 15% pratiqué par les distributeurs français pour justifier les coûts de leurs services en Belgique et qui se reflète sur le ticket de caisse du lecteur.

100.000
clients
D'après son président Interforum a perdu 100.000 clients dans les grandes surfaces en raison du prix unique du livre, soit un million d'euros de chiffre d'affaires.

Du côté de ces derniers, filiales des géants français de l’édition Hachette (groupe Lagardère) et Editis (groupe Vivendi), qui vendent un livre sur deux en Belgique, on fait grise mine. "L’impact du prix unique est terrible sur le réseau des hypers et supermarchés, constate Patrick Moller, patron de Dilibel filiale d’Hachette (Grasset, Fayard, Albin Michel, etc.); en 2018 les ventes y ont chuté de 20%. Or ce canal  représente 25% des ventes." Jusqu’ici, ces grandes surfaces généraient de gros volumes, car elles pratiquaient des discounts, le livre étant considéré comme un produit d’appel. Ce temps-là est révolu. "A la place, les gens vont sur Amazon", poursuit Patrick Moller. "En 20018, nous avons perdu 100.000 clients par ce canal, soit une baisse de revenus d’un million", embraie Eric Levy, président d’Interforum et COO de sa maison-mère, Editis (Laffont, Pocket, Plon..); ces gens sont perdus, car ils ne vont pas dans les librairies traditionnelles."

«L’impact du prix unique est terrible sur le réseau des hypers et supermarchés, les ventes y ont reculé de 20% en 2018"
Patrick Moller
patron de Dilibel


Un avis que l’on ne partage évidemment pas au cabinet de la ministre de la Culture Alda Greoli (cdH) à la base de la réforme. "Le but du décret est de rétablir une saine concurrence entre libraires, grandes surfaces et sites d’e-commerce afin que ceux qui ne fréquentaient pas les libraires traditionnelles le fassent à terme", y rappelle-t-on. Les libraires indépendants qui attendaient la réforme depuis des années disent d’ailleurs en voir déjà les effets. "2018 a été bonne pour nous, on fait mieux que le marché, assure Yves Limauge, coprésident du Syndicat des libraires et patron d’À Livre Ouvert à Woluwé-Saint-Lambert; on sent qu’il y a un retour vers la librairie traditionnelle, qui s’inscrit dans le mouvement vers une consommation plus responsable."

"On sent qu’il y a un retour vers la librairie traditionnelle, qui s’inscrit dans le mouvement vers une consommation plus responsable.»
Yves Limauge
coprésident du Syndicat des libraires francophones


La fin de la "tabelle"

Mais davantage que le prix unique ce qui inquiète Interforum et Dilibel, c’est la disparition de la tabelle. En 2019 elle est passée à 8%, elle sera de 4% en 2020 et disparaîtra en 2021. "La majorité des réseaux de vente souhaitent son maintien, seul le Syndicat des libraires qui représente 20% du marché voulait sa disparition", affirme Patrick Moller. Confirmation chez Club où la porte-parole Julie Stordiau relève que "la tabelle nous permet à la fois d’avoir de meilleures marges et un meilleur service, sans compter qu’elle permet aussi aux distributeurs de prendre en charge de plus petits éditeurs belges."

"Les libraires ont une position dogmatique, juge Eric Levy, ils ne se rendent pas compte que notre service, la livraison à J + 1, la proximité, etc., cela a un coût".  Patrick Moller répète, lui, que les libraires font une erreur de calcul. "Leur marge diminuera automatiquement, l’élasticité au prix est faible, faire baisser de 10% le prix d’un livre vendu 10 euros — le prix moyen en Belgique — ne fera pas en acheter deux." Au cabinet Greoli, on estime au contraire que la suppression de la tabelle rendra le livre plus attractif pour le lecteur. " Si la tabelle existe, c’est parce que les éditeurs français ne donnent pas assez de remises à leur plateforme de distribution en Belgique et se gardent donc un bénéfice plus important sur les livres vendus notamment en Communauté française ", juge le cabinet.

Outils logistiques

Ces structures logistiques sont-elles dès lors menacées? Dilibel emploie 70 personnes, dont 45 dans son entrepôt de Liège. Mêmes chiffres environ chez Interforum à Louvain-la-Neuve. "Si la tabelle disparaît comme prévu, on sera dans le rouge, estime Patrick Moller; nous sommes d’ailleurs occupés à mener un audit pour analyser différents scénarios." "Nous voulons rester en Belgique, en tout cas avec nos services commerciaux, mais pour la logistique, on doit trouver d’ici 2021 une équation qui soit tenable", indique Eric Levy. Chez les libraires indépendants, Yves Limauge ne nie pas cette valeur ajoutée des distributeurs: "Nous souhaitons qu’ils restent, car ils font du bon travail, mais ce n’est pas au consommateur à payer ce surcoût."

Signalons enfin que d’ici mi 2020 la nouvelle législation fera l’objet d’une évaluation à laquelle les distributeurs seront associés

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