interview

DEME : "En 2050, l'électricité solaire sera transportée d'Australie jusqu'ici"

©Emy Elleboog

Luc Vandenbulcke succède à Alain Bernard à la tête de Deme. Le principal mot d’ordre du nouveau CEO? La durabilité.

Luc Vandenbulcke a un style plus en retenue qu’Alain Bernard, qui a du mal à cacher ses racines italiennes. Mais le passage de témoin devrait se faire en douceur, tant l’ancien et le nouveau CEO de Deme partagent une vision du monde et de l’entreprise similaires.

Quelles sont vos priorités en tant que nouveau CEO de Deme?
Luc Vandenbulcke. La sustainability (durabilité, NDLR) est très importante. C’est une demande de nos stakeholders. Et c’est ce que veulent les jeunes. Je ne vais pas persuader un jeune ingénieur de Leuven, de Bruxelles ou de Gand de venir chez nous pour faire une mine de charbon en Pologne. Nous venons d’organiser le Deme X, avec 200 jeunes, pour discuter de la vision à long terme et des domaines dans lesquels on veut s’investir. Ces jeunes veulent que l’entreprise s’occupe de durabilité. Ils veulent savoir comment on va réduire l’empreinte CO2 de nos bateaux, arrêter la désertification, réduire le réchauffement global… Il y a des challenges dans le monde entier. Par exemple la soupe plastique: nous allons mener des projets pilotes pour ramasser ces plastiques qui polluent rivières et océans, et voir ce que l’on peut en faire.

"Vu la croissance que nous avons eue, recruter et garder les bons ingénieurs et les bons techniciens est un vrai défi."

Deme ne va tout de même pas arrêter de construire des plateformes de forage?
Non. Il faut éviter d’être naïfs. Mais dans les travaux en mer, nous misons fortement sur le decommissioning: nous sommes actuellement occupés à démanteler une plateforme pétrolière.

Deme, qui était un groupe de dragage, est devenu un groupe de services maritimes. Le mouvement va-t-il encore s’accentuer?
Nous continuerons d’être actifs aussi bien dans le dragage que dans d’autres domaines. On ne peut pas être statiques. Nous sommes présents sur de nouveaux segments comme le deep sea mining (l’exploitation minière en mer, NDLR), les concessions dans les parcs éoliens ou l’énergie houlomotrice, des domaines qui pourraient avoir une croissance très forte. Pour moi, c’est clair: on va vers une société qui sera de plus en plus renouvelable. Le problème actuel, c’est qu’on ne peut pas transporter l’électricité sur de grandes distances. Mais d’ici 2050, je suis convaincu qu’on aura une économie mondiale des renouvelables. L’électricité solaire d’Australie sera transportée jusqu’ici, sans doute sous forme d’hydrogène. On pourra importer du renouvelable du désert ou d’éoliennes flottantes en mer qui seront installées là où les conditions de vent sont les meilleures. L’avantage de l’hydrogène, c’est qu’il ne risque pas, comme un câble à haute tension, d’être coupé dans un pays instable politiquement. Et il présente en outre l’atout de permettre de stocker l’énergie. Cela va aller plus vite qu’on ne le pense.

Croyez-vous toujours au projet iLand, cette île artificielle pour stocker l’électricité par pompage-turbinage?
Oui. Nous mûrissons nos idées. Nous sommes convaincus que stocker localement notre propre électricité éolienne aura une valeur ajoutée énorme pour la Belgique.

Un CEO amoureux de la nature et de la technique

Ce 1er janvier, Alain Bernard (63 ans) a passé le témoin comme CEO de Deme à Luc Vandenbulcke (47 ans). Ce que cela va changer pour les quelque 5.200 employés du groupe? Pas grand-chose, affirme le nouveau CEO. "La transition se préparait depuis quelques années, et Alain et moi avons beaucoup de points communs. Nous sommes tous les deux ingénieurs civils de Leuven, nous avons la même vision du monde et le même style de management. Une entreprise comme la nôtre nécessite une structure claire. C’est comme sur un bateau. J’aime que les gens sortent de mon bureau avec une décision: oui ou non, et pas ‘je vais réfléchir’. C’était le style d’Alain, ce sera le mien. La principale différence, c’est que parfois, je reste un peu plus calme qu’Alain", dit-il en souriant.

Alain Bernard, entré dans le groupe en 1980, le dirigeait depuis 2006. Il a transformé le groupe de dragage en spécialiste des travaux de génie civil maritime, avec un chiffre d’affaires qui est passé d’1,1 à 2,4 milliard d’euros. L’ancien CEO reste administrateur du groupe, et président des conseils d’administration de Deme Concessions et Global Sea Mineral Ressources.

Le nouveau CEO, lui aussi, affiche une longue carrière dans le groupe. Originaire de Flandre occidentale, ce fils d’un juge et d’une ophtalmologue, amoureux de la mer et de la technique, s’est spécialisé dans la construction maritime lors de ses études d’ingénieur civil. "Je voulais pouvoir travailler dehors", explique-t-il.

Il passe une année Erasmus à Trondheim, en Norvège, consacre sa thèse à l’effet des courants sur les structures en mer, puis part faire un an de recherche dans les courants maritimes à l’université polytechnique de Barcelone. Il travaille un temps pour Herbosch-Kiere, une société du groupe Eiffage maritime. "Cela m’amusait, mais c’était très local. Juste à côté, je voyais des collègues de Deme qui voyageaient beaucoup…"

En 1998, il rejoint le groupe et entre chez Hydro Soil Services. Une société qui en 2005, va devenir GeoSea, et regrouper toutes les activités de construction maritime du groupe Deme. "Nous étions deux ou trois pour commencer. En 2017, nous avons atteint le milliard d’euros de chiffre d’affaires. Et nous employons maintenant, freelances compris, un peu plus de 1.000 personnes" résume Luc Vandenbulcke, fondateur et CEO de GeoSea. Des responsabilités qu’il cumule, depuis 2011, avec celles de deputy COO du groupe Deme.

Malgré ces résultats impressionnants, la réalisation dont Luc Vandenbulcke est le plus fier, c’est la construction des premiers parcs éoliens en mer. "En 2000, j’ai participé à la construction d’Utgrunden, en Suède, le premier parc au monde avec des turbines d’1 MW. Puis j’ai été directeur de projet pour celui de Samsoe, au Danemark. C’était assez magique. À l’époque, même à terre, une éolienne était assez exceptionnelle."

Pour en finir avec l’énergie, comment voyez-vous les risques de délestage pour cet hiver?
Je crois que c’est un risque réel. Mais en tant que citoyen, je voudrais qu’on ait un débat à long terme. Peu importe que les centrales nucléaires belges ferment en 2025, 2023 ou 2030. Ce sont de vieilles installations qu’il faudra bien mettre à la retraite un jour. Nous travaillons sur la nouvelle centrale nucléaire d’Hinkley, au Royaume-Uni, et nous voyons, comme avec l’EPR en Finlande ou à Flamanville, que le nouveau nucléaire est très très cher, et, surtout, qu’il prend 15 ans à construire. Pourquoi n’y a-t-il plus d’investissement dans la production d’électricité aujourd’hui? Parce qu’il y a cette incertitude sur le vieux nucléaire. Si l’industrie était sûre à 100% que l’on va fermer les vieilles centrales, il y aurait de vrais investissements, sans doute dans un mix de renouvelables et de centrales au gaz.

Deme a décidé d’investir 1 milliard d’euros dans le renouvellement de sa flotte. Ces bateaux, vous allez trouver des chantiers pour les occuper?
Oui, parce qu’ils présentent des innovations énormes. Le Spartacus, une drague qui va être livrée en 2019, va pouvoir creuser dans des roches et des sols compacts, dans des conditions de mer qui ne sont pas possibles aujourd’hui. L’Orion, un bateau-grue avec une capacité de levage de 5.000 tonnes, va nous donner une avance de quelques années, ce qui est beaucoup dans notre domaine. Je ne suis pas du tout inquiet.

Quel est le principal défi du groupe?
Vu que nous avons eu une croissance importante dans tous les domaines, recruter et garder les bons ingénieurs et les bons techniciens est un vrai défi. Nous avons des chantiers sur lesquels des jeunes de 25-26 ans coordonnent des jeunes de 22-23 ans… C’est quand même jeune! Pour attirer et garder ces talents, il y a la sustainability dont je vous ai parlé. Nous misons aussi beaucoup sur l’innovation, avec des programmes auxquels chacun peut contribuer. Nous sommes très attentifs aussi à la flexibilité. Les jeunes travaillent énormément, mais il ne faut pas les ennuyer en leur demandant d’arriver à 8 heures 30 plutôt qu’à 8 heures 35…

Nous recrutons aussi de plus en plus à l’international. Il y a six ou sept ans, chez GeoSea, le pourcentage de Belges était de 90%, maintenant, il est de 40%. Le même changement est en cours au niveau de Deme. Nous avons pas mal d’ingénieurs espagnols ou portugais. Et c’est un enrichissement, parce que même s’ils sont ingénieurs civils comme nous, ils ont souvent une approche beaucoup plus commerciale.

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