"Une opportunité à ne pas manquer pour les casinos et sociétés de paris"

Emmanuel Mewissen

Le patron des casinos de Namur et Spa estime que le nouveau cadre législatif et fiscal des jeux de hasard est l’occasion de créer une vraie concurrence. Il est stérile de le critiquer, dit-il.

Emmanuel Mewissen dirige le groupe Circus qui pèse cinquante millions d’euros de chiffre d’affaires et 450 à 500 emplois, selon les saisons. Entreprise wallonne à actionnariat familial, Circus exploite quinze salle de jeux automatiques et deux casinos: celui de Namur et celui de Spa. Son CEO préside également la Belgian Casinos Association, l’organisation représentative du secteur. Emmanuel Mewissen ne partage pas l’analyse que font d’autres opérateurs du marché du nouveau régime wallon de taxation des jeux de hasard.

Comment se présente actuellement le marché belge des jeux de hasard?

Emmanuel Mewissen: Le secteur du jeu de hasard "en dur" a aujourd’hui deux concurrents: la Loterie Nationale et le jeu en ligne. Le marché belge du jeu de hasard est estimé à quelque 3 milliards d’euros par an, sans tenir compte de la part prise par l’illégal. Tous les casinos ensemble font entre 120 et 130 millions d’euros de recettes, soit 3,5% environ du chiffre d’affaires global, contre 1,2 milliard à la Loterie Nationale. Les citoyens comme les décideurs politiques ont une image déformée du secteur des casinos: je dirais qu’ils en ont une vision fantasmée, inspirée notamment par la littérature et le cinéma. Notre secteur est relativement méconnu, selon moi, alors qu’il est un des secteurs les plus contrôlés et régulés de l’économie et que c’est très bien ainsi.

Le décret wallon instaurant un taux de taxation différent pour les jeux de hasard en dur et en ligne ne vous pose aucun problème (1)?

Mewissen: Je trouve que le décret du ministre André Antoine est injustement attaqué, notamment dans la presse, parce que ce faisant ses détracteurs se trompent de combat. Aujourd’hui, les entreprises du secteur et, plus largement, l’économie belge tout entière souffrent fortement de la concurrence des opérateurs en ligne. Alors que les casinos "terrestres" paient 43% d’impôt direct sur leurs recettes, les casinos en ligne ne paient quasi rien: ceux basés à Malte, Gibraltar et à l’Île de Man versent en moyenne 0,5&flexSpace;% d’impôt. Et ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent, par exemple donner de l’argent au joueur à l’inscription… Ces gens-là dégagent des budgets de marketing colossaux et renforcent leur position d’année en année grâce au fait qu’ils ne paient pas d’impôts et qu’ils subissent peu, voire pas de charges ni d’obligations. Certains d’entre eux apparaissent comme sponsors de grandes équipes de football européennes grâce à cette situation. Alors que nous sommes impliqués dans la lutte contre l’addiction des joueurs, que nous supportons de lourdes charges et un niveau d’imposition conséquent.

Nous subissons donc un impact marqué et déloyal du jeu en ligne; nous devons vivre avec ça et nous adapter. Dans ce cadre, le combat que mènent certains contre la refonte de la législation et de la taxation dans notre pays m’apparaît désuet: les choses évoluent et il faut monter dans le bon train. Le secteur doit à présent saisir l’opportunité dégagée par la loi du 10 janvier 2010 qui prévoit notamment qu’il faudra exploiter des jeux de hasard "terrestres" en Belgique pour pouvoir en exploiter aussi en ligne. Les casinos en ligne tirent évidemment à boulets rouges sur la nouvelle loi, alors que je pense qu’elle pourrait constituer un modèle à suivre au plan européen. Le secteur "terrestre" doit saisir cette opportunité pour rattraper une partie de son retard sur le "en ligne" et donner une nouvelle direction au métier. Je voudrais souligner deux points forts du décret Antoine: il a été adopté très rapidement, ce dont je me félicite car en tirant le premier il prend de l’avance sur les autres pays; il fixe un taux de taxation qui permettra d’enfin exploiter le créneau du "en ligne" et, surtout, qui est suffisamment raisonnable pour faire sortir les illégaux du bois. On peut en effet espérer qu’ils vont venir sur le marché régulé mais pas en les mitraillant fiscalement! Le taux de taxe défini en Wallonie est compatible avec cet objectif. Il est en outre en adéquation avec certains taux décidés ailleurs dans l’Union européenne: 5&flexSpace;% en Estonie, 8,25&flexSpace;% en Finlande…

Mais pourquoi prévoir deux taux de taxation différents? C’est cela que d’autres opérateurs n’avalent pas…

Mewissen: Moi aussi, en tant qu’opérateur de casino, je serai confronté à cela: 11&flexSpace;% ou 43&flexSpace;% de taxation. Et je demanderai aussi deux licences d’opérateur de casino en ligne, une par casino. D’autres grognent, mais si rien ne se passe, les jeux en ligne illégaux continueront à nous faire du tort.

Pour les opérateurs de paris en dur, c’est 32&flexSpace;% d’imposition sur la marge brute. Pour les casinos en dur, c’est 43&flexSpace;% sur la recette nette. L’impact ne sera pas le même sur les gains du joueur…

Mewissen: Non, en effet, pour les paris réels à la cote, les gains seront moins attractifs que pour les paris en ligne, alors que dans les casinos réels, les gains ne seront pas affectés (sauf au poker où cela coûtera aussi moins cher au joueur qui joue en ligne en termes de prélèvements). Mais dans le créneau des paris sportifs, tout le monde est déjà en ligne aujourd’hui… Et il y a quantité de sites de poker en ligne très attractifs.

Ne craignez-vous pas un glissement de votre activité de casino terrestre vers le casino en ligne?

Mewissen: Non, selon moi, l’opportunité qui se présente à nous est d’arriver à créer des ponts entre le réel et le virtuel qui s’avéreront bénéfiques pour notre entreprise. Le vrai combat est là, plutôt que de discuter taux de taxation. Le défaut de beaucoup de sites de jeux en ligne actuels est qu’on ne sait pas qui est l’opérateur, ni s’il est honnête, ni comment retirer son argent… La Commission des jeux de hasard, qui octroiera les licences, va certifier la qualité des programmes. C’est importantissime, ce sera un avantage majeur contre les compétiteurs en ligne actuels. Des sociétés comme Partouche, Ladbroke ou Circus devront essayer de saisir cette occasion. Quant au niveau de taxe wallon, il procède d’une démarche constructive, intelligente et qui s’inscrit dans le long terme. Hier, la taxe était à 0&flexSpace;% sur le "en ligne", demain ce sera 11&flexSpace;%. Pourquoi en conclure que notre emploi est en danger?

Mais le trafic de la clientèle dans les casinos terrestres va-t-il rester au même niveau qu’avant?

Mewissen: Je le crois, mais c’est à moi de faire en sorte que ce soit bien le cas. Je vais par exemple organiser des tournois virtuels, qui permettront de gagner des places pour jouer une finale en dur dans le casino terrestre. Je vais proposer aux joueurs de poker en ligne de faire le pas vers une "poker room" en dur. Ce genre de choses. Si on ne se positionne pas là-dessus, on est mort demain!

Pensez-vous que la Région flamande et la Région bruxelloise vont s’aligner sur la Région wallonne en termes de taxation?

Mewissen: J’ai entendu dire qu’ils allaient suivre avec également deux taux de taxation différents. Mais qu’elles suivent ou non, je trouve que la démarche de la Région wallonne est intelligente. Cela va générer de l’emploi. Cela autorise le secteur à exister officiellement et la Wallonie à se positionner au plan technologique: on se donne l’occasion de créer ou d’attirer dans la Région des centres de compétences qui, à terme, vont générer de l’emploi.

A quelles compétences songez-vous?

Mewissen: Le design et le développement de logiciels de jeux en ligne, de softwares de sécurisation, d’identification et de contrôle d’identité, de traitement et d’enregistrement d’appels (call centres) en lien avec l’exploitation, de gestion des portefeuilles des joueurs… A terme, nous développerons cela nous-mêmes. Je me suis engagé à être le plus porteur d’emplois possible. Mais si le métier ne saisissait pas cette opportunité d’être créateur d’emplois, il serait logique alors qu’il y ait un nivellement équitable au niveau de la taxation entre le réel et le "en ligne".

Combien d’emplois y aura-t-il au sein du groupe Circus dans un an?

Mewissen: Je ne peux pas le dire aujourd’hui, mais je peux dire en revanche qu’à très court terme je vais engager dix personnes pour assister le lancement des deux sites. Après, cela dépendra du bon fonctionnement des affaires, l’idée étant de procéder par étapes.

(1) 32% de la marge brute pour les paris en dur et 11&flexSpace;% des mises pour les paris en ligne; 43% en moyenne dans le secteur des casinos en dur.

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