interview

"Limiter la perte en ligne est la seule façon de protéger les joueurs" (le CEO de la Loterie nationale)

Jannie Haek, CEO de la Loterie Nationale ©Stephanie Lecocq

Le ministre de la Justice Koen Geens a osé prendre des mesures pour mieux réguler le secteur des jeux de hasard: rien que pour cela, il mérite le respect, dit le CEO de la Loterie Jannie Haek. A ses yeux, la nouvelle loi sur les jeux représente un premier pas dans la bonne direction.

La Chambre a approuvé la semaine dernière le projet de loi sur les jeux de hasard qui, entre autres mesures, durcit les conditions d'installation de machines dans les cafés et renforce le contrôle de l’âge des joueurs. À plusieurs reprises, la Loterie Nationale avait incité le gouvernement à agir en ce sens. La copie votée jeudi répond-elle à ses vœux? Les réponses de son CEO Jannie Haek.

Quels sont les points les plus positifs de la nouvelle loi sur les jeux de hasard?

Il s’agit non seulement de la loi, mais aussi de quelques arrêtés royaux pris un peu auparavant par Koen Geens. C’est le Premier ministre de la Justice qui détecte le problème potentiel de dépendance au jeu dans notre société, et qui a le courage de prendre des mesures. Celles-ci constituent un premier pas. Un ministre de la Justice a beaucoup d’autres dossiers à traiter, les jeux de hasard ne sont pas sa première priorité; ils forment un secteur relativement méconnu, où les concurrents de la Loterie dans le secteur privé disposent d’une grande force de lobbying. L’un d’entre eux aurait d’ailleurs le même bureau de lobbyistes que le constructeur Lockheed Martin pour le F-35, c’est dire s’ils ont des moyens !

Une des principales mesures n’est-elle pas de sortir les machines 3.3 des cafés, ces machines à sous qui ne disent pas leur nom?

Koen Geens a constaté qu’on était là face à une situation d’illégalité, due au comportement de la Commission des jeux de hasard. Il a régularisé la situation et a ajouté quelques règles importantes pour rendre un contrôle possible à l’avenir. Il a pris de vraies mesures. Je pense notamment à celles concernant les machines de jeux dans les cafés: l’arrêté royal ad hoc est clair et net concernant les mises maximales, le contrôle de la carte d’identité… Il reste certes la possibilité d’introduire des machines 3.3 dans d’autres endroits que les cafés, mais les communes pourront intervenir dans le processus. C’est une vraie tentative vers un secteur mieux régulé.

"C’est clair: il faut scinder l’offre des différents types de jeux de hasard sur internet."
Jannie Haek
CEO, Loterie Nationale

La mesure prévoyant d’autoriser sous conditions les cumuls d’accès aux différents types de jeux en ligne (et dans le monde "physique") a toutefois été abandonnée…

Mais pour moi, tout est clair. Trois jugements de la Cour constitutionnelle disent que le fait que des opérateurs offrent sur un même nom de domaine des jeux différents avec des licences différentes ne correspond pas à la volonté du législateur. Toute la logique de la loi-cadre est bâtie sur une typologie classant les jeux selon les risques de dépendance différents qu’ils soulèvent, ce qui est matérialisé par des licences spécifiques pour chaque famille de jeux. On a construit ce système dans le secteur "physique", puis soudain sur internet on a tout combiné dans une même offre, contre l’esprit de la loi. C’est pourtant clair: il faut scinder l’offre sur le net. D’autres ont proposé qu’on puisse aussi faire une offre combinée dans le monde physique, mais cela reviendrait à encore agrandir l’offre de jeux en Belgique, ce qui n’est pas le but poursuivi.

Que manque-t-il pour faire appliquer les arrêts de la Cour constitutionnelle et mettre fin aux accès uniques sur internet?

La Cour a annulé la loi sur les jeux de hasard en ce qu’elle n’interdit pas le cumul des jeux de casinos et des paris sportifs sur internet, et estime que les autorités doivent adopter des règles claires. C’est à la Commission des jeux de prendre des mesures, rien ne l’empêche de le faire.

"Avant l’entrée de nos collègues du privé, sur le marché, connaissait-on un problème d’addiction comparable? La réponse est non."
Jannie Haek
CEO, Loterie Nationale

Elle semble ne pas avoir les outils pour le faire…

C’est un secteur fort complexe. Dans la batterie de mesures contenues dans la nouvelle loi, la meilleure chose est qu’elle prévoit qu’il y aura des modérateurs obligatoires pour tous les comptes des opérateurs sur internet. C’est la seule façon de protéger les joueurs. La perte maximale sera fixée à 500 euros par semaine sur l’ensemble des comptes d’un joueur. On peut discuter du montant, mais c’est quelque chose qui est sûr et qui fonctionne. À la Loterie, le maximum est par défaut fixé à 300 euros par semaine. La Loterie se réjouit de cette évolution, car depuis la libéralisation il y a huit ans, on observe une forte corrélation entre la croissance des dépenses de publicité des opérateurs et celle du nombre de personnes dépendantes aux jeux. Avant l’entrée de nos collègues du privé sur le marché, connaissait-on un problème d’addiction aux jeux comparable? La réponse est non.

"Les sites illégaux servent d’excuse pour moins réguler les jeux."
Jannie Haek
CEO, Loterie Nationale

Mais sans cela, les opérateurs illégaux attireraient les joueurs belges. Ils feraient déjà 30% du marché…

L’activité des opérateurs illégaux est actuellement quasi inexistante en Belgique, selon moi. Vous ne trouverez nulle part ailleurs dans le monde une offre de jeux aussi large que dans notre pays. Pourquoi dès lors aller jouer sur des sites illégaux? Aux Pays-Bas, au Luxembourg, en France, les jeux de casinos en ligne sont à ce jour interdits. En France, il y a des contrôles tout le temps: les sites illégaux sont fermés.  L’argument selon lequel il faut un secteur avec des licences guère trop contraignantes sans quoi les gens iront jouer sur des sites illégaux, est faux. C’est une excuse pour éviter la réglementation.

Les opérateurs de jeux et paris privés sont-ils des concurrents pour la Loterie?

Nous avons choisi de rester dans l’activité de loterie pour une bonne raison:  parce que ce sont des jeux orientés sur les grandes masses, avec des mises de 5 euros, auxquels participent des millions de Belges. C’est un jeu par nature responsable, comparé aux vrais jeux de hasard. Malheureusement, l’offre du secteur privé a grandi de manière exponentielle, jusqu’à devenir six fois plus grande en chiffre d’affaires que celle de la Loterie, et ce en créant de vrais problèmes. Nous, à la Loterie, cela nous fait mal au cœur qu’on nous mette dans le même sac.

Mais la nouvelle loi ne prévoit quasi aucune mesure concernant la Loterie…

C’est normal, puisque nous sommes différents. La Cour de justice européenne a décrété que dans le secteur des jeux de hasard, les Etats membres peuvent prendre des mesures en sortant du Traité en matière de libre prestation des services et de libre circulation des biens, à trois conditions: que ce soit dans le but de protéger leur population, que ce soit cohérent et proportionnel. Le ministre de la Justice a pris des mesures en fonction de cela et des risques de dépendance liés aux différents formes de jeux, ainsi qu’aux différents canaux de vente : une évolution positive. Participer à un jeu de casino en ligne ou un pari sportif en " live " est beaucoup plus risqué que de jouer au Lotto pour 5 euros et d’attendre deux jours avant le tirage. Il importe que ces mesures tiennent compte de cette proportionnalité, car il faut être à même de canaliser les joueurs vers des jeux moins risqués. C’est la logique que Koen Geens a suivie, et ce n’est qu’un début, j’en suis convaincu.

"Un de mes collaborateurs a ouvert un compte chez un opérateur privé. Celui-ci lui a envoyé un message d’alerte, lui enjoignant de ne pas transférer sur son compte joueur plus de… 25.000 euros à la fois!"
Jannie Haek
CEO, Loterie Nationale

Le contrôle de l’âge du joueur et la présence de modérateur sur le net ne sont que de petites mesures, en regard du problème que vous dénoncez…

Non détrompez-vous! Un de mes collaborateurs a ouvert un compte chez un opérateur privé. Celui-ci lui a envoyé un message d’alerte, lui enjoignant de ne pas transférer sur son compte joueur plus de… 25.000 euros à la fois! D’où l’importance de ces mesures.

Vous dites que ce n’est qu’un début, mais on vote en mai, puis émergera un nouveau gouvernement. Rien ne dit que ce chantier sera poursuivi…

On verra, mais la Loterie continuera de plaider pour une politique où le secteur est régulé en fonction des risques de dépendance, et qui mette en évidence la protection du joueur et pas celle des intérêts économiques du secteur. Bien sûr qu’on aurait voulu aller plus loin, bien sûr que la nouvelle loi ne permet pas de réaliser toutes nos demandes, mais cela va dans la bonne direction.

Qu’est-ce que la Commission des jeux de hasard aurait pu faire?

Elle a commis deux erreurs, ce qui a rendu sa tâche très difficile. Un, elle a cru qu’il fallait défendre la viabilité économique des opérateurs de jeu. Une drôle de mission pour un régulateur censé être là pour protéger les consommateurs. Deux, en cours de route, elle a donné des licences sans régulation, ce qui est bizarre. Elle a fait plaisir à des gens, par exemple dans le cas des paris sur les matchs virtuels, autorisés sans base légale. Elle a aussi accepté les offres combinées sur internet. Ce faisant, elle a perdu de son autorité. Ce sont ses deux rendez-vous ratés. J’espère qu’à l’avenir, elle va changer son fusil d’épaule et mettre la protection du consommateur en évidence plutôt que la viabilité du secteur.

 

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