Pour ses vingt ans, Wallimage entre dans une nouvelle ère

Changement de pilote chez Wallimage: Virginie Nouvelle succédera lundi à Philippe Reynaert à la tête du fonds audiovisuel wallon.

Philippe Reynaert, l’emblématique patron de Wallimage depuis sa création il y a vingt ans, part à la retraite ce lundi. C'est Virginie Nouvelle qui prendra la relève. Interview croisée.

C’est un monument du Landerneau cinématographique belge qui part à la retraite. À 65 ans, Philippe Reynaert quitte ce lundi ses fonctions de directeur général de Wallimage, le fonds d’investissement public wallon dans l’audiovisuel qu’il a incarné depuis sa création il y a 20 ans. L’homme aux lunettes blanches se consacrera à des projets personnels, à sa famille et occupera l’un ou l’autre mandat dans le secteur du 7e Art. Il a récemment intégré le conseil d’administration de Casa Kafka, filiale tax shelter de la RTBF.

Créée dans la foulée de la Palme d’or cannoise de "Rosetta", Wallimage devait permettre de structurer un secteur bouillonnant sur le plan créatif, alimenté par les Dardenne, Van Dormael et autre Poelvoorde, mais exsangue financièrement. Le tax shelter fédéral allait suivre trois ans plus tard, permettant l’émergence d’une vraie industrie du cinéma dans le pays.

28
millions d'euros
Depuis sa création, Wallimage Entreprises a engagé près de 28 millions dans 86 sociétés.

Car, si Wallimage est surtout connu pour coproduire (via son entité Wallimage Coproductions) longs métrages, séries et films d’animation, son département Wallimage Entreprises, créé quelques années plus tard, investit, lui, dans des entreprises audiovisuelles wallonnes. Ce qui, avec Wallimage Tournages (la troisième face de la pyramide qui met en avant des lieux de tournage), a permis de constituer un écosystème performant.

De Tarantino aux Dardenne

C’est Virginie Nouvelle (38 ans), directrice de Wallimage Entreprises qui, après un appel à candidatures interne et externe, a été choisie pour succéder à l’ancien publicitaire et critique de cinéma. "Comme moi à l’époque, alors qu’il fallait faire connaître Wallimage dans le milieu du cinéma, je crois que Virginie, avec son background financier, arrive au bon moment car il faudra de plus en plus une créativité entrepreneuriale et financière", lance Philippe Reynaert. "Ma chance, c’est qu’il n’y aura pas de comparaison possible", plaisante l’heureuse élue. "On est radicalement différents. Si j’avais le même profil, ce serait difficile d’atteindre sa notoriété dans la profession!"

"Des fonds régionaux qui investissent dans les coproductions, il y en a partout en Europe, mais un invest dédicacé à 100% à l’audiovisuel, c’est unique."
Virginie Nouvelle
Directrice générale de Wallimage

Il n’empêche, une culture cinématographique est indispensable pour saisir les codes de ce milieu très particulier: "Mon goût pour le cinéma est venu avec le métier, j’aime Tarantino, Eastwood, Ken Loach et les frères Dardenne... et je ne dis pas ça pour être politiquement correct!", s’amuse-t-elle. "Je ne suis donc pas le profil le plus cinéphile de l’équipe mais pour Wallimage, ce n’est pas tant une sensibilité artistique qui compte qu’une connaissance des métiers de l’audiovisuel. J’aime lire les scénarios, mais je dois avant tout voir leur impact sur l’industrie. Il faut un regard un peu froid sur les projets et faire en sorte que le 1 euro que l’on injecte dans une coproduction en entraîne au moins 4 en retombées pour le secteur."

374,5
millions d'euros
Depuis sa création, Wallimage Coproductions a investi 86 millions d’euros dans 453 productions qui ont généré 374,5 millions de dépenses dans l’industrie audiovisuelle wallonne, soit un retour sur investissement de 435%.

Virginie Nouvelle profitera de son expérience à la tête de Wallimage Entreprises pour mieux valoriser le "concept Wallimage". "Des fonds régionaux qui investissent dans les coproductions, il y en a partout en Europe, mais un invest dédicacé à 100% à l’audiovisuel, c’est unique. On a un rôle de stabilisateur dans un secteur peu soutenu par les banques car la rentabilité y est faible, voire aléatoire, détaille-t-elle. On a souvent affaire à des créatifs peu au fait des aspects financiers et stratégiques. Les studios d’animation, par exemple, préfèrent prendre une part dans la coproduction et toucher une part des recettes plutôt que de faire payer leurs prestations. C’est une erreur car c’est beaucoup trop aléatoire."

"Certes, un film belge est moins rentable mais si on n’a plus de créateurs en Belgique, ce que l’on fait n’a plus beaucoup de sens."
Philippe Reynaert
Durecter général (sortant) de Wallimage

Un rendement de plus de 400%

Alors que Wallimage Coproductions dispose d’une enveloppe annuelle de 6,5 millions, Wallimage Entreprises engage en moyenne trois millions par an. Avec quels résultats? Depuis sa création, la première a investi 86 millions dans 453 productions qui ont généré 374,5 millions de dépenses dans l’industrie audiovisuelle wallonne, soit un retour sur investissement de 435%, bien supérieur aux attentes. La seconde a engagé près de 28 millions dans 86 sociétés, soit 53% sous forme de prêts et 47% en prise de participations. Près de la moitié sont des prestataires pour le cinéma. Est-ce à dire que les producteurs qui bénéficient de l’aide de Wallimage Coproductions sont "encouragés" à recourir à une des sociétés? "Non", répond Virginie Nouvelle, "le prestataire doit être wallon et le fait qu’il soit soutenu ou non par Wallimage Entreprises n’influence nullement son éligibilité à l’autre mécanisme".

Philippe Reynaert

  • Né le 30/11/1955 (65 ans)
  • Licencié en philologie romane (ULB)
  • Créateur du magazine Visions et ex-critique cinéma à la RTBF
  • Entre 1991 et 2000, publicitaire HDM Dechy, DDB, Go Between, Young & Rubicam
  • Directeur général de Wallimage de 2000 à 2020

L’histoire de Wallimage paraît sans nuages, certes, mais à côté de blockbusters français, le département coproduction a aussi financé des films d’auteur boudés par le public. "Nous sommes un fonds économique, on préfère bien sûr qu’un film marche bien, d’autant que nous touchons une part des recettes. Mais l’essentiel, c’est qu’il procure du boulot aux prestataires locaux", répond Philippe Reynaert. "Mais je suis aussi un cinéphile qui défend le cinéma belge. Un film belge est moins rentable mais si on n’a plus de créateurs en Belgique, ce que l’on fait n’a plus beaucoup de sens. Je constate donc avec plaisir que l’on soutient pour moitié des films belges." Bref, chez Wallimage, on assume ce côté schizophrène en finançant à la fois Dany Boon et les Dardenne.

Côté entreprises, il y a aussi eu quelques échecs comme I-Movix (ultra ralenti) ou des agences digitales. "Mais il y a eu de belles opérations, comme la vente de Memnom (gestion archives audiovisuelles, NDLR) à Sony. Et nous sommes aussi sur le point de vendre une de nos participations avec une plus-value de 20%", indique Virginie Nouvelle.

"Vu la pression des plateformes, on devra peut-être revoir nos exigences à la baisse, accepter de ne plus accéder aux recettes ou de diminuer le return attendu."
Virginie Nouvelle
Directrice générale de Wallimage

La pression des plateformes

Lundi, la nouvelle patronne prendra donc les rênes de Wallimage dans un contexte particulier. "Heureusement, le deuxième confinement nous affecte moins que le premier car les tournages se poursuivent et, par ricochet, les prestataires continuent leurs activités", relève-t-elle. "En revanche, nous sommes inquiets par rapport au mode de financement du cinéma, surtout le tax shelter. Certes les plafonds d’investissement ont été récemment relevés permettant aux grandes sociétés d’investir davantage, mais on sait que les entreprises vont aussi faire moins de bénéfices, ce qui limitera leur capacité d’investir. Les perspectives étant incertaines, elles préféreront peut-être garder leur trésorerie plutôt que d’investir dans le cinéma."

Virginie Nouvelle

  • Née en 1982 (38 ans)
  • Économiste (Université de Mons Hainaut)
  • Auditeur chez KPMG
  • Analyste financière au Fonds St’Art
  • Directrice générale de Wallimage Entreprises
  • Directrice générale de Wallimage à partir du 30/11/2020

Sur quoi Philippe Reynaert enchaîne: "Les distributeurs et les vendeurs internationaux sont à l’arrêt, tandis que les télés souffrent de la baisse du marché pub, or tous sont de gros financeurs. En outre, la France, notre principal partenaire, affiche une attitude de plus en plus protectionniste et investit moins chez nous."

Voilà pourquoi, chez Wallimage, on observe avec intérêt le développement des plateformes (Netflix, Amazon, Disney+…) qui cartonnent pendant la crise. "Comme fonds économique, nous devons être volontaristes et voir comment on peut pousser les plateformes à investir en Wallonie et à venir tourner chez nous", estime Virginie Nouvelle. Philippe Reynaert, lui, est dubitatif.  "On a eu deux expériences positives avec Netflix qui a coproduit avec nous deux films qui ont généré beaucoup de dépenses tout en nous donnant un accès aux recettes. Mais plus récemment, on a été refroidis avec la série 'Into the Night' et le dernier Dany Boon ('8 rue de l’Humanité', NDLR). Ils ont choisi de n’utiliser que le tax shelter et pas les fonds régionaux, ce qui les a exemptés des contraintes de territorialisation des dépenses."

"Il faut donc oser se poser la question du modèle économique de Wallimage à l’avenir", conclut Virginie Nouvelle. "Peut-être que les équilibres vont changer... Aujourd’hui, on est coproducteurs, ce qui nous permet d’exiger des retombées de 400% pour l’industrie et d’accéder aux recettes d’exploitation, mais vu la pression des plateformes, on devra peut-être revoir nos exigences à la baisse, accepter de ne plus accéder aux recettes ou de diminuer le return attendu. Il faut être ouvert à cela, sinon on risque de voir des projets filer ailleurs."

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