interview

Le dessous des cartes de Cartamundi: "Il faut éviter de créer des héros dans sa famille"

De gauche à droite, Jean-Louis de Cartier de Marchienne et Frédéric de Somer, les actionnaires familiaux de Cartamundi, entourent le CEO Stefaan Merckx. ©Wouter Van Vooren

Si les jeux de cartes et de société de Cartamundi sont connus aux quatre coins du monde, les deux familles propriétaires de l’entreprise de Turnhout se sont toujours montrées très discrètes. Mais, pour la première fois depuis de nombreuses années, Jean-Louis de Cartier de Marchienne et Frédéric de Somer ont accepté de nous dévoiler leurs cartes.

Nous rencontrons Jean-Louis de Cartier de Marchienne (58 ans) et Frédéric de Somer (54 ans), les deux actionnaires familiaux de Cartamundi, au siège de la société, avec à leurs côtés le CEO, Stefaan Merckx. Depuis que leurs pères, Philippe de Somer et Louis de Cartier, l’ont fondée en 1970, la société joue dans la cour des grands du secteur. D’ordinaire, nos deux interlocuteurs rechignent à rencontrer la presse. Mais, vainqueurs du Family Business Award, une distinction décernée cette semaine par EY, FBN Belgium et Guberna, ils consentent à jouer cartes sur table.

Comment expliquez-vous le succès international de Cartamundi?

de Cartier: Sa gouvernance unique. Comme chaque famille détient exactement la moitié des actions, nous sommes toujours tenus d’aboutir à un accord. Nos deux familles connaissent très bien le marché, il en sort donc généralement une meilleure solution que si l’une des deux décidait seule.

Et puis, un grand principe guide notre fonctionnement: aucun membre de la famille dans l’entreprise, ni comme CEO ni en dessous. Nous pouvons ainsi toujours recruter les meilleurs qui ont ensuite les coudées franches pour développer l’entreprise sans se heurter à un membre de la famille. Cette entreprise est donc très bien gérée, en combinant actionnaires stables et management indépendant. 

de Somer: Un autre facteur de succès est l’esprit d’entreprise qui y règne. Ici, tout le monde est passionné par les jeux de cartes. Nous cultivons cet esprit, dont Turnhout est le berceau, dans toutes nos succursales de par le monde.

En 2019, vous avez réalisé votre vieux rêve de racheter le fabricant de cartes à jouer américain United States Playing Card Company (USPC). Pourquoi le convoitiez-vous si fortement depuis 20 ans?

de Somer: Trois éléments l’expliquent. USPC possède avec Bicycle la marque numéro un dans le business des jeux de cartes, à côté d’une série d’autres marques. En une seule opération, notre division consommateurs devenait aussi grande que notre production de cartes et de jeux de société pour les plus grandes marques au monde, dont Hasbro et Disney. USPC dispose également de la technologie de pointe pour produire les cartes à jouer (de luxe) pour le secteur "cardistry" (un ballet de trucs rapides avec les cartes, mélange de show et d’art, dérivé de l’illusionnisme, NDLR). Enfin, leur bilan financier était très solide: 100 millions d’euros sont venus s’ajouter à notre chiffre d’affaires. La moitié de notre bénéfice provient à présent de nos marques.

de Cartier: Ces deux entreprises étaient faites pour un mariage tant elles sont complémentaires sur le plan géographique et technologique et en termes de produits. Les Américains nous ont d’ailleurs courtisés à deux reprises, avec un gros chèque à la clé. Mais nous avons toujours refusé. Et voilà que c’est nous qui les rachetons 15 ans après.

500
millions €
En 2020 Cartamundi a réalisé un chiffre d'affaires de plus de 500 millions d'euros, en croissance de 10%

Au niveau familial, comment gérez-vous les différences de vision stratégique à l’égard de Cartamundi?

de Somer: Il surgit bien entendu de temps en temps des différences d’appréciation. Si nous ne résolvons pas le problème, même après l’intervention de Stefaan, le projet ou l’investissement n’est pas poursuivi. Mais ce n’est arrivé qu’une ou deux fois ces dernières années.

de Cartier: Parfois, il faut savoir dire : "Tu avais raison et moi tort." Cela ne m’a jamais posé de problème. En fait, les relations sont beaucoup plus fluides que si nous étions frères.

Stefaan Merckx: J’ai toujours travaillé pour une entreprise dont l’actionnaire est une famille. Les grandes décisions se prenaient toujours en coulisses. Le management n’avait pas vraiment son mot à dire. Chez Cartamundi, il s’agit d’une tripartite, où chaque partie peut formuler des propositions qui sont discutées ouvertement et rationnellement.

Vous ne sentez jamais la pression des autres actionnaires des deux familles?

de Cartier: J’ai bien le gouvernail en main. Si fortement que je peux parfois être cassant à leur égard. Le conseil d’administration (avec cinq membres des familles et deux indépendants, dont Merckx, NDLR) doit pouvoir décider de manière autonome. L’inverse sera vrai aussi: le jour où je ne serai plus administrateur et deviendrai un simple actionnaire, ils ne devront plus me demander mon avis.

Parlez-vous autour de la table familiale des affaires de l’entreprise?

de Cartier: Mon père n’en parlait guère. Trop peu, sans doute. De mon côté, il m’arrive d’exprimer ouvertement si la journée s’est bien passée ou non. Il faut savoir parler des réussites comme des échecs.

"Échouer ne doit pas être un problème."
Philippe de Somer
Actionnaire à 50% de Cartamundi

de Somer: Se montrer vulnérable en face de ses enfants est important. Ils apprennent ainsi à ne pas avoir peur des coups durs. Échouer ne doit pas être un problème.

de Cartier: Il faut éviter de créer des héros dans sa famille. Ne pas dire: "Votre grand-père était un homme d’affaires incroyable." Vous donneriez l’impression à vos enfants qu’ils ne lui arriveront jamais à la cheville. 

N’avez-vous jamais eu peur d’être considérés comme des "fils à papa" dans l’entreprise?

de Cartier: Il ne faut pas en avoir peur, il faut foncer. Et le reste suivra. Lorsque je suis entré comme administrateur à 26 ans chez Brepols, l’entreprise qui était un peu la mère du secteur graphique belge, était au bord de la faillite. Je ne connaissais rien à ce secteur, mais je ne me suis jamais dit que je devais y aller mollo. J’ai dit à tout le monde: "Nous allons résoudre cela ensemble. Qui veut y participer?" Mes cinq enfants n’auront jamais un emploi dans une des entreprises familiales. Cela leur enlève déjà beaucoup de pression. Ils sont complètement libres de faire ce qu’ils veulent. C’est comme cela qu’ils pourront devenir, quelques années plus tard, de bons administrateurs de Cartamundi.

"Mes cinq enfants n’auront jamais un emploi dans une des entreprises familiales."
Jean-Louis de Cartier de Marchienne
Actionnaire à 50% de Cartamundi

En 2017, Chris Van Doorslaer est décédé après avoir dirigé Cartamundi pendant 18 ans. Il s’était plaint un jour de n’avoir jamais pu devenir copropriétaire de l’entreprise, même pas avec 1 action symbolique. Les CEO externes d’entreprises familiales le déplorent souvent. Pourquoi est-ce aussi sensible?

de Cartier: C’est dû à la structure spécifique de joint-venture à 50-50. En octroyant ne fut-ce qu’une action au CEO, elle deviendrait la voix déterminante dans les décisions. C’est un inconvénient de cette structure: nous ne pouvons pas récompenser le top management avec des actions. Et nous n’allons pas ouvrir le capital puisque nous n’avons pas besoin d’argent ni d’aller en bourse. Nous voulons croître de manière durable et rentable. Si nous avions été en bourse, nous aurions pris moins de risques et nous n’aurions sans doute pas racheté USPC.

Le groupe de matériaux de construction Etex tente depuis plusieurs décennies de tourner la page de son passé dans l’amiante. Avant son décès, votre père venait d’être condamné en Italie à 16 ans de prison dans ce dossier. Dans quelle mesure cette affaire poursuit-elle encore la famille?

de Cartier: Cela pèse toujours énormément, parce que nous avons un grand sens des responsabilités. L’entreprise a travaillé énormément sur cette problématique. Nous avons investi des montants considérables, tant dans la recherche médicale que dans l’assainissement et l’indemnisation.

Comment voyez-vous votre rôle personnel dans l’avenir de l’entreprise familiale?

de Cartier: J’ai presque 60 ans et espère pouvoir revenir bientôt travailler dans ma ferme. En tout cas, j'arrêterai à 65 ans d’un coup. Je veux une grande fête, une belle montre et puis c’est tout. Une partie des actions est déjà détenue par les enfants. C’est important pour faire souffler un vent nouveau dans l’entreprise.

de Somer: Moi, je n’ai pas de ferme, donc je continuerai à travailler (rires). Ensuite, je veux rester accessible pour donner des conseils aux jeunes. Je veux m’assurer que la transition se passe bien.

Cartamundi

  • Éditeur de jeux de cartes, dont Bicycle, Copag et Fournier.
  • Produit dans le monde entier pour Hasbro (Monopoly, Cluedo, Trivial Pursuit, Risk), Mattel (Uno, Scrabble) Disney (Mickey Mouse, Frozen et Star Wars).
  • Détenue à 50%-50% par Brepols (famille de Cartier) et Van Genechten Packaging (famille de Somer entre autres).
  • Chiffre d’affaires: plus de 500 millions d’euros en 2020 (+10% par rapport à 2019).
  • 2.600 travailleurs.
  • Succursales dans 18 pays.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés