interview

"Ce pays n'a jamais eu de vision d'avenir" (Nathalie Oosterlinck, CEO d'Otary)

Nathalie Oosterlinck, CEO d’Otary, le promoteur des parcs éoliens en mer Rentel et Seamade. ©Jonas Lampens

Le nouveau parc éolien Rentel est enfin prêt et sera officiellement inauguré ce mardi à Ostende. Il s’en est fallu de peu pour que ce projet de 1,1 milliard d’euros échoue à cause de polémiques sur les permis et de la versatilité des pouvoirs publics. "Il faut un cap clair du prochain exécutif sinon la transition énergétique sera un échec", déclare la CEO d’Otary Nathalie Oosterlinck.

Ce mardi à Ostende, le groupe Otary célèbre la mise en service officielle du parc éolien offshore Rentel. Avec une capacité de 309 mégawatts, le cinquième parc éolien belge en mer fournira de l’électricité à 300.000 familles. La CEO Nathalie Oosterlinck semble détendue, maintenant que le projet de 1,1 milliard d’euros est enfin terminé, et que toutes les parties ont été invitées à l’inauguration. "Nous avons vécu des moments difficiles, explique la patronne de 42 ans. Juste avant la clôture de notre financement, le gouvernement a décidé de réduire son soutien aux parcs éoliens offshore. Et le câble Stevin – qui amène le courant sur le continent – s’est retrouvé menacé suite à des plaintes de riverains et de communes auprès du Conseil d’Etat. C’est typique de notre pays, où il devient de plus en plus difficile de lancer de grands projets d’infrastructure."

Otary

Le groupe Otary est le promoteur qui a construit le parc éolien offshore belge Rentel. La construction du deuxième parc, Seamade – dont Otary est l’actionnaire principal (70%) aux côtés des producteurs d’énergie Engie et Eneco –, sera lancée cet été. Si Seamade est prêt fin 2020, le groupe disposera d’une capacité totale de 800 mégawatts, soit plus d’un tiers de toute l’énergie éolienne offshore produite en Belgique.

Le groupe Otary compte huit actionnaires, qui détiennent chacun 12,5% du capital. Il s’agit des producteurs d’énergie verte Aspiravi et Elicio (ex-Electrawinds), du groupe de dragage Deme, du holding wallon SRIW, des sociétés énergétiques flamande et wallonne Z-kracht et Socofe, de Green Offshore (Ackermans & van Haaren) et de Power@Sea (Deme, Socofe et SRIW).

Vu la menace de nouveaux retards, l’entreprise a elle-même installé 40 km de câbles sous-marins jusqu’à la station de haute tension à Zeebruges. Un accord a finalement été trouvé sur la question des subsides publics, et au final, 42 éoliennes ont pu être construites dans les délais et le budget impartis. "Ce fut tendu, se souvient Nathalie Oosterlinck. À ce moment-là, si vous n’avez pas derrière vous des actionnaires solides et qui y croient, ça ne marche pas. Le monde politique devra trouver une solution pour que les grands projets d’infrastructure ayant un impact social et économique important ne s’enlisent à cause d’actions en justice, comme c’est le cas aujourd’hui encore avec la liaison Oosterweel-Anvers."

Qu’est-ce qui devrait changer?

Il faudrait que les dossiers avancent plus vite. Lorsqu’une décision est prise, elle doit être mise en œuvre comme prévu. Aux Pays-Bas, ils ont résolu ce problème en accordant au gouvernement de La Haye toutes les compétences en matière de travaux d’intérêt général, avec un point de contact central pour les permis et le suivi. Chez nous, c’est parfois kafkaïen. Si un câble arrive sur la plage, ce n’est plus le gouvernement fédéral qui est compétent, mais la Flandre, qui est responsable à partir de la laisse de basse mer. Alors, il faut tout recommencer avec d’autres personnes. Notre pays a son histoire, certes, et je la respecte, mais les procédures devraient être simplifiées. Les collègues étrangers restent parfois bouche bée quand ils voient les difficultés auxquelles les promoteurs sont confrontés en Belgique.

Le gestionnaire de réseau Elia souhaite installer un câble à travers la Flandre-Occidentale pour connecter la future zone de parcs éoliens. Pensez-vous que le câble Ventilus puisse provoquer la même résistance de la part les riverains?

Bien entendu, les citoyens ont leur mot à dire et tout le monde sait depuis à quel point il est important d’avoir un consensus. Mais Ventilus se trouve depuis des années sur la table de négociation. Elia mise aujourd’hui sur 2026 pour la connexion de la nouvelle zone de parcs éoliens. Nous estimons que cela devrait être plus rapide.

Vos équipes risquent-elles de se retrouver au chômage technique, si les nouvelles concessions ne sont pas rapidement accordées?

Maintenant que Rentel est terminé, nous commençons cet été la construction des fondations de notre deuxième parc éolien, Seamade, qui devrait être opérationnel d’ici fin 2020. En 2021, nous aimerions déjà être en train de travailler sur la concession suivante dans la deuxième zone, mais là encore, nous aurons besoin plus rapidement d’une connexion.

"Nous commençons cet été la construction des fondations de notre deuxième parc éolien, Seamade, qui devrait être opérationnel d’ici fin 2020."
Nathalie Oosterlinck
ceo d’otary

Chez Elia, ils disent qu’ils font le maximum…

C’est en partie aux autorités publiques de faire des choix. Le prochain gouvernement devra trancher certains nœuds. D’ici 2020, l’énergie éolienne offshore représentera 10% de la demande en électricité du pays, et avec la nouvelle zone, nous pourrons doubler la production à 4.000 mégawatts. Dans le dossier énergétique, il est évident qu’il faut tirer pleinement parti de l’offshore.

Pourquoi estimez-vous que l’énergie éolienne est une évidence? Le secteur a encore besoin d’importants subsides…

Le coût de production de l’énergie éolienne a beaucoup baissé, ce qui nous rend très concurrentiels par rapport aux autres formes de production d’électricité. Le premier parc éolien C-Power n’existe que depuis dix ans. Depuis, le secteur s’est beaucoup professionnalisé. Lorsqu’il y a cinq ans, nous avons répondu à l’adjudication pour les éoliennes du parc Rentel, on ne parlait pas encore de turbines de 7 mégawatts, alors qu’aujourd’hui, nous avons déjà des turbines de 10 mégawatts avec une hauteur totale – c’est-à-dire en bout de pale – de 196 mètres et plus. Je m’attends à ce que cette évolution technologique se poursuive au cours des 20 prochaines années.

Pouvons-nous espérer avoir bientôt en Belgique des parcs éoliens non subsidiés, comme aux Pays-Bas?

C’est certainement une option, mais tout dépend des conditions connexes. Aux Pays-Bas, le gouvernement prend tout en mains. Il effectue les études de sol, prépare l’ensemble du dossier et dispose d’un permis déjà approuvé. Ceux qui remportent le projet n’ont qu’à construire le parc et brancher la prise. Dans ce cas, il est possible de mettre en place une concession sans aides publiques.

Pourquoi n’est-il pas possible de faire en Belgique ce qui se fait aux Pays-Bas?

Le gouvernement fédéral n’a toujours pas donné de réponse définitive concernant la fermeture des centrales nucléaires, ni sur le mécanisme de capacité destiné à leur remplacement par des centrales au gaz. La décision de fermer ou non les centrales nucléaires aura un impact énorme sur le prix de l’électricité. Cette incertitude est difficile à vivre pour les investisseurs. Dans ce pays, on prend trop souvent des décisions qui seront annulées quelques années plus tard.

Les Pays-Bas ont une vision à plus long terme. Ils mettront fin à leur exploitation gazière au plus tard en 2030 et leurs objectifs climatiques sont contraignants…

Je suis parfois jalouse de nos voisins. Ici, on ne regarde jamais plus loin que les prochaines élections, alors qu’il faudrait développer une vision à long terme pour qu’en 2050, notre société soit neutre en carbone. C’est aujourd’hui qu’il faut prendre des décisions pour adapter notre système énergétique à long terme. Sans une vision d’hélicoptère, nous n’y arriverons jamais.

Nous ne disposons pas encore de la moindre esquisse de projet sur la transition énergétique…

Le gouvernement actuel devrait développer une stratégie énergétique… (elle hausse les épaules). La réalité, c’est qu’après les élections, la question de l’énergie sera toujours là. Il devient urgent que le nouveau gouvernement prenne des décisions, apporte de la stabilité et élabore une stratégie et un plan d’action concret pour les cinq prochaines années. Si cette base existe, la transition pourra être rapide.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect