interview

Grégoire Dallemagne (Luminus): "La crise climatique menace de devenir humanitaire"

CEO de Luminus depuis 2011, Grégoire Dallemagne a fait de la lutte contre le réchauffement climatique son cheval de bataille. ©Wouter Van Vooren

Acquisition du fournisseur Essent, retard du développement de l'éolien terrestre ou CRM, Grégoire Dallemagne s'attaque à l'actualité de son entreprise avec, en toile de fond, l'urgence climatique et la course à la décarbonation.

Un bâtiment pratiquement passif au cœur de Bruxelles, des bornes de recharge et des Tesla dans le parking souterrain, pas de doute, nous sommes bien au quartier général de Luminus. En effet, la filiale belge du géant français EDF a fait de la lutte contre le réchauffement climatique son principal axe de communication. Et l'homme chargé de connecter les paroles aux actes, le CEO Grégoire Dallemagne, entend bien faire de son entreprise l'un des principaux moteurs de la transition énergétique du territoire.

"Chaque année qui passe réduit nos chances d’y arriver."

En préambule de notre entretien, Grégoire Dallemagne tient d'ailleurs à nous rappeler, une fois encore, l'urgence climatique. "La crise climatique menace de devenir une crise humanitaire. On nous l’explique dans toutes les langues. Nous sommes aujourd’hui très informés à ce sujet, entre autres par le GIEC, et cela nécessite une réponse à l’échelle mondiale qui soit de la même ampleur que la réponse qu’on a pu donner à la pandémie de Covid-19. Il faut une même mobilisation de moyens pour le climat que pour la crise sanitaire", lance-t-il. Le ton est donné.

La crise du coronavirus nous permettra-t-elle de nous rapprocher de nos objectifs climatiques?

Ce qui m’a marqué ces derniers temps, c’est que lorsque la crise était au plus fort, les émissions ont reculé de 20%. Ce qui veut dire qu’avec les États-Unis, la Chine et l’Europe pratiquement à l’arrêt, on émettait toujours 80% du CO₂ habituel. Cela montre bien l’ampleur du problème. Et si on n'infléchit pas vite la courbe, on va bientôt apprendre que la neutralité carbone devra être atteinte en 2040 au lieu de 2050. Chaque année qui passe réduit nos chances d’y arriver. Cela étant dit, j’ai envie de garder espoir. Je pense à l’arrivée de Joe Biden et sa volonté immédiate de rejoindre l’accord de Paris. La Chine formule également un discours très articulé sur la neutralité carbone. L’Europe a lancé le Green Deal. Mais il reste un chemin vertigineux à parcourir.

"Même si on décarbonait tout le mix électrique, on n’aurait traité que 19% du problème total."

Comment accélérer la décarbonation de l'économie mondiale?

Aujourd’hui, on sait que 70% des émissions viennent de la combustion d’énergies fossiles, ce qui est la partie dans laquelle on peut agir. Et lorsque l’on décompose ces 70%, on voit que la production d’électricité ne représente que 19%. Les gros blocs sont le transport, le bâtiment et l’industrie. Pourtant, on parle plus souvent du mix de production électrique. Même si on décarbonait tout le mix électrique, on n’aurait traité que 19% du problème total. C’est tout l’enjeu de nos sociétés: comment se déplacer, se chauffer et faire fonctionner nos industries sans émettre de CO₂.

"L’électricité est le seul vecteur énergétique qui peut être décarboné à grande échelle."

Quel rôle doit jouer l'électrification dans la lutte pour la décarbonation?

Je pense que la première priorité est de réduire la consommation d’énergie. Ensuite, il faut électrifier tous les usages qui peuvent l’être. L’électricité est le seul vecteur énergétique qui peut être décarboné à grande échelle. Électrifier est une vertu en soi, même si cela passe par des centrales à gaz à haut rendement. On réalisera, par exemple, des économies de CO₂ considérables si on utilise une voiture électrique ou une pompe à chaleur alimentée par un cycle combiné à gaz à haut rendement. Pour la mobilité, passer d’une voiture conventionnelle à une voiture électrique permet de réduire de 70% la consommation. Un article du MIT paru récemment confirme que sur l’ensemble du cycle de vie, les véhicules électriques sont plus intéressants que les autres. C’est aussi moins coûteux. Naturellement, tout cela est mieux si l’électricité utilisée est décarbonée.

Qu'en est-il de l'efficacité énergétique des bâtiments belges?

Le parc immobilier belge est âgé. À Bruxelles, 70% des maisons ont été bâties avant 1945. C’est un peu moins en Flandre et en Wallonie. Le taux de rénovation reste très bas. L’Union européenne prescrit 3% et nous sommes autour de 1%. Il faut rénover notre bâti en profondeur et passer à d’autres alternatives de chauffage, basé à plus de 80% sur le gaz ou le mazout. Il faut, là aussi, électrifier et, idéalement, installer des pompes à chaleur. On sait que celles-ci sont quatre fois plus efficaces que les moyens actuels et elles émettent moins de CO₂. Le problème, c’est que l'électricité nécessaire à leur fonctionnement coûte plus cher et il est difficile de convaincre le public de changer. En Belgique, nous avons le record européen du rapport défavorable du prix de l’électricité par rapport à celui du gaz. Si on divise le prix de l’électricité par le prix du gaz, on obtient un rapport de 4,5. On ne peut pas parler de neutralité carbone sans parler de ce déséquilibre.

"En Belgique, nous avons le record européen du rapport défavorable du prix de l’électricité par rapport à celui du gaz. On ne peut pas parler de neutralité carbone sans parler de ce déséquilibre." ©Wouter Van Vooren

Quel rôle doit jouer Luminus?

Nous sommes un acteur de l’énergie et nous nous devons d’accompagner nos clients dans leur transformation. C’est notre raison d’être. Pour y arriver, on se base sur trois piliers: la production d’électricité, la fourniture d’énergie et les solutions d’efficacité énergétique. Dans la pratique, cela se matérialise notamment par une position de leader dans l’éolien terrestre. Luminus a construit 1 éolienne sur 3 en Belgique ces 3 dernières années, et 1.000 MW éoliens sont encore en développement. Mais le renouvelable reste intermittent et le gaz est essentiel pour la transition.

Du point de vue d’un producteur d’électricité, le timing serré du CRM (le mécanisme de soutien aux producteurs d'électricité) est-il inquiétant?

Le gaz fait partie de nos métiers cœurs et le dossier nous concerne tout particulièrement. Évidemment, il est important de s'en tenir au calendrier annoncé, et le gouvernement semble fournir les efforts pour y parvenir. Chez Luminus, notre projet principal lié à ce dossier est notre projet de centrale à gaz à Seraing. Nous l’avons développé en ayant confiance en la capacité du gouvernement à boucler le dossier à temps, mais cela représente un investissement très important et nous espérons que le projet pourra être approuvé par nos instances, au regard du cadre connu aujourd’hui.

La Belgique prend une place de leader dans le développement de l’éolien offshore. Par contre, sur terre, les chiffres sont mauvais (-45% de capacités installées en 2020 en Wallonie). Comment expliquer ce décalage?

Nous sommes en décrochage par rapport aux ambitions fixées par les Régions et la seule raison à ce phénomène est la difficulté d’obtention de permis. En Belgique, le temps moyen d’aboutissement d’un projet est entre cinq et dix ans. C’est beaucoup trop long.

"Nous sommes en décrochage par rapport aux ambitions fixées par les régions, et la seule raison à ce phénomène est la difficulté d’obtention de permis."

Comment lever ce frein?

Il faut faire évoluer la législation. La technologie se développe et tend vers des éoliennes plus hautes, permettant de produire plus d’électricité avec un investissement moindre. Au sujet des nuisances – le bruit et l’effet d’ombrage –, la technologie évolue aussi et la situation a beaucoup changé ces dix dernières années.

"La Belgique a le marché de fourniture d’énergie le plus concurrentiel d’Europe."

Luminus a repris le fournisseur Essent Belgium. Que permettra cette acquisition à l’entreprise?

La Belgique a le marché de fourniture d’énergie le plus concurrentiel d’Europe. Il est donc important d’avoir une taille suffisante pour pouvoir, à long terme, offrir un service de qualité aux clients et surtout, en ce qui nous concerne, mener à bien notre raison d’être: guider les clients dans la transition énergétique. La taille permet de traiter tous les sujets connexes (compteurs intelligents, mobilité électrique, etc.).

Est-il possible de survivre sur le marché belge en tant que seul fournisseur (sans autres sources de revenus)?

Si la Belgique est le marché le plus compétitif d’Europe, c’est parce qu’un certain nombre d’acteurs font preuve d’une grande ingéniosité pour se développer avec agilité dans le secteur. Et le marché restera concurrentiel. Mais Luminus a une stratégie qui va au-delà de la seule fourniture, et la taille sur le marché de la fourniture permet de mener nos autres missions à bien.

Comptez-vous conserver le nom commercial "Essent"?

Les autorités de la concurrence devront d’abord se prononcer sur cette transaction. Entre-temps, les deux sociétés restent concurrentes sur le marché. Sur ce point précis, le vendeur souhaite conserver la marque qu’il utilise aussi aux Pays-Bas. Luminus devra donc l’abandonner après une période de transition.

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