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interview

Magnus Carlsen, génie des échecs: "Il vaut mieux être trop sûr de soi"

Magnus Carlsen a 30 ans, et est le numéro un mondial depuis qu'il a 19 ans. ©BELGAIMAGE

Magnus Carlsen est le meilleur joueur d’échecs au monde, peut-être même de tous les temps. Il pourrait aussi révolutionner le jeu d’échecs. Rencontre avec ce Norvégien de 30 ans.

"Qu'est-ce qui me motive quand je joue aux échecs?" Magnus Carlsen réfléchit longuement, puis répond de manière décidée: "Je déteste davantage perdre que j'aime gagner. Je ne peux pas parler pour tous les joueurs, mais cela vaut pour bon nombre d'entre nous. Et certainement pour moi."

Magnus Carlsen porte un large pull gris, avec de longues manches qu'il retrousse et sur lesquelles il tire sans cesse. "C'est une journée très chargée", explique-t-il avec un sourire d'excuse. Il doit donner de nombreuses interviews via Skype. "C'est loin d'être mon passe-temps favori", ajoute-t-il en tirant à nouveau sur ses manches.

"Il est bien entendu agréable de gagner", poursuit-il, "mais c'est censé être normal. Par contre, il n'est pas normal de perdre. C'est tout simplement horrible. Je me suis toujours dit que je ne devais surtout pas m'habituer à perdre. Que je ne devais pas l'accepter. Que je ne devais même pas l'imaginer, au moment de commencer une partie." Il réfléchit. "Cela aurait certainement mieux valu, pour ma tranquillité d'esprit, de pouvoir gérer cette idée avec plus de sérénité. Mais c'est ce qui m'a amené là où je suis aujourd'hui."

2.882
Son score FIDE, qui indique la force d'un joueur, est de 2.882. Ce score n'avait jamais été atteint avant lui.

Magnus Carlsen est l'homme de tous les records. À 13 ans, il est devenu le plus jeune "Grand Maître des échecs" de tous les temps. The Washington Post l'a rapidement qualifié d'enfant prodige, de "Mozart du jeu d'échecs". À 19 ans, il était le plus jeune numéro un mondial. Aucun autre joueur d'échecs n'a atteint et encore moins battu son score FIDE – 2.882 – qui indique la force d'un joueur. Il est le seul joueur au monde à avoir remporté la même année le Championnat du monde des échecs classiques, des échecs rapides et des échecs en blitz.

L'an dernier, Carlsen a battu le record de la plus longue série de parties sans défaite: 125, soit plus de deux ans invaincu. Pour certains, cela fait de lui le meilleur joueur d'échecs de tous les temps. Il balaie ce constat d'un revers de la main: "À son époque, Garri Kasparov a dominé le jeu d'échecs pendant 20 ans. Cela ne fait que dix ans que je suis au top." Pour ajouter avec un clin d'œil: "Mais j'ai encore le temps."

(Pas) un génie

Magnus Carlsen est devenu la figure emblématique du jeu d'échecs. Devant l'échiquier, il est impitoyable. Il a d'ailleurs été surnommé le "Boa Constrictor", parce qu'il étrangle lentement ses adversaires avec son jeu. Loin de l'échiquier, il a des airs de gamin espiègle. Et il adore raconter des blagues. Dans une vidéo YouTube sur le canal SoulPancake, il a un jour raconté en riant que la première phrase de son autobiographie serait "Je ne suis pas un génie". "Et quel en serait le titre?" a demandé le présentateur Rainn Wilson. "Magnus Carlsen, génie du jeu d'échecs", a-t-il répondu.

Magnus Carlsen est économe de ses rencontres avec la presse, mais ne cherche pas à éviter les caméras. Pas plus que les défis. Introduisez son nom et celui de Bill Gates dans Google, et vous tomberez sur une vidéo où il bat à plate couture le fondateur de Microsoft et milliardaire philanthrope dans une émission de télévision. Carlsen a apporté du flair, et un certain sens du commerce, dans le monde plutôt poussiéreux des échecs. Il a posé aux côtés de la vedette hollywoodienne Liv Tyler pour la marque de jeans G-Star, il est devenu le visage d'une marque d'eau en bouteilles et lors des tournois, il apparaît souvent habillé d'une veste portant les logos de nombreuses entreprises sponsors.

Kasparov a un jour qualifié Carlsen de combinaison mortelle entre des joueurs légendaires comme Bobby Fisher et Anatoli Karpov. Mais surtout, il a prédit que le Norvégien bouleverserait le jeu d’échecs.

Kasparov a un jour qualifié Carlsen de combinaison mortelle entre des joueurs légendaires comme Bobby Fisher et Anatoli Karpov. Mais surtout, il a prédit que le Norvégien bouleverserait le jeu d'échecs. Et l'histoire semble lui donner raison. Carlsen a fait des échecs un nouveau business, et pas uniquement en tant qu'aimant pour les sponsors. En 2014, il a créé la Play Magnus App. Coïncidence ou non, il l'a lancée après avoir sauté un tournoi pour se rendre dans la Silicon Valley, ce qui a abouti à une célèbre photo de Carlsen jouant contre le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, sous le regard du président d'Apple Arthur Levison. Dans l'app, vous pouvez vous entraîner à jouer contre Magnus. Vous choisissez son âge, puis le style de jeu et la stratégie sont ensuite adaptés sur la base de toutes les parties jouées par Carlsen.

Le Norvégien a lancé l'app pour rapprocher le jeu d'échecs d'un plus large public, et rendre ce sport plus gratifiant pour les joueurs. L'app est devenue un véritable univers pour les joueurs d'échecs: Play Magnus Group (PMG), qui a réalisé des acquisitions – entre autres de la plate-forme d'échecs Chess24 – gère aujourd'hui des sites d'actualités, des apps permettant d'apprendre et jouer aux échecs, et organise ses propres tournois.

"L’avenir du jeu d’échecs traditionnel est incertain. Nous avons presque atteint les limites."

En octobre dernier, le groupe a été introduit en bourse à Oslo, pour lever des capitaux destinés à financer sa croissance, ce qui s'est récemment concrétisé avec l'acquisition du magazine néerlandais emblématique New in Chess. Depuis son introduction en bourse, la valeur de PMG a augmenté de près de 50%, pour atteindre environ 140 millions d'euros. Carlsen ne détient toujours qu'un peu moins de 10% de PMG. "Je ne m'occupe pas de la gestion opérationnelle du groupe. Je connais le prix d'introduction de l'action en bourse, mais je ne suis pas son cours au quotidien. Ce serait malsain."

Deep Blue et AlphaZero

Pour Magnus Carlsen, il s'agit moins de gestion que de changements fondamentaux du jeu. "L'avenir du jeu d'échecs traditionnel est incertain. Nous avons presque atteint les limites." Et c'est – hé oui – la faute des ordinateurs, de plus en plus intelligents.

Depuis que le Deep Blue d'IBM a battu Kasparov en 1997, les systèmes se sont encore incroyablement améliorés. Fin 2017, Google AlphaZero a lancé un premier système autoapprenant, qui a bouleversé l'univers du jeu d'échecs après avoir démontré des capacités créatives et agressives que l'on n'aurait jamais pu imaginer. Carlsen a rapidement maîtrisé ces nouvelles perspectives, et écrit une partie de sa légende pendant la série de records de 125 matchs successifs sans défaite. "Vous avez pu constater que certains joueurs s'étaient rapidement adaptés au nouveau style de jeu, et avaient pu faire la différence. Mais entre-temps, tout le monde est de retour à bord et il devient à nouveau difficile de se démarquer."

Le problème n'est pas tant qu'un ordinateur puisse désormais – avec sa mémoire infaillible et sa capacité de calcul incroyable – battre un joueur humain. "C'est comme si Usain Bolt courait contre une Ferrari, la comparaison ne tient pas", a-t-on l'habitude de dire dans l'univers des échecs. Le problème réside dans le fait que le jeu – très intellectuel et fortement basé sur l'analyse – est désormais maîtrisé par de plus en plus de personnes. Aujourd'hui, c'est celui qui commet le moins d'erreurs qui remporte la partie. Mais si les deux adversaires jouent à la perfection, le match nul devient inévitable.

"Soyons clairs: aucun joueur n'est parfait. Nous commettons tous des erreurs. Lors de chaque partie. Mais les ordinateurs nous poussent dans nos derniers retranchements."

Le sort du jeu d'échecs risque-t-il d'être "réglé"? "Soyons clairs: aucun joueur n'est parfait. Nous commettons tous des erreurs. Lors de chaque partie. Mais les ordinateurs nous poussent dans nos derniers retranchements. Tout le monde peut tellement bien se préparer, les analyses d'ouverture sont tellement épurées qu'il devient de plus en plus difficile d'obtenir un vrai jeu. Vous avez donc davantage de chances d'aboutir à des parties nulles."

Pour vous donner une idée: sur sa série de 125 parties sans défaite, Magnus Carlsen n'en a remporté "que" un tiers. Les deux tiers se sont soldés par un match nul. "Je crois que les échecs classiques ont atteint leurs limites."

C'est ce qui explique que Carlsen préconise une nouvelle façon de jouer: avec plus de pression du temps et des handicaps. Cela devrait ramener du suspense et rendre le jeu plus rapide et plus émotionnel. Avec davantage d'éléments de gaming et d'e-sport. "Avec les échecs rapides, vous élargissez le cadre. Les joueurs disposent de moins de temps, la pression augmente et ils commettent plus d'erreurs. Bien entendu, la qualité de jeu s'en ressent, mais il est plus facile de séparer le bon grain de l'ivraie. Les joueurs sont plus appréciés et vous avez plus de jeu, avec un résultat."

De plus en plus de pression

Dans son combat pour plus de divertissement, Carlsen a été aidé par la pandémie. Il nous parle de sa cuisine, assis devant son écran, comme la plupart des gens pendant la crise du coronavirus. Mais habituellement, il voyage 200 jours par an pour participer à des tournois. L'an dernier, lorsque les tournois en "live" ont été annulés et que championnat du monde a été reporté, Carlsen y a vu une opportunité. Avant l'été, il a lancé avec Play Magnus Group son propre tournoi en ligne, où les meilleurs joueurs du monde pouvaient s'affronter. En septembre, il a lui-même remporté la première édition.

La popularité du jeu d’échecs ne cesse d’augmenter: dès le début du confinement, les apps de PMG ont fait un malheur. La cerise sur le gâteau a été déposée par "Le Jeu de la Dame" (The Queen’s Gambit), de Netflix. Carlsen a publié des vidéos où il analyse la tactique de jeu du personnage principal, Beth Harmon.

Pendant ce temps, la popularité du jeu d'échecs n'a cessé d'augmenter: les gens étaient confinés et avaient du temps pour jouer en ligne. Les apps de PMG ont fait un malheur. La cerise sur le gâteau a été déposée par "Le Jeu de la Dame" (The Queen's Gambit), la série à succès de Netflix. Carlsen a même réussi à surfer sur ce "hype" en publiant des vidéos sur les réseaux sociaux où il résume ses scènes préférées, et analyse la tactique de jeu du personnage principal, Beth Harmon.

En novembre, PMG a lancé la deuxième édition du Champion Chess Tour, qui se déroulera jusqu'en septembre 2021 et dont le "prize money" se monte à pas moins de 1,5 million de dollars. Carlsen a réussi à convaincre des sponsors. Il a conclu des accords avec Eurosport et Esports Charts pour diffuser le tournoi. Des millions de téléspectateurs ont regardé les premiers matchs. Le Norvégien semble avoir voulu secouer quelque peu les rigides fédérations d'échecs officielles.

Il y a cependant un inconvénient à jouer aux échecs sur différents échiquiers: les succès sportifs de Carlsen sont étroitement liés à ses aventures commerciales. La pression augmente. Et ces derniers mois, depuis la fin de sa série record de matchs sans défaite, les choses ne se passent pas aussi bien au niveau sportif. Fin novembre – à tout juste 30 ans – il a été sèchement battu par son rival, Wesley So. Il a joué quelques-unes de ses pires parties. Et pour la première fois depuis des années, il a perdu le tournoi néerlandais Tata Steel Chess, le "Wimbledon" des échecs. Enfin, le jour de la Saint-Valentin, So l'a une fois de plus battu à plate couture.

Des critiques attribuent son manque de précision à un trop grand nombre de parties rapides en ligne. "C'est faux", rétorque Carlsen. "Les échecs rapides sont un bon entraînement. Il y a de nombreuses raisons qui permettent d'expliquer mes défaillances lors des tournois classiques."

Deux ou trois choses à propos de Magnus Carlsen

-Il a 30 ans et est le fils d'un couple d'ingénieurs. Il a grandi avec ses trois sœurs. Lorsqu'il était petit, le travail des parents a amené toute la famille en Finlande et en Belgique. À 13 ans, il est devenu le plus jeune "Grand Maître" de toute l'histoire.
-Depuis 2010, Carlsen est en tête – à l'exception d'une période de six mois en 2011 – du classement mondial des meilleurs joueurs d'échecs. Il détient le titre de champion du monde depuis 2013. À la fin de cette année, il défendra son titre à Dubaï. En 2014, il a lancé la Play Magnus App, devenue la société Play Magnus Group, spécialisée dans les jeux d'échecs, et introduite l'an dernier en bourse à Oslo.
-En dehors des échecs, Carlsen est passionné de sport, en particulier de football. Il est également un fervent adepte de Fantasy Premier Ligue, un jeu en ligne où les participants s'affrontent avec des équipes qu'ils ont eux-mêmes composées.

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