Elia prévoit d'investir 5 milliards en dix ans dans le réseau à haute tension belge

Parmi les gros investissements réalisés dernièrement par Elia: Stevin, une liaison à haute tension de 47 kilomètres entre Zomergem et Zeebruges, dont une partie en souterrain. Mais Elia veut passer à la vitesse supérieure. ©BELGA

Le projet de plan de développement d’Elia pour 2020-2030 table sur 5 milliards d’euros d’investissements, apprend L’Echo. Une accélération indispensable, argumente son CEO Chris Peeters, vu la transition énergétique. Ce plan est surdimensionné, jugent certains observateurs, et risque de coûter cher au consommateur belge.

Le projet de plan de développement rédigé par Elia pour les années 2020-2030, dont L’Echo a pu prendre connaissance, est particulièrement ambitieux. Ce plan identifie les besoins d’investissements sur le réseau belge à haute tension (110 à 380 kV). "Au total, ce plan représente une somme d’investissements d’environ 5 milliards d’euros, répartis sur une période de dix ans", chiffre Elia.

Le total des investissements compris dans les plans précédents (2010-2020 et 2015-2025) n’avait pas fait l’objet d’une communication officielle. Mais on avait évoqué, pour le plan 2015-2025, des investissements de plus de 2 milliards d’euros. On passe donc ici à une vitesse très supérieure.

Ce projet doit faire l’objet d’un avis du régulateur fédéral, la Creg, dans les prochains jours, puis être soumis à une consultation publique à l’automne, avant d’être approuvé par la ministre fédérale de l’Energie, au printemps 2019. Mais déjà, les questions et les critiques circulent dans le secteur.

1. Quels sont les plus gros projets prévus par Elia?

Concernant le réseau à très haute tension (380 k), Elia veut le renforcer et l’étendre à l’intérieur des frontières, élargir le réseau en mer, ainsi que renforcer et développer les capacités d’interconnexion.

Tous les projets identifiés comme nécessaires par Elia ne sont pas chiffrés dans le plan. Mais les plus importants d’entre eux ont fait l’objet d’une analyse de bien-être socio-économique par le groupe, et donc d’un chiffrage tant en termes de capex (dépenses d’investissement) que d’opex (dépenses d’exploitation).

©Olivier Anbergen

Les investissements les plus lourds? Ceux liés au renforcement de l’épine dorsale du réseau à très haute tension belge, également appelé "backbone", d’abord. La capacité du réseau va être doublée grâce à l’installation de conducteurs à haute performance entre les postes à haute tension de Massenhoven- Van Eyck (Kinrooi)-Gramme (Huy)-Courcelles-Mercator (Kruibeke); et un nouveau corridor de 380 kV va être construit entre Avelgem et le centre de la Belgique. Une nouvelle ligne essentielle pour éviter les goulets d’étranglement quand dans le même temps, de grandes quantités d’électricité sont importées de France et de Grande-Bretagne, et que la production des parcs éoliens en mer est importante – des situations qui deviendront plus fréquentes avec la sortie du nucléaire en 2025, et à mesure que la part d’énergie renouvelable augmente en France et en Grande-Bretagne, explique Elia. Coût total du projet: 1,5 milliard d’euros.

Deuxième très gros investissement, à hauteur de 1 milliard d’euros – dont une partie sera toutefois à charge du gestionnaire de réseau britannique: la construction d’une deuxième interconnexion, Nautilus, entre la Belgique et le Royaume-Uni. La première interconnexion électrique entre les deux pays, Nemo Link, est en construction, et devrait être mise en service en 2019.

Vient ensuite, pour 600 millions d’euros, une nouvelle connexion avec l’Allemagne. Là aussi, une partie sera à charge du gestionnaire de réseau allemand concerné. La première interconnexion directe entre la Belgique et l’Allemagne est en construction: il s’agit du projet Allegro, qui va relier Lixhe à Oberzier, et devrait être mis en service en 2020. Mais Elia veut doubler la capacité de 1.000 MW prévue avec une deuxième ligne souterraine. Les points de connexions les plus appropriés côté belge comme côté allemand n’ont pas encore été déterminés.

Le plan d’Elia prévoit aussi, d’ores et déjà, la construction d’une deuxième prise géante en mer – la première, le Mog, est en développement, avec une mise en service visée en 2019. Le deuxième Mog désormais projeté par Elia serait destiné à connecter les futurs parcs éoliens belges en mer, qui devraient être développés en plus de ceux actuellement prévus. Ce projet n’est pas chiffré dans le plan.

Aux investissements dans le réseau 380 kV, s’ajoutent pas moins de 269 projets dans les réseaux 220, 150 et 110 kV. Parmi les objectifs poursuivis, explique le gestionnaire de réseau: le découplage des réseaux à moins haute tension du réseau 380 kV, l’intégration de la production décentralisée et de nouvelles unités centralisées – on pense à de nouvelles centrales au gaz –, l’upgrade du réseau de 36 kV et 70 kV, ou l’augmentation de la lutte contre les situations problématiques, qui pourraient mettre en danger la sécurité des entreprises ou la sûreté du réseau à haute tension.

2. Qu’est-ce qui justifie un plan aussi ambitieux?

"Il est temps d’accélérer", attaque Chris Peeters, le CEO du groupe Elia, dans son introduction à ce plan de développement. Ses arguments? Le système énergétique belge subit des changements fondamentaux, l’évolution vers un réseau européen intégré suscite une dynamique que l’on n’avait jamais vue et la transition énergétique devient chaque jour plus tangible, ce qui demande une nouvelle configuration du réseau électrique. Il souligne qu’à relativement court terme, on attend un pourcentage grandissant de production d’énergie renouvelable et une augmentation importante des flux internationaux d’électricité, qui sont souvent difficilement prévisibles et très volatils. "Il est crucial que le développement du réseau de transport devance ces évolutions rapides du marché."

1,5 milliard €
Le plus gros investissement prévu par Elia? 1,5 milliard d’euros pour renforcer "l’épine dorsale" du réseau à très haute tension, afin de faire face simultanément à d’importantes importations d’électricité et à une forte production de l’éolien en mer.


Dans son identification des besoins en investissements, Elia explique qu’il cherche d’abord en premier lieu à optimaliser l’existant. Si un renforcement du réseau électrique est malgré tout nécessaire, il étudie d’abord la possibilité de le réaliser dans un corridor existant. Ce n’est que s’il n’y a pas d’autre option possible que le développement d’un nouveau corridor est examiné.

Et les projets les plus importants ont fait l’objet d’une analyse du bien-être socio-économique qu’ils sont susceptibles de créer: ainsi, la deuxième interconnexion Belgique-Royaume-Uni pourrait créer une plus-value de quelque 20 à 120 millions d’euros par an pour la Belgique en 2040, tandis que celle avec l’Allemagne générerait 20 à 70 millions d’euros de bien-être pour le pays au même horizon de temps, selon les estimations d’Elia. Le renforcement de l’épine dorsale du réseau, lui, générerait un bien-être économique total de 300 à 400 millions d’euros.

3. Quelles sont les critiques dans le secteur?

Un certain nombre de parties prenantes ont déjà été consultées informellement sur ce plan. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les projets d’Elia ne passent pas comme une lettre à la poste.

"Le plan d’Elia est surdimensionné au regard des besoins des consommateurs belges, estime un acteur important dans le secteur. L’ambition du gestionnaire de réseau semble davantage guidée par l’augmentation de sa base d’actifs régulés, et donc de ses revenus, que par le souci de créer de vrais bénéfices pour les consommateurs belges." Selon certaines estimations, ces 5 milliards d’euros d’investissements d’Elia feraient en effet plus que doubler sa base d’actifs régulés, qui détermine ses revenus. Et Elia n’a pas fourni d’estimation sur l’impact de ce plan d’investissement sur les tarifs d’électricité.

Autre conséquence négative potentielle: la dépendance vis-à-vis des pays voisins. "Autant d’interconnexions, cela veut dire une énorme dépendance vis-à-vis des pays voisins, qui pourrait avoir des conséquences négatives sur les prix de l’électricité, ajoute un autre observateur averti. Les consommateurs belges vont devoir face à des pics de prix, sans avoir la garantie d’une énergie fiable."

"Il semble aussi qu’il y ait un fort déséquilibre entre les investissements programmés dans le nord du pays et ceux dans le sud. Je crains que cela ne complique l’investissement dans de nouvelles centrales au gaz en Wallonie, pointe pour sa part Damien Ernst, professeur à l’ULiège et spécialiste des réseaux, qui a pu consulter un résumé des investissements projetés par Elia. Cela fait des années qu’Elia privilégie les investissements en Flandre, en disant qu’ils sont plus prioritaires. Mais on ne peut pas exclure que dans le futur, les tarifs de transport seront régionalisés. C’est donc très préoccupant."

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