Les coups de gueule d'Alexandre Bouglione

©Jonas Roosens

Alexandre Bouglione nous ouvre son coeur. Ce patron du cirque plaide pour un cirque traditionnel de qualité qui pourrait, le cas échéant, être protégé par un label. Il défend également l’idée d’une subsidiation des cirques.

J’ai adoré mes bêtes, je les ai toujours bien traitées, mais elles ne sont jamais mieux que quand elles sont dans la nature.

Alexandre Bouglione, 60 ans, n’a pas sa langue en poche. Le patron de cirque a accepté de nous recevoir à Bruxelles, entre deux représentations. Il plaide en faveur d’une subsidiation du cirque et se demande pourquoi la ministre de la Culture n’est jamais venue sous son chapiteau.

Alexandre Bouglione, vous êtes un enfant du cirque…
Oui, complètement. Plus jeune, en France, j’étais au pensionnat, jusqu’à 16 ans. À 16 ans et un jour, j’ai quitté le pensionnat avec grand plaisir. J’avais décidé de ne pas apprendre.

Qu’avez-vous fait alors?
J’ai commencé avec les fauves. J’avais commencé à les soigner vers 15 ans, puis j’ai commencé à dompter des lions avec mon grand-oncle, Firmin, qui avait 77 ans.

Quand et comment avez-vous lancé votre propre cirque?
En 1985, à trente ans. J’avais du matériel de mon père et on travaillait en famille. La famille Bouglione a toujours eu des cirques. Quand on démarre un nouveau cirque, on récupère des chapiteaux, des mâts, des camions et on démarre. Je ne vais pas aller à la banque pour demander un prêt pour démarrer un cirque. Cela, on ne pourrait pas le faire. Quand on a un peu d’argent, on achète des camions, des animaux,… C’est un travail de trente ans.

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"Ce sont des gens qui ont de beaux camions, de beaux chapiteaux, mais il n’y a rien dans leur spectacle. C’est du vol. Et le problème, c’est qu’après cela, les gens ne veulent plus aller au cirque."

 

En 1985, vous vous lancez d’abord en France?
Non, non. En Belgique, immédiatement. J’ai toujours aimé la Belgique et ma femme est gantoise. Je me plais beaucoup en Belgique. Je n’ai plus du tout l’intention d’aller en France.

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Combien de mois par an tournez-vous?
C’est difficile. Ma tournée se fait en Wallonie, puis je viens près de l’Atomium en novembre et je fais la fin de l’année sur la place Flagey, à Ixelles. Comme les endroits où je tourne ne sont pas nombreux et que je ne suis pas très cher, j’ai de la chance d’avoir des gens qui viennent me voir deux ou trois fois. Sans ça, je n’aurais pas assez de clients sur l’année. On tourne neuf mois et demi sur l’année.

Faire tourner un cirque, est-ce rentable?
Non, ce n’est pas rentable. On vit de notre passion, on aime ça. C’est un métier difficile, on se remet toujours en question.

Concrètement, vous percevez un salaire?
Non, j’ai du mal.

Pourtant, vous arrivez à fidéliser les artistes avec lesquels vous travaillez.
Oui, en les payant. Dans mon cirque, j’ai un artiste qui travaillait ailleurs avant et qui n’avait jamais été payé. Le cirque, c’est un métier qu’on assassine.

Vous dites que le cirque est un métier qu’on assassine. Pourquoi?
Il y a des gens qui se produisent, qui ont le droit de mettre "cirque" sur leur chapiteau, mais c’est tout, sauf un cirque. On vole des rêves d’enfants en agissant de la sorte. Ce sont des gens qui ont de beaux camions, de beaux chapiteaux, mais il n’y a rien dans leur spectacle. C’est du vol. Et le problème, c’est qu’après cela, les gens ne veulent plus aller au cirque.

Vous revendiquez une forme de protection du cirque?
Ce serait bien qu’il y ait un label, mais cela n’arrivera jamais. Chaque année, des cirques de qualité disparaissent et sont repris par des malfrats. C’est de la piraterie. Nous ne sommes pas du tout subsidiés, on est en train d’organiser le génocide du cirque traditionnel. On dérange, je ne sais pas pourquoi.

Vous dérangez qui?
Je ne sais pas. Mais demandez à la ministre de la Culture qu’elle me reçoive. Elle n’est jamais venue chez moi. J’aimerais bien discuter avec elle. On donne des millions d’euros aux écoles de cirque, c’est très bien, mais après, il faudra bien que les élèves aillent quelque part. Où iront-ils s’il n’y a plus de cirques? Que l’on me donne de l’argent pour engager des artistes au chômage.

Combien de personnes travaillent pour vous?
Ici, entre 30 et 35. Pour le spectacle que nous donnons à l’Atomium, cela peut monter à une bonne cinquantaine. Mais si demain, on me donne des subsides, je vais investir dans le spectacle. Je ne vais pas acheter des camions ou un quartier d’hiver.

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"L'avenir de Bouglione est entre les mains du gouvernement"

Vous avez déjà dû refuser d’embaucher des artistes pour des raisons financières?
Parfois, comme pour mon spectacle de l’Atomium, je prends des attractions qui coûtent cher. Des grosses attractions, comme la roue de la mort, coûtent 1.000 euros par jour. Cette année, j’avais pris les meilleurs. J’aurais pu prendre des moins bons, le public n’y aurait vu que du feu, mais moi, je l’aurais vu. Et le cirque, c’est mon métier ma passion.

Vous avez souffert de l’alerte attentat lancée à la fin du mois de novembre?
Oui. La police est venue m’interdire de jouer, je leur ai répondu que moi je travaillais, sauf s’ils m’apportaient une lettre du procureur du roi m’interdisant de le faire. Ce jour-là, il n’y a que mon spectacle qui a tourné à Bruxelles. Johnny Hallyday qui devait prendre les armes, il a quand même annulé son spectacle! Moi, mes armes, ce sont les artistes et la piste.

Avez-vous une idée du manque à gagner causé par ces alertes?
Sur la période du spectacle de l’Atomium, on a perdu environ 200.000 euros.

Quel est votre chiffre d’affaires annuel?
On ne doit pas être loin du million d’euros. Cette année, on va être en chute libre, il va falloir se serrer les coudes.

Le cirque va changer, mais je ne sais pas comment.

Comment allez-vous faire pour résister?
On ne sait pas. L’avenir de Bouglione et de tous les spectacles est entre les mains du gouvernement. On ne sait pas comment ça va se passer. On est quand même entré dans une guerre sournoise qui va peut-être durer très longtemps. Je n’en sais rien, mais on gagnera, on n’arrêtera jamais le cirque traditionnel.

Nous sommes des grandes familles du cirque. Et les grandes familles comme les Gruss, les Bouglione, les Tony ou les Casartelli existeront toujours. Nous sommes très nombreux, nous sommes des Gitans, ils n’arriveront pas à nous détruire.

Votre cousin, Francesco, actif en France, annonce une nouvelle tournée et un investissement de 18 millions d’euros…
Lui, il vient de Marseille! Comment peut-on raconter des bêtises pareilles? Quand on vient au cirque, il ne faut pas parler d’argent. Moi, je vous parle de passion.

Dix-huit millions d’euros, vous vous rendez compte de ce que cela représente? Un chapiteau et des tribunes, vous en avez pour 300.000 euros. Après, vous en avez pour un million d’euros avec les lumières et les camions. Pour deux millions d’euros, vous avez déjà quelque chose.

Si demain, je gagne au Lotto, disons 18 millions d’euros, j’achète un cirque stable de 2.000 à 3.000 places et j’y donne des spectacles d’enfer à des prix démocratiques. C’est mon rêve, que tout le monde puisse aller au cirque. Au moins, je redonnerais aux gens le goût de revenir au cirque.

Quelles sont les difficultés du métier?
Il y a de plus en plus de villes où on ne peut pas aller parce qu’il y a eu des problèmes avec des cirques qui n’en sont pas vraiment. En moyenne, chaque année, on tourne dans vingt villes, mais ça coûte très cher de passer d’une ville à l’autre. Si je pouvais ne faire que dix villes, ce serait aussi bien.

©Jonas Roosens

Avez-vous une idée du taux de remplissage de vos spectacles?
C’est difficile à dire. Le lendemain de l’alerte attentat, un dimanche matin, nous nous sommes produits. Normalement, le dimanche, il y a du monde. Là, j’avais 19 personnes. Nous étions plus nombreux sur la piste que dans la salle. À la fin, les gens se sont mis debout et ont applaudi, il y avait une forme de communion entre eux et nous. J’étais plus ému que quand mon chapiteau est plein.

Je suis un passionné. Regardez mes vieilles roulottes, elles ont 80 ans et personne ne les regarde. C’est triste, ça me fait chaque fois un coup au cœur. Nous vivons dans une époque où il n’y a plus d’imagination. Les grands spectacles, le cinéma, le théâtre, tout est pareil. Vous en voyez un, vous en voyez dix!

Vous exagérez…
Mais non. Romeo et Juliette, on le joue depuis longtemps, non? C’est l’histoire du cinéma: la vie, l’amour, la mort. C’est Lelouch, quoi! On a tout fait, on a tout composé. On est arrivé à saturation. C’est pour cela que je veux sauvegarder le cirque traditionnel, ça ne sera jamais démodé.

Quel est le plus grand concurrent du cirque? Le cinéma? Le théâtre?
Pas du tout. C’est la télévision, avec ces émissions pas possibles, comme "les Ch’tis à Miami", "L’île de la Tentation"… On abrutit les gens.

À côté de cela, quand je passe à la télévision, on me dit que j’ai une minute pour expliquer ma vie. En général, je bégaye déjà pendant trente secondes. Que voulez-vous que je raconte en une minute?

L’avenir de Bouglione et de tous les spectacles est entre les mains du gouvernement.

Vous cherchez à gagner de l’argent avec le cirque?
Mais pas du tout. Regardez comment je suis habillé, j’ai toujours le même jean et le même blouson. Ce qui compte, c’est ma passion. Si demain, je gagne des sous, je vais acheter des vieilles roulottes. Je suis peut-être un arriéré, mais je trouve ça beau. Je ne me plais pas du tout dans l’époque dans laquelle nous nous trouvons. Ce n’est que de l’agression, de la violence, des jeux vidéo avec des jeux de guerre. Après, on s’étonne que des jeunes tuent des gens. Mais, arrêtez, ils tuent des gens virtuellement depuis qu’ils sont tout petits. Après, ils ne sont plus la différence entre la réalité et le monde virtuel.

Vous n’êtes pas déficitaire?
Pas pour l’instant. Mais nous, c’est la roulette et nous n’avons pas de réserve. Rien.

Vous avez deux enfants, Anouchka et Nicolas. Ils travaillent tous les deux avec vous. Leur avenir passera-t-il par le cirque?
Je ne sais pas. Le cirque va changer, mais je ne sais pas comment. On a un problème d’emplacement, nous sommes refusés dans bon nombre de villes parce qu’il y a eu trop de problèmes. On a un sérieux problème avec les emplacements. Vous pouvez avoir les plus grands comédiens du monde, s’il n’y a pas de théâtre, il n’y a pas de spectacle. Et c’est comme ça pour tout.

Les animaux sauvages sont interdits dans les cirques. Vous étiez dompteur auparavant. Vous avez des regrets?
Non, pas du tout. C’est bizarre, si je pouvais retourner en arrière, je ne le ferais plus. J’ai adoré mes bêtes, je les ai toujours bien traitées, mais elles ne sont jamais mieux que quand elles sont dans la nature.

Vous avez donné vos éléphants et vos tigresses. Vous n’allez jamais leur rendre visite? 
Non, ça me fait trop mal au cœur. J’ai des vidéos et des photos de l’époque où je travaillais avec des tigres, cela ne m’intéresse plus de les voir. Si je pouvais retourner 40 ans en arrière, je ne le referais plus.

Vous êtes Français. Quels sont vos liens avec la Belgique?
Je vis en Belgique depuis trente ans, mes enfants et mes petits-enfants y sont nés et ma femme est belge.

J’ai décidé d’introduire une demande de naturalisation, je souhaite obtenir la nationalité du pays dans lequel je me sens bien. J’ai remis mon dossier, mais il me manque encore un document.

©Jonas Roosens

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